Prague, faubourgs est, de Timothée Demeillers – éd. Asphalte

Prague faubourgs est Timothee Demeillers AsphalteIl y a sept ans, Marek est parti. Au moment où tout le monde fêtait la fin de l’URSS, la liberté, le renouveau, le futur souriant, l’arrivée de la société de consommation. « Alors que tout se colorait », lui a déserté de l’autre côté de l’Atlantique. La mort de son père le fait brutalement revenir à Prague, le confrontant à une ville qu’il peine à reconnaître, et au souvenir douloureux de son amitié avec Jakub, perdue pour les yeux de la belle Katharina, qu’ils aimaient tous les deux.

Comme son titre l’indique, le sujet de ce récit polyphonique est bien la capitale tchèque. Les points de vue de Marek le revenant, de Jakub qui n’a cessé de s’enliser, et de Scott le jeune touriste américain, s’entrechoquent pour former un portrait amer de la ville bohème, transformée en un paradis pour touristes libidineux, pressés de vérifier si tous leurs clichés sur la région sont vrais. Et évidemment, grâce à l’application que mettent les autorités à satisfaire les visiteurs et à bonifier cette « richesse numéro un » qu’est le tourisme, ils le seront : l’alcool n’est pas cher, la bouffe dégueulasse, et les filles, même si elles ne ressemblent pas toutes à la bombe d’Europe de l’Est espérée, ne décevront pas non plus.

Pour son premier roman, Timothée Demeillers impressionne par sa manière de mener sa barque alors que son texte ne contient pas vraiment d’action (même si le dénouement entre Marek et Jakub est réussi). Tout tient à la force de son style et l’habileté avec laquelle, à travers ses trois narrateurs, il brosse le portrait d’une Prague vidée de son sang, passée sans transition de la cité grise planquée derrière le Rideau de fer à ce décor en carton-pâte fabriqué sur mesure pour les hordes d’Occidentaux en mal de sensations fortes. Des espoirs nés de la révolution de velours, ne reste qu’une sorte de gigantesque bordel à ciel ouvert, où certains boivent pour s’amuser pendant que d’autres boivent pour oublier. « Du moment qu’ils entendaient une langue qui sonnait slave, que les types avaient des gueules imbibées d’éthanol et que les nanas ressemblaient à des actrices de X, ça leur suffisait, le dépaysement culturel était complet et Prague au temps du libéralisme et du tourisme de masse se retrouvait inexorablement rattachée au grand frère russe. »

Octobre 2014, 160 pages, 16 euros.

Deux livres sur Topor dessinateur

Topor dessinateur de presse – éd. Les Cahiers dessinés

Topor dessinateur de presse Les Cahiers dessines« La pure imagination n’existe pas. Si je devais définir l’imagination, je dirais qu’il s’agit plutôt de souvenirs mélangés. C’est une faculté qui, comme le rêve, permet de déplacer cette hiérarchie des valeurs qui dominent la vie courante. » C’est avec son ton inhabituel, qui pervertit le simple comique pour s’aventurer dans les contrées de l’étrange, du saugrenu, du cruel, que Topor se fait rapidement remarquer dès ses premiers dessins – et notamment avec cette une de la revue Bizarre en 1958, à tout juste vingt ans. On est loin de la caricature politique qui semble être devenue la seule forme de dessin tolérée dans la presse. D’ailleurs, Topor, l’actualité l’« emmerde ». A part De Gaulle, il est incapable de dessiner le moindre homme politique. Même lorsque ses dessins sont réalisés à chaud, il fait un pas de côté, livrant une vision plus décalée, plus atemporelle, plus poétique des événements qu’il couvre.

Roland Topor couverture magazine Bizarre juillet 1958

Ce recul, Topor le conserve même dans ses habitudes de travail : il ne s’intègre jamais vraiment aux rédactions avec lesquelles il collabore, gardant toujours la même ligne, reconnaissable, quel que soit celui qui commande ses dessins. Parce qu’il préserve jalousement sa liberté (et qu’il préfère travailler dans son lit), où qu’il soit publié, il fait toujours du Topor. C’est-à-dire du noir, souvent en relation avec le corps – un corps mutilé, profané, déformé, expulsant de sécrétions répugnantes.

La quantité de dessins réunis dans ce somptueux ouvrage, publiés à travers le monde dans des journaux aussi variés que Elle ou Le Fou parle, permet d’apprécier l’incroyable vitalité de celui qui grandit clandestinement, enfant juif dans une France occupée. De cet épisode terrifiant découle la peur viscérale, agressive et menaçante, qui pèse sur chacun des traits de Topor. Et qui libère, forcément, un rire salutaire.

Octobre 2014, 368 pages, 35 euros. Préface de Jacques Vallet. Texte d’Alexandre Devaux. Interviews de Willem, Picha et Poussin.

 

Strips panique, de Roland Topor – éd. Wombat

Strips panique Roland Topor WombatEcrivain, cinéaste, scénariste, dessinateur, peintre, oui, on savait, mais auteur de bande dessinée, ça, c’est moins connu. Il est vrai qu’en bon collaborateur de Hara-Kiri ou de Charlie Mensuel, Roland Topor a eu plusieurs fois l’occasion d’appréhender un médium dont il n’était pourtant pas un grand amateur. Instinctivement, la répétition des dessins et l’aspect besogneux du travail de dessinateur de BD l’ennuie au plus haut point. Mais c’est peut-être cette réticence à y passer trop de temps rend ses histoires dessinées encore plus intéressantes. Car s’il s’appuie souvent sur des compositions assez archaïques, « pas si éloignées de ce que Töpffer entendait par histoires en estampes » (Christian Rosset, dans la postface), Topor cache, derrière son minimalisme, une grande science de la mise en scène – il suffit d’admirer ses strips typographiques pour en être convaincu.

De toute façon, pour mettre en image ses histoires sombres, rien ne vaut son petit trait noir, un peu gratté, un peu rachitique, discret mais hargneux. Entre ce type qui ne veut pas mourir (et qui se met tous ses concitoyens à dos), ce bébé qui se réveille avec sur la tempe un pistolet tenu par sa mère ou ce fils d’ivrogne qui cherche à se débarrasser de son père brutal, la mort et la violence sont partout, jusqu’à éclabousser la page de rouge sang (Erik). Maître de l’humour noir, pourfendeur de la connerie humaine, roi du gag cathartique (qui atteint son paroxysme avec le sadique La Vérité sur Max Lampin, personnage agoni d’insultes scandaleuses comme des graffitis rageurs dans les toilettes publiques), Topor signe ici des petits bijoux empoisonnés qui n’ont rien perdu de leur subversion.

Septembre 2014, 160 pages, 15 euros. Postface de Christian Rosset.

Portrait photo roland topor

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le roman Mémoires d’un vieux con et le recueil de nouvelles Vaches noires, de Roland Topor : cliquer ici.

Splendour, de Géraldine Maillet – éd. Grasset

Par Clémentine Thiebault

Splendour Geraldine Maillet Grasset Ceci n est pas un fait diversDans la nuit du 29 novembre 1981, Natalie Wood se noie face à l’île de Santa Catalina. Tombée du Splendour, ce bateau dont le nom en brandit les lambeaux, de la splendeur justement. Natalie, ivre. Morte. Tombée ? Poussée ? Noyée. “C’est qui Natalie Wood d’ailleurs ? Une énigme brune, une écorchure cinégénique, une mélancolie en fourreau d’organza, quelques citations et coupures de presse, une erreur d’aiguillage.” Une image en rade dans le Pacifique. Une actrice au déclin qui cachetonne “dans des nanars sans cinéma”.

Alors les amants à la chaîne, la vodka au goulot. Sexe désespéré et alcool amer. La vie qui tangue, la réalité qui noie, Natalie Wood à la dérive. La fiction plus enviable qu’une réalité aux allures de casting raté. Une fascination pour le pire, l’avenir qui se rétrécit. Le constat du néant. Un rire forcé. “Qu’on me donne de l’alcool, du foutre et des médocs.” A bord avant la chute, Robert Wagner le mari, Christopher Walken l’amant, la nocivité. “Je veux tout faire la nuit. Vivre, danser, baiser, accélérer, déraper, clamser...” Natalie Wood étrangement exaucée.

La confusion poignante des dernières 24 heures dans ce qu’il reste de la vie de cette femme. Dans sa tête, ses violences, ses silences, ses regards, ses souvenirs et ses absences. Et le trouble et le mystère. Empoignés avec style et justesse. Parce que “ce qui est atroce c’est de subir”.

Mai 2014, 160 pages, 14,90 euros.

Dame un beso & Maximal Spleen, éd. Misma

Dame un beso, de El Don Guillermo

Dame un beso El Don Guillermo Misma“Ca sent l’herbe séchée, la terre chauffée au soleil, l’air salé… Non c’est pas ça, c’est l’odeur des souvenirs.” Dame un beso, l’histoire de deux homosexuels qui retournent dans l’Espagne où ils passaient leurs vacances, chaque été, étant gamins. Deux amants qui à l’époque n’étaient qu’amis, et s’amusaient avec la belle Cristina, la petite Espagnole qui vendait des glaces sur la plage, dont ils étaient tous les deux amoureux. Et là, des années plus tard, voilà qu’après une nuit sur la plage, ils se réveillent aux côtés de la fameuse Cristina. La petite Espagnole a grandi mais est toujours aussi jolie, et son retour inattendu au milieu du couple de vacanciers va faire glisser leur trio vers un jeu amoureux.

Avec une grande sensibilité, El Don Guillermo raconte cet été pas comme les autres avec une infinie délicatesse. Au fil de chapitres courts (qu’on avait pu lire dans la revue Lapin notamment), il tresse une histoire pleine de silences et de moments intimes, sans jamais se départir d’un humour qui dégonfle toutes les situations, et capte à merveille l’ambiguïté de ce trio qui se cherche à tâtons – enfin quatuor, il ne faudrait pas non plus oublier le chien moche. Baigné par la lumière douce d’une Espagne hantée par la nostalgie de l’enfance, Dame un beso raconte l’amour, l’amitié, l’âge adulte avec une poésie et une légèreté que peu d’auteurs savent atteindre.

Dame un beso El Don Guillermo MismaDame un beso El Don Guillermo MismaDame un beso El Don Guillermo Misma

Mai 2014, 200 Pages, 20 euros.

 

Maximal Spleen, de Simon Hanselmann

Maximal Spleen Simon Hanselmann MismaDans un style complètement différent, Megg la sorcière (verte et avec un grand chapeau pointu comme il se doit) et Mogg le chat qui parle (un chat noir évidemment, pour être bien sûr de porter malheur) nous entraînent dans leurs aventures trash. De leurs journées, ils ne font que picoler, fumer des joints, se faire des bangs (voire s’adonner à des jeux sexuels zoophiles), et martyriser leur pote Owl, le hibou géant un peu bêta.

Si l’on croit d’abord pénétrer dans un univers simplement drôle et provocant, parodie d’une série de livres anglais pour enfants des années 1970, on s’aperçoit vite que l’humour jusqu’au-boutiste de Simon Hanselmann cache une profonde noirceur. Le rire devient jaune, révélateur du mal-être d’une jeunesse en décrépitude, assommée par l’ennui et l’inaction. Dans le monde de l’Australien, malgré son dessin attachant, les sorcières sont bien loin des contes de fée, et les forêts magiques ont été rasées pour laisser place à des banlieues sinistres. Dépressifs, célibataires, accros à toutes les substances possibles et imaginables, les personnages semblent avoir été achevés par le monde moderne. D’un autre côté, avec un titre comme Maximum Spleen, on était prévenus.

Traduit de l’anglais (Australie) par Renaud, avril 2014, 180 pages, 25 euros.

Protomaakies, de Tony Millionaire – éd. Rackham

Protomaakies Tony Millionaire RackhamOncle Gabby et Drinky Crow. Le singe et le corbeau. Vus de loin, ils ressembleraient presque à des animaux échappés d’une fable de La Fontaine. De près, ce sont juste des raclures, lâches sanguinaires, suicidaires. Et alcooliques, à s’enfiler des hectolitres de rhum à longueur de journée – avant de tout vomir et de recommencer, inexorablement.

Protomaakies Maakies Tony Millionaire RackhamDans un très bel album en format à l’italienne, les Protomaakies rassemblent les débuts de cette monumentale série, de 1994 à 1999 (la suite paraîtra aux éditions Rackham à raison d’un volume par semestre). Si dans Sock Monkey, Tony Millionaire utilisait déjà ses deux personnages de chiffon, l’esthétique est ici très différente : le trait fin et à l’élégance victorienne laisse place à un dessin dynamique, pétillant comme un vieux cartoon, emballant comme dans une vieille BD qui nous embarquerait dans des batailles navales, des bagarres de pirates, des voyages dans l’espace, et même quelques incartades au Paradis. Sauf que l’Oncle Gabby et Drinky Crow salissent tout sur leur passage. Ils collent une rouste à Winnie l’Ourson, massacrent l’Histoire de l’Amérique, font foirer les invasions d’Hannibal et de ses éléphants, maltraitent les contes pour enfants, se servent d’elfes comme appât aller à la pêche, jouent avec leurs morpions, bouffent des sirènes, dégueulent sur l’Ange de la Mort.

Protomaakies Maakies Tony Millionaire RackhamAvec une imagination qui semble n’avoir jamais de limite, Tony Millionaire change d’esthétique à chaque planche ou presque (il s’avère tout aussi capable de se moquer du chic du New Yorker que de singer Hokusai), la beauté de ses graphismes soulignant encore plus l’ignominie crasse de son duo animal. De cet étrange cocktail, il ressort un humour très immédiat, dans la pure tradition du gag, qui cache, en sourdine, un versant désabusé, résigné, lorsque les Maakies semblent dépeindre la violence et la bête vanité de l’humanité moderne. La propension de l’Oncle Gabby et de Drinky Crow à mettre fin à leurs jours et à vivre comme des kamikazes finit par teinter ces historiettes délirantes d’une couleur sombre. Certains strips, plutôt que de lorgner vers le comique, étonnent par leur poésie. C’est le cas de ces pages muettes, moments de lucidité vertigineux entre deux cuites qui vous cognent un mal de tête pour trois jours. Ou de ces dialogues qui, au lieu de virer au grotesque, paraissent soudain trop justes, résumant parfaitement l’acuité de ces Maakies, redoutables.

“J’ai arrêté de boire il y a six mois mais j’ai l’impression d’avoir encore une horrible gueule de bois.
- Oh ça, ce n’est que la vie !
- La vie ?
- C’est ce mauvais rêve que t’essayais de noyer dans l’alcool.”

Protomaakies Maakies Tony Millionaire RackhamTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Corinne Julve et le Professeur A., décembre 2013, 264 pages, 30 euros.

 

LIRE D’AUTRES EXTRAITS > des Maakies sur le blog créé pour l’occasion : ici.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Sock Monkey, de Tony Millionaire.

Raging Bull, de Jake LaMotta – éd. Pulse/13e Note

Raging Bull Jake LaMotta Pulse 13e NoteRaging Bull est un vrai roman noir – sec, rogue, sauvage. Le roman noir d’une Amérique où il faut se battre dès le berceau pour avoir une chance de survie quand on grandit tenaillé par la faim et dressé par un père violent, dans le Bronx des années 1930 scarifié par la crise économique. “Seule solution : me servir de mes poings. (…) Pour savoir se battre, il faut commencer par se battre, et j’ai calculé un jour qu’en entrant chez les amateurs, j’avais déjà derrière moi un millier de combats.” Jake chaparde, arnaque, agresse, braque, assénant toujours le premier coup pour éviter de subir ceux des autres. Ce “bon à rien qui vivait comme un bon à rien dans un quartier de bons à rien” se retrouve rapidement là où tous attendaient qu’il finisse : en prison. Mais là, contre toute attente, il canalise sa hargne maladive et sa peur viscérale de se laisser marcher dessus, trouvant dans le sac de frappe l’exutoire qu’il lui fallait.

Autobiographie de Jake LaMotta écrite en 1970 en collaboration avec son ami Peter Savage et le journaliste Joseph Carter, Raging Bull n’est ni une simple hagiographie de boxeur, ni un exercice convenu et poussif (ni même le scénario du film de Martin Scorsese de 1980, qui ne s’inspirait que d’une partie du récit). Combat truqué, agression, viol, le “Taureau du Bronx” ne cache rien de ses erreurs, révélant, derrière l’image du guerrier qui remporta la ceinture mondiale après sa victoire sur Marcel Cerdan, celle d’un cogneur forcené, combattant hérissé dont la violence est devenue le seul langage.

Sorti de prison pour arriver sous la lumière des projecteurs, puis retombé dans la déchéance après un titre de champion du monde, Jake LaMotta le New-Yorkais incarne toute une époque. Celle de la boxe, le sport roi d’alors, dont l’envers du décor – du rejet des boxeurs noirs à cette mafia qui tire les ficelles d’une discipline souillée par l’argent – résume de manière troublante le rutilant way of life américain et ses failles qui apparaîtront au grand jour dans les années 1960. Raging Bull retentit comme le cri de ces laissés-pour-compte qui décident de tenter leur chance pour pouvoir, quelques instants au moins, s’extraire de la misère dans laquelle ils sont nés.

Raging Bull Jake LaMotta

Réédition. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Martinache, 350 pages, 9 euros. Postface de Patrice Carrer.

The Mighty Millborough, Contes d’un homme de goût, de Christoph Mueller – éd. Six pieds sous terre

The Mighty Millborough Contes d un homme de gout Christoph Mueller Six pieds sous terreMillington F. Millborough est une sorte de dandy victorien. La toilette soignée, le cigare au bec, la bonne répartie à l’affût, ce gentleman est une personnalité de son cottage. Sa pointe d’excentricité décuple son charme mystérieux d’aventurier assagi. Mais derrière cette façade, Millborough s’avère beaucoup moins flamboyant. Dans son sublime manoir vide, s’étirent des journées à attendre vainement que quelque chose lui arrive. Frustré, solitaire, visiblement traumatisé par quelques aventures amoureuses qui ont mal tourné, le distingué moustachu partage son temps entre frustration, torpeur, masturbation et alcool. Au point de passer ses soirées à jouer avec ses soldats de plomb.

En une cinquantaine de pages seulement, Christoph Mueller arrive à plonger dans la psyché de son héros bancal. L’esthétique maniaque, alliée à un souci d’ornementation désuet, rappelle le Canadien Seth ou l’Américain Chris Ware – qui, d’ailleurs, ne tarit pas d’éloge sur le jeune dessinateur allemand. Sa science des cadrages, le balancement entre des planches très détaillées et d’autres presque vides, influent sur le rythme de la lecture. Dans cette bande dessinée où les silences et l’entrelacement du rêve et de la réalité s’associent pour imprégner le lecteur, on pourrait presque caresser le temps qui passe. Pas de doute : Christoph Mueller est un designer, et le soin porté à la fabrication du livre grand format (un peu cher toutefois, 30 euros) met en valeur. Son outil, c’est son dessin, raffiné, maniéré. Il sublime une histoire très simple en lui donnant une épaisseur émouvante, faisant de cet album un moment enveloppant, suspendu.

The Mighty Millborough Contes d un homme de gout Christoph Mueller Six pieds sous terreTraduit de l’anglais par Nicolas Moog et Nicolas Drolc, janvier 2013, 48 pages, 30 euros.

Chiennes de vies, de Frank Bill – éd. Gallimard/Série Noire

Chiennes de vies Frank Bill Gallimard Serie NoireDepuis quelques années, le roman noir américain quitte son traditionnel décor urbain pour s’installer dans des bleds de plus en plus miteux. James Crumley, Harry Crews, Larry Brown ou Chris Offutt avaient déjà initié le mouvement à partir des les années 1980. Récemment, William Gay, Ron Rash et Donald Ray Pollock sont allés plus loin encore, enfouissant leurs intrigues dans un décor en friche peuplé de consanguins, de paysans, d’alcoolos ou de paumés défoncés venus du fin fond de l’Ohio, du Tennessee ou de la Caroline. Et comme Donald Ray Pollock (qu’il remercie d’ailleurs en fin d’ouvrage) avec le village de Knockemstiff, ou, il y a un siècle, Sherwood Anderson avec Winnesburg-en-Ohio, le nouveau venu Frank Bill joue sur une unité de lieu, élargie cette fois à un Etat entier, l’Indiana.

Les ingrédients restent les mêmes : un paquet de types brutaux, qui résolvent leurs problèmes à coups de poing ou à coups de gros calibre. De la bière tiède et des labos de meth planqués derrière les arbres. Des combats de chiens (ou d’hommes) dont l’argent des paris coule à flot. “Un paysage de remorques corrodées et de fermes délabrées devant lesquelles traînaient des tracteurs rouge argile abandonnés, ainsi que les diverses carcasses de véhicules posées sur les parpaings. (…) Il ne restait plus qu’à attendre que la loi du talion pointe sa tête hideuse.” Ajoutez-y quelques règles archaïques, des fantômes qui hantent encore le Sud profond et des gangs salvadoriens venus vendre de la drogue au bouseux, et vous avez la recette de ces Chroniques du Sud de l’Indiana.

Si son écriture n’a pas (pas encore ?) la puissance dévastatrice de celle de Donald Ray Pollock ou la majesté ensorcelante de William Gay, Frank Bill fait déjà admirer l’impact de son style, notamment pour esquisser des personnages très denses. Tendues au point de rompre, ses nouvelles se coulent dans le monde âpre et impitoyable de ces autres Etats-Unis, à des millions de kilomètres des lumières de la ville. Entre la génération brisée des vétérans du Vietnam et celle traumatisée par la guerre en Afghanistan, les âmes coincées ici ne s’affirment que par le sang, tentant de survivre au milieu des viols, des meurtres et des vengeances qui ont tailladé le tissu social.

Frank Bill ausculte particulièrement le noyau familial, mis à mal par la pauvreté et la violence de cet Indiana implacable : on vend sa petite-fille pour quelques billets, on tue son père pour un héritage, on bat son épouse comme un sourd en sachant très bien qu’un jour, les enfants viendront la venger. Sous ce ciel assombri, hommes et femmes ressemblent de plus en plus à ces chiens qu’ils forcent à s’entretuer dans des combats clandestins, pour tromper l’ennui. Les seules lueurs d’espoir se cachent dans la mort des autres, ou dans la fuite, loin, très loin. “Il ignorait encore où les mènerait leur voyage, et il s’en fichait ; il savait juste qu’il ne s’arrêterait pas avant d’avoir mis plusieurs Etats entre eux et les crimes du sud de l’Indiana.”

Crimes in Southern Indiana. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Maillet, janvier 2013, 250 pages, 21 euros.

☛ POURSUIVRE AVEC > Nos interviews de Ron Rash et de Donald Ray Pollock, et notre article sur le dernier William Gay.

Criminels ordinaires, de Larry Fondation – éd. Fayard

Criminels ordinaires Larry Fondation FayardCe que Larry Fondation aime dans la fiction, c’est sa capacité à coller au plus près de la réalité. Après Sur les nerfs, les junkies, les dealers, les délinquants et les jeunes paumés des quartiers noirs, il poursuit son exploration au ras du bitume de Los Angeles. En plus des jeunes laissés-pour-compte capables de tout pour grappiller quelques dollars, il se frotte cette fois à une population qui traîne du côté des bars où elle ingurgite bière et whisky. Encore plus que la pauvreté, l’écrivain américain cerne les contours d’une solitude, qui se manifeste par un égoïsme implacable. Chacun écrase sans scrupule son voisin pour pouvoir faire quelques pas de plus.

Dans cette Los Angeles-là, tout est régi par la violence. Une violence brute, épidermique, où chaque situation du quotidien, même la plus banale, est susceptible de basculer vers l’irrémédiable. Tout le monde est armé. Les flingues se dressent pour un oui ou pour un non, à cause d’un accrochage en voiture ou d’une querelle de comptoir. Le premier qui frappe a le plus de chance de survivre, alors tant pis si ça n’en valait pas la peine. Dans une indifférence stupéfiante, le meurtre est devenu monnaie courante, au même titre que le sexe qui au mieux, est tarifé, au pire, forcé. Avec l’alcool et l’adrénaline des mauvais coups, il reste cependant le meilleur dérivatif d’une société en déliquescence, dans laquelle les gens ne se rencontrent pas, mais s’affrontent.

Avec son style acéré, dégraissé de tout superflu, et son “je” dérangeant qui nous attrape par le col pour nous mettre le nez dans la fange, Larry Fondation tire le portrait de Los Angeles comme d’autres font de la photographie. Dans une économie littéraire qui finit par rappeler le minimalisme de Félix Fénéon, Fondation essore ses textes pour les rendre encore plus percutants, encore plus effilés, et rendre compte d’une humanité malade. L’absurdité de certaines situations est telle qu’il ne reste parfois plus que l’humour pour en rendre compte. Comme lorsque ce type se plaint que la tarte qu’il a volée est répugnante, ou que ce cambrioleur et ce cambriolé refusent de baisser leurs armes, et passent la soirée à regarder la télé en se tenant en joue. Jusqu’à ce que tout bascule, une fois encore, et que le désespoir annihile même ces derniers éclats de rire jaunes. Un recueil à l’impact étourdissant, servi par une écriture magistrale.

Common Criminals. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexandre Thiltges, février 2013, 160 pages, 15 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > l’interview de Larry Fondation : cliquer ici.

☛ A LIRE AUSSI > notre article sur son précédent roman : Sur les nerfs.

La Demeure éternelle, de William Gay – éd. Seuil policiers

La Demeure eternelle William Gay Seuil policiersA Mormon Spring, dans le Tennessee rural des années 1940, le temps semble s’écouler au ralenti. Des chèvres efflanquées parcourent des vallons misérables, au cœur d’un paysage de ruines sur lequel la forêt semble reprendre le dessus : une poignée de baraques qui rouillent sur place, des murs osseux, des potagers faméliques. On se croirait dans “un pays où la civilisation aurait périclité et disparu, où les dieux seraient devenus vengeurs et pervers, forçant les habitants à ramasser ce qu’il leur restait de leurs pauvres existences et à fuir.” Sur cette terre où certains aiment enfiler des cagoules blanches pour imposer leur point de vue, les habitants semblent être retournés à l’état sauvage. Alors, comme dans la jungle, le plus cruel est le chef. “Aussi insensible, aussi implacable qu’un dieu de l’Ancien Testament”, Dallas Hardin tue, brûle, détruit tous ceux qui se mettent en travers de son chemin. Après avoir fait son beurre sous la Prohibition en fabriquant de l’alcool de contrebande, il est désormais à la tête du lieu de débauche local, son whiskey et ses putes se chargeant de vider les poches des soldats en permission.

Dans cette contrée de taiseux, chaque mot prononcé a valeur de discours. Chaque geste devient un événement, et se pare d’une aura biblique. L’écriture de William Gay (1943-2012) suit le même principe. Hiératique, majestueuse, gorgée de significations métaphoriques, elle trouve dans sa lenteur un lyrisme digne des tragédies antiques – pour un peu, on entendrait presque le bruit de la mousse agrippée sur les troncs humides. Si l’écrivain américain prend tranquillement le temps de creuser ces personnages pendant le premier tiers du roman, il ne lui faut pourtant que quelques lignes pour nous hypnotiser. Car ici, le gris n’existe pas. Il n’y a que du noir et du blanc. Les sentiments sont simples, rugueux, essentiels, comme exacerbés par la présence envahissante de la nature. Alors, lorsque le jeune Nathan décide de s’élever contre le diabolique Hardin, l’affrontement est impitoyable. Dans ce monde obscur et brûlant, si l’on hait, c’est jusqu’à la mort. Si l’on aime, c’est jusqu’à la mort.

The Long Home. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Gratias, septembre 2012, 340 pages, 21 euros.

Les Frères Sisters, de Patrick deWitt – éd. Actes Sud

Les Freres Sisters Patrick deWitt Actes SudImpitoyables, féroces, fines gâchettes, Charlie et Eli Sisters sont les tueurs les plus fameux du Far West. Employés par le Commodore, le redoutable duo a pour mission de retrouver et d’exécuter un chercheur d’or qui aurait volé leur patron. De l’Oregon jusqu’à la Californie, ils vont traquer leur cible. Sur leur chemin, ils croisent des grizzlis, des sorcières, des chevaux courageux, un paquet de bandits de tout poil, des prospecteurs paranoïaques, des filles de joies romantiques, une poignée d’Indiens parce qu’il faut toujours des Indiens dans une histoire comme ça, et toute une faune de types plus ou moins rongés par la folie. “J’ai l’impression que la solitude des grands espaces n’est guère propice à la santé”, constate justement Eli.

Cuisinés par l’irrésistible sens de la narration de Patrick deWitt, tous ces ingrédients forment un récit excitant au possible, rendu plus attrayant encore par la pointe d’extravagance qu’introduit l’Américain dans ce décor familier. De l’émerveillement d’un hors-la-loi devant une brosse à dents (visiblement le summum de la technologie en 1851) à l’acharnement d’Eli à se mettre au régime pour séduire une demoiselle, Les Frères Sisters ne cesse de glisser sur les codes du western avec un humour décalé.

Mais la vraie réussite de cet ouvrage, c’est la manière avec laquelle Patrick deWitt réussit à tracer un sillon inattendu entre roman d’aventure et roman intimiste. Entre Charlie, la tête brûlée qui se complaît dans l’alcool et le crime, et Eli, qui doute de sa vocation de desperado patibulaire et aspire à renouer avec une vie plus rangée, s’insinue souvent la colère, la jalousie, l’incompréhension. “Nous sommes du même sang, mais nous n’en faisons pas le même usage.” Mais il affleure surtout une insubmersible affection, que deWitt couche sur le papier avec délicatesse, et sans jamais sacrifier le rythme enjoué de l’intrigue. En faisant d’Eli le narrateur, il donne à son roman une dimension émouvante, qui éclaire sous un jour nouveau cette Amérique de la ruée vers l’or. Un western des plus captivants, doublé d’une exploration subtile de la fraternité et de la noirceur de ces tueurs à gages de l’Ouest sauvage.

The sisters brothers. Traduit de l’anglais (CANADA) par Emmanuelle et Philippe Aronson, septembre 2012, 360 pages, 22,80 euros.

L’Insatiable Homme-Araignée, de Pedro Juan Gutiérrez – éd. 13e Note

Insatiable homme araignee Pedro Juan Gutierrez 13e notePedro Juan Gutiérrez tourne en rond sur son île paradisiaque, transformée en un cloaque dans lequel les Cubains survivent comme ils peuvent. L’espoir a depuis longtemps disparu. De la révolution castriste, il ne reste qu’une société en cendres, qui n’a de société que le nom. La faim obnubile les insulaires, affamés au point de se jeter sur un poulet pourri tant la viande manque. Seul espoir, obtenir le visa qui permettrait de fuir cette cage à ciel ouvert.

Avec cette vigueur et ce réalisme sale qui ont fait de lui l’une des voix les plus remarquables de l’Amérique latine d’aujourd’hui, Pedro Juan Gutiérrez raconte le quotidien pénible de ce monde en vase clos. La mort, la prostitution, la paranoïa, la pauvreté endémique. “Moi, ma vocation, c’est de descendre dans les égouts, d’attraper des rats et de les ouvrir avec un rasoir pour voir ce qu’ils ont dans le ventre.” Cette odeur écoeurante de sang, de sperme, de sueur, de pourriture, habite chacune de ses phrases. Au centre de tout ça, le sexe. Ultime espace de liberté, seule occupation accessible (et gratuite). Dernière distraction de tous ces pervers agglutinés dans les recoins sombres. Seule monnaie d’échange aussi, parfois… Le sexe, primitif, spontané, animal, comme une porte de sortie à ce quotidien invivable. Une bouffée d’air pur. Un moyen d’échapper, un instant, de cette vie sans issue. “Je me dis parfois que la vie ici se réduit à la musique, au rhum et au sexe. Le reste, c’est du décor.”

Dans ce recueil de textes courts écrits entre 1999 et 2001, le bouillonnant auteur de Trilogie sale de La Havane sent la cinquantaine l’assaillir. Il doute, se fait encore plus cynique, tente de tenir le coup. “J’essaie d’oublier qu’il y a quelqu’un pour nous contrôler, donner son avis et décider de nos vies” : surtout, ne pas perdre son sang-froid, car “celui qui perd son contrôle dans la jungle meurt.” Ne pas être trop lucide, afin de ne pas sombrer dans la folie. Moins renversantes que les précédents textes de Gutiérrez parus en France (notamment l’inoubliable Roi de La Havane ou son récit autobiographique Le Nid du serpent), ces nouvelles n’en restent pas moins des éclats incandescents d’une œuvre portée par une rage insatiable.

Traduit de l’espagnol (Cuba) par Olivier Malthet, août 2012, 220 pages, 20 euros.

Samedi répit, de Andrea Bruno – éd. Rackham

Samedi repit Andrea Bruno Rackham couvertureDepuis que la fabrique de chaussures a fermé ses portes, la plupart des habitants sont partis. Abandonnés, ceux qui restent s’engluent dans cette ville de banlieue en déliquescence, cernée par des marais funestes. La prospérité a laissé la place à la désertification, l’usine n’est plus qu’une ombre monstrueuse, bâtisse lugubre rongée par l’eau croupie, décor des mauvais coups de ceux qui tentent de survivre. Face au triste spectacle de leur existence en cendres, ne reste que la haine, le racisme, l’alcool. Seul lien avec l’extérieur : les incursions régulières des policiers qui se pointent, soupçonneux, dès qu’un vol est commis dans la région.

Maître du noir et blanc, Andrea Bruno signe un album d’une beauté sépulcrale. Un format démesuré, monolithique, pour rendre compte du silence pesant, du vide immense des journées qui s’enchaînent vainement. Le titre, emprunté à un poème de Samuel Beckett (“Samedi répit / plus rire / depuis minuit / jusqu’à minuit / pas pleurer”), disait déjà la monotonie désespérante de ce monde désincarné, que l’Italien restitue avec un réalisme juste perturbé par une figure métaphorique, cet Arlequin querelleur qui surgit parfois. L’encre noire, lourde, suffocante, semble contaminer les pages, corrodant le blanc qui tente désespérément de ne pas se laisser submerger. Peine perdue. Le noir rampe, coule, tache, déborde. Insidieux, il infecte les murs, souille les visages. Comme si les personnages étaient intoxiqués, marqués à jamais par ce marécage blafard qui semble avoir pris le contrôle de leurs âmes.

Samedi repit Andrea Bruno Rackham extraitTraduit de l’italien par Sylvestre Zas, avril 2012, 32 pages, 24 euros.

 

LIRE UN EXTRAIT > de Samedi répit : cliquer ici.

POURSUIVRE AVEC > Notre article suComme les traits que laissent les avions, d’Andrea Bruno et Vasco Brondi.

RENCONTRE AVEC DONALD RAY POLLOCK / Ecrivain du Sud

Donald Ray Pollock interview Knockemstiff Diable tout le tempsIls n’étaient pas si nombreux, ceux qui avaient lu Knockemstiff, mais tous s’en souviennent. Knockemstiff (littéralement “Etends-les raides“), l’incroyable chronique d’un bled oublié quelque part dans l’Ohio. Des hommes, des femmes, des ados, des enfants perdus déambulant au gré de ces 18 nouvelles tissant magistralement des existences en vase clos. Des murs butés au fond d’impasses. Des consanguins, des incestueux. La drogue, l’alcool, le sexe, la violence. Le malheur, le ridicule, les heures de nuit, la misère qui abîment. Une fois, des étrangers de passage. Le type qui s’étonne “c’est difficile de s’imaginer qu’il y a des gens si pauvres dans ce pays … Qui vivent comme ça dans le pays le plus riche du monde“, et repart. Et ce val “méchant” d’où certains tenteront de partir, mais où la plupart resteront toute leur vie “comme un champignon collé à un tronc d’arbre pourri“. Pas étonnant qu’on pense à Harry Crews en lisant Knockemstiff. Pas étonnant que la parution du Diable, tout le temps, son dernier roman chez chez Albin Michel, soit un événement.

Retour à Knockemstiff et alentours. Toujours sans espoir, ni horizon malgré la plaine. Meade à quelques kilomètres, la fabrique de papier, l’odeur d’oeuf pourri. Entre les deux, le passé triste et vacant de Willard Russell, parti vaincu, rentré terrassé par les horreurs de la guerre du Pacifique. Le travail dans l’abattoir, les porcs innombrables, la chair, le gras, la rencontre avec Charlotte, le mariage, la naissance d’Arvin. Puis les douleurs de Charlotte, insoutenables. La maladie qui ronge. Le désespoir et la folie de Willard se dissout dans une mystique brutale. Prier, obliger Arvin à prier, tout le temps, longtemps, agenouillés près du tronc. Animaux sacrifiés, sang souillé, carcasses décomposées, “il avait tout fait pour elle, tant pis pour le sang et la puanteur et les insectes et la chaleur“. Tant pis pour la suite, tant pis pour le fils déjà brisé. De toute façon, il y a peu de lendemains, encore moins qui chantent, dans ce monde enfermé de chasseurs imbibés, de péquenauds dégénérés, de mères pitoyables, d’épouses sacrifiées, de filles ravagées avant l’âge, de prédicateurs délirants, de petites frappes et d’hommes tannés. Partout, la crasse coagulée par le sang, les sermons terrifiants, la came, les alambics rouillés, la sueur, les dents gâtées, le front bas. Le pasteur pédophile, le prophète de la résurrection mangeur d’insectes, le guitariste invalide sodomite et Carl et Sandy Anderson, couple de tueurs. Ici entre culpabilité et rédemption, là où “le Diable n’abandonne jamais“. Un roman immense et violent, cauchemar transpercé libérant le talent sidérant d’un auteur à l’apparence si tranquille.

Vous avez été ouvrier dans usine à papier pendant plus de trente ans, avant d’entamer, tardivement, une carrière littéraire. Comment avez-vous opéré ce changement de cap ?

Donald Ray Pollock Knockemstiff Buchet Chastel couvertureJ’ai travaillé dans cette usine pendant 32 ans. Comme mon père et mon grand-père avant moi, sans jamais imaginer qu’il puisse en être autrement. C’est quand j’ai eu 45 ans que j’ai connu ce que l’on pourrait appeler une crise existentielle. Mon père venait de prendre sa retraite et le voir arrêter de travailler du jour au lendemain, se contenter de rentrer chez lui et de se vautrer sur le canapé pour regarder la télé, m’a vraiment fait réfléchir. J’ai toujours trouvé très triste ces gens qui prennent leur retraite et végètent. Et là ça été d’autant plus difficile qu’il s’agissait de mon père. J’ai ressenti le besoin impérieux de réfléchir a ce que je pouvais faire pour inventer le reste de ma vie, pour ne pas me préparer cette fin-là. Ce qui ne voulait pas forcément dire que j’allais quitter l’usine, je ne savais rien faire d’autre. Mais il y avait une chose que j’aimais par dessus tout : les livres. J’ai toujours été un grand lecteur, même si chez moi il n’y avait aucun livre – mes parents n’avaient même pas une Bible. Je me suis donc dis que j’allais essayer de devenir écrivain. Je me suis donné cinq ans pour y arriver. En tout cas essayer, pour ne pas avoir de regrets. A la fin de ces cinq années, j’avais publié six ou sept nouvelles dans des revues et obtenu une bourse pour intégrer un programme d’écriture à l’université d’Ohio. L’usine payait une partie des frais de scolarité. J’ai donc décidé de me présenter et ai étudié pendant trois ans. Quand mon premier livre est paru, en 2008, j’étais d’ailleurs toujours étudiant. Lire la suite

Red Grass River, de James Carlos Blake – éd. Rivages

Red Grass River James Carlos Blake Rivages couverture“Pour vivre là, faut être abandonné de Dieu ou carrément damné. Dans les Everglades, y a tout pour vous couper, vous brûler, vous gratter, vous piquer, vous empoisonner ou vous avaler d’un coup. Y a des sables mouvants, des alligators, des panthères, des serpents, des moustiques et tous les insectes de l’enfer pour vous rendre fou. En été, l’air est tellement humide et brûlant qu’on a l’impression de respirer du coton bouilli.” A l’aube du XXe siècle, la Floride farouche et marécageuse accouche du clan Ashley. Une bande de frangins rudes et sauvages, dirigés par un père brutal. De simples chasseurs et pêcheurs, qui distillent de l’alcool au fond des marais et vont se frotter aux filles pendant les bals du week-end. Puis John, le leader de la fratrie, se retrouve avec un meurtre sur le dos. Le voilà hors-la-loi. Germe alors l’idée des attaques de banque, au moment où, en ces temps de Prohibition, l’alcool clandestin devient une mine d’or.

Traques, braquages, évasions, histoires d’amour et de famille : Red Grass River arrive à concilier tous les ingrédients de ces grandes fresques romanesques dont on aimerait ne plus jamais ressortir. Le décor à couper le souffle, capable de protéger ou de tuer ceux qui s’aventurent dans ses entrailles humides, fait souffler sur le récit une aura irréelle, presque animiste. En entrecoupant l’épopée sanglante du “Roi des Everglades” par une sorte de chœur antique bougonné par un vieux qui se souvient de cette époque folle, James Carlos Blake louvoie ingénieusement entre légende, fiction, tradition orale et réalité, sur les traces de ces personnages folkloriques ayant effectivement sillonné la Floride dans les années 1910-1920. De l’œil de verre de John Ashley à son face-à-face avec le shérif Baker, digne du vengeur Comte de Monte-Cristo, le moindre détail prend une dimension épique, le moindre geste est déformé, amplifié, mythifié.

The Notorious John Ashley Gang EvergladesMais au-delà de sa puissance littéraire, Red Grass River dit surtout l’affrontement de deux mondes. Ou plus exactement, la substitution d’un monde par un autre. Chaînon manquant entre le desperado Jesse James et l’ennemi public numéro 1 John Dilinger, John Ashley se trouve à la croisée des chemins. Comme le roman d’ailleurs, qui balance symboliquement entre la majesté du western et la dureté du roman noir. En un claquement de doigts, les routes se pavent pour accueillir des nuées d’automobiles bruyantes, les marais sont asséchés, et Miami, ce bled invivable, se peuple de milliers d’anonymes et devient l’eldorado des agents immobiliers. Le progrès entraîne dans son sillage toute une armée de cols blancs qui s’attelle à réguler, ordonner, organiser. “Ils essayent tellement de s’amuser qu’ils n’y arrivent pas du tout, ça se voit sur leur figure”, lâche un John Ashley moqueur.

James Carlos Blake saisit ce moment de basculement étrange, où se forgent les Etats-Unis modernes. Au fil des mois, le gang fait tache dans cette nouvelle société bien rangée – en façade en tout cas, car la corruption généralisée ronge la justice, et la police, impitoyable, garde des habitudes dignes du Far West. Quant à la Prohibition, elle révèle surtout l’hypocrisie de la mentalité bien-pensante en passe de prendre le dessus. Si la fascination pour ces bandits libres et rebelles reste forte, l’admiration laisse place à l’inquiétude, et la population devient progressivement plus encline à soutenir les forces de l’ordre. “Les jours des Ashley étaient passés. Leur vie de frontière disparaissait peu à peu. (…) Les gens vivaient les uns sur les autres, beaucoup ne se connaissaient pas et tous dépendaient de la loi du tribunal. Dans cet univers, les Ashley devenaient une gêne – et les Baker, une nécessité.” Sur cette période interlope, James Carlos Blake signe un roman dur et impétueux, dévoré par la beauté empoisonnée des Everglades.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuel Pailler, mai 2012, 420 pages, 23,50 euros.

Karoo, de Steve Tesich – éd. Monsieur Toussaint Louverture

Karoo Steve Tesich Monsieur Toussaint Louverture couvertureUn an après avoir publié le génial Dernier Stade de la soif de Fredric Exley, les éditions Monsieur Toussaint Louverture ressuscitent un autre chef-d’œuvre inconnu des lettres américaines, paré d’une maquette superbe. Paru aux Etats-Unis de manière posthume en 1998, deux ans après la mort de son auteur Steve Tesich, scénariste, dramaturge et romancier d’origine yougoslave, Karoo est un roman-vie, un abyme obscur d’une universalité perturbante. Car personne n’aimerait ressembler à Saul Karoo, “Doc” Karoo, ce cinquantenaire gras et alcoolique, imbu de lui-même, qui a fait sa carrière en mutilant les films des autres pour satisfaire les attentes de producteurs avides. Personne n’aimerait se reconnaître dans cet égoïste malade, sans amis, séparé de sa femme, infoutu de parler à son fils, grossier au point d’inviter une gamine de dix-sept ans qui l’aime comme son père à dîner pour l’exhiber fièrement à son bras, et passer pour un sacré baiseur. Et pourtant.

Pourtant, rarement un personnage nous aura marqué à ce point, ramenant à la surface nos contradictions profondes, nos lâchetés enfouies. Névrosé, sournois, calculateur, retors, Saul Karoo ne se laisse jamais aller, tentant toujours de deviner les réactions de son entourage, persuadé de mener à la baguette, tel un chef d’orchestre hypnotiseur, le monde entier. Toujours en représentation au point de ne pas pouvoir affronter les gens dans l’intimité, Karoo a depuis longtemps noyé son humanité sous un océan de cynisme, se complaisant dans le confort que lui procure le fait “d’être une image plutôt qu’un être humain”. Il n’y a que chez Jean-Pierre Martinet, Hubert Selby Jr, Julius Horwitz ou Fredric Exley, justement, que l’on avait croisé des personnages d’une noirceur si magnétique, nantis d’une telle haine de soi.

En situant l’action en 1990-1991, au cours des quelques mois qui voient se fissurer le bloc de l’Est, Steve Tesich stigmatise l’avènement d’un conformisme mou et d’une “fin de l’Histoire” – comme on disait à l’époque – accouchant d’une société désincarnée. Karoo en est l’archétype, amoral, insensible, sans énergie au sortir d’un siècle trop riche qui semble avoir épuisé la capacité des hommes à s’émouvoir. Même l’ivresse ne fait plus d’effet à cet alcoolique invétéré, que plus rien ne peut griser. Alors quand vient la possibilité d’une rédemption, il la saisit à bras le corps, avec une fougue presque autodestructrice, avant de comprendre que non, il est trop tard, on n’est pas dans un de ces films qu’il sabote à coups de happy end.

Sombre au-delà du possible, la prose limpide et enjôleuse de Karoo transforme chaque instant, même une petite minute à attendre un interlocuteur au téléphone, en une expérience fascinante. Six cents pages, pas un mot de trop. Toutes les situations se font écho, entre elles d’abord puis avec nous, remettant en cause nos rapports aux autres. Addictif, Karoo a tôt fait de faire corps avec son lecteur, témoin de la déchéance de “Doc” jusqu’à ce que la lecture en devienne fiévreuse. Douloureuse même. En alliant la majesté désenchantée des grands romans américains à la force tragique des écrivains russes, Steve Tesich signe sans doute, avec ce roman obsédant, l’un des récits fondateurs du XXIe siècle.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Wicke, février 2012, 610 pages, 22 euros.

Rien dans les poches, de Dan Fante – éd. 13e Note

Rien dans les poches Dan Fante 13e note couvertureEn général, les livres des “fils de” sont souvent à proscrire, violemment même. Heureusement, dans la lignée des exceptions qui confirment la règle, il y a Dan Fante, fils de John Fante, immense auteur de Demande à la poussière. Le problème, c’est que le fiston Dan, ou plutôt Bruno Dante son alter ego littéraire que l’on suit dans Rien dans les poches, a laissé tomber l’écriture depuis longtemps, trop occupé à fignoler sa déchéance. Son mariage est parti à vau-l’eau, sa vie professionnelle a viré au pathétique, et il picole tellement qu’il enchaîne désormais les séjours en cure pour décrocher – sans succès. Son addiction va jusqu’à provoquer des trous noirs pénibles, l’empêtrant dans des situations gênantes qui le font atterrir (au mieux) au poste de police ou (au pire) à l’hôpital lorsque ces moments d’absence débouchent sur une énième tentative de suicide – “Quand je bois plusieurs jours d’affilée, surtout du vin, je pense trop, ma tête a envie de me tuer.” Lorsqu’il apprend que son père qu’il n’a pas vu depuis sept ans se meurt de l’autre côté du continent, il quitte New York pour Los Angeles, poussé par sa future ex-femme à rendre une dernière visite à son géniteur.

Derrière ses airs provocateurs, Rien dans les poches est en réalité un texte d’une sensibilité et d’une sincérité rares. Sans aller jusqu’à dire que Dan Fante est aussi génial que John Fante, il partage indéniablement avec lui cette manière d’écrire comme on assouvit un besoin vital, de coucher des mots sur le papier avec une frénésie cathartique. Comme un défi à la face d’un monde qui le maltraite. La mort du père agit comme un déclic, Bruno Dante se noie un peu plus dans sa parodie d’existence. Il se fâche avec sa famille, multiplie les coups foireux, vole la voiture de son frère et se lance dans une errance éthylique à Los Angeles. Secondé par le chien agonisant de son défunt paternel, il s’embarque dans une fuite en avant tragicomique, ramasse une pute bégayante d’à peine seize ans, vide le compte de son épouse, postule pour des boulots minables et se retrouve à vendre des cassettes vidéos pour vieilles célibataires friquées en manque de chair fraîche. Dante se ment. Et il boit, boit, boit. “Pour moi, chevaucher le Mogen David [son vin favori], c’est comme sauter un gorille femelle de trois cents kilos. Ce n’est pas vous qui tenez les commandes. C’est le gorille qui dit quand c’est fini. Pareil avec le vin.” Bruno coule jusqu’à toucher le fond, pour pouvoir, enfin, remonter. Grâce à ce père désormais disparu pour lequel il ressent enfin de l’amour. Grâce à l’écriture, cette nécessité qui les lie tous les deux, et qui lui permettra de redonner un sens à sa vie.

Réédition. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Léon Mercadet, octobre 2011, 240 pages, 19 euros. Postface de Jean-Claude Zylberstein.

Fratelli, de Alessandro Tota – éd. Cornélius

fratelli alessandro tota cornelius couvertureL’espace autour des protagonistes d’Alessandro Tota semble se restreindre peu à peu. Comme les personnages de dessin animé qui, à force de tourner en rond, s’enfoncent dans le sol. Lorsque Tota raconte la vie sclérosée de ces deux frangins qui préfèrent vendre pièce par pièce les souvenirs de leur mère pour se faire de l’argent plutôt que de trouver un travail, ou celle de Nicola et Claudio, lycéens rongés par l’inertie, le constat est le même : l’ennui et l’immobilisme guident ces existences qui n’ont pas – pas encore ? – trouvé leur place dans la société. Parce qu’ils sont fainéants ? Peut-être. Parce qu’ils n’ont pas le courage de se lancer ? Sans doute. Mais surtout parce qu’ils semblent ne plus croire en rien, ne plus rien attendre de l’avenir.

“Et vous faites quoi pour qu’il se passe des trucs ?
– Bah, je sais pas. On attend. Y a toujours un truc qui arrive.
– Ca me semble une bonne technique. Pas trop dangereuse…”

Alors, on glande. On traîne avec les punks à chien, les camés, les prostituées. On boit, on fume, on se drogue. On lit aussi, comme Nicola qui trouve plus de réconfort intellectuel dans les livres qu’il vole à la bibliothèque que dans cette salle de classe ennuyeuse, bien éloignée de ses préoccupations. Un moyen comme un autre de trouver son chemin, en espérant s’échapper avant que la douillette indolence de ces soirées ne déraille : entre violence, toxicomanie, petites arnaques et règlements de compte, le risque de chavirer définitivement de l’autre côté reste grand.

Pour raconter le désoeuvrement de cette jeunesse italienne chancelante, Alessandro Tota s’appuie sur une écriture précise et une parfaite gestion des silences, qui rendent si subtile chaque rencontre, chaque dialogue. Judicieusement, son noir et blanc soigne particulièrement le décor, partie intégrante de l’atmosphère claustrophobe de l’ouvrage. Les chaises en plastique de la cuisine, le banc en béton, la verdure anémiée de la ville, l’eau remplie de détritus et de bouteilles de bière : l’Italien projette sur ses dessins le lent naufrage de ses fratelli, frères de sang ou d’amitié qui ne peuvent compter que sur l’autre pour les sortir de là. Ou les entraîner, inexorablement, vers le fond.

fratelli alessandro tota cornelius extrait page 61fratelli alessandro tota cornelius extrait page 62fratelli alessandro tota cornelius extrait page 63

Traduit de l’italien par Aurore Schmid, août 2011, 168 pages, 19 euros.

Le Désert et sa semence, de Jorge Barón Biza – éd. Attila

le desert et sa semence Jorge Baron Biza attila couverture lorenzo mattottiUn jour, le père, homme politique argentin et écrivain atypique, vitriole le visage de la mère, femme engagée, adversaire d’Eva Perón, avant de se mettre une balle dans la tête. Voilà l’événement auquel assiste le jeune Jorge Barón Biza, vingt-deux ans, au début des années 1960. En 1998, il décide d’en faire un roman. Partant du jour de l’accident, Jorge Barón Biza (Mario dans le livre) raconte son voyage, aux côtés de sa mère Eligia, pour tenter de réparer son visage délabré. De Buenos Aires à Milan, le fils assiste à la difficile reconstruction de sa mère, tandis que, la nuit, il s’abîme dans l’alcool, sillonnant les bas quartiers des villes qu’il traverse.

Pour échapper au pathos et parvenir à raconter cette histoire tragique, Jorge Barón Biza opte pour une écriture froide, clinique, ponctuellement relevée par les intrusions du cocoliche, cette langue hybride mêlant italien, espagnol, allemand ou anglais, que les traducteurs ont soigneusement restituée. Ce ton changeant imprime sur le roman une atmosphère étrange : les descriptions de la blessure de la mère se métamorphosent au fil des pages. La corrosion du vitriol dégage d’abord un érotisme inattendu, dans la première scène, lors de “l’ardent strip-tease” de la victime, arrachant les vêtements qui la brûlent. Ensuite, elle évoque les faces composites des tableaux d’Arcimboldo, assemblages de fruits qui forment des personnages appétissants et inquiétants à la fois. Puis les cicatrices s’apparentent à une géologie labyrinthique, territoire inconnu, encore à découvrir. Tout le roman semble reposer sur l’évolution de l’architecture des traits tourmentés d’Eligia : de leur réparation dépend l’affirmation de l’identité de tous les personnages.

Le rythme vaporeux, irréel du récit se calque sur les errances de Mario. Hanté par la figure de son père dont il ne comprend pas le geste, constamment au chevet de sa mère, il tente de retrouver une figure maternelle dans ce visage neuf qui se construit, opération après opération, pour enfin comprendre qui il est, et trouver le moyen d’accepter ce lourd héritage familial. Alors il boit, suit une prostituée chez ses clients, tente de se lier avec une jeune fille, joue les guides improvisés pour des touristes… Chaque jour, il semble changer de peau pour trouver la sienne.

Texte bizarre, magnétique, terrifiant par instants, magnifique d’autres fois, Le Désert et sa semence se lit autant comme un roman autobiographique aux relents œdipiens que comme un ouvrage politique : le parallèle constant entre Eligia et sa rivale Eva Perón lie étroitement la brûlure de l’acide et la déliquescence de l’Argentine. Comme si le monde entier était connecté aux courbes ravagées d’un visage maternel.

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Denis et Robert Amutio, août 2011, 320 pages, 19 euros. Postface de Daniel Link, couverture et poster de Lorenzo Mattotti.

Bienvenue à Oakland, de Eric Miles Williamson – éd. Fayard

bienvenue a oakland welcome Eric Miles WIlliamson fayard couvertureDans l’ombre de la scintillante San Francisco, de l’autre côté de la baie, s’étalent des kilomètres de docks dominés par des grues menaçantes, des rues décharnées, des friches industrielles lugubres. Bienvenue à Oakland, berceau des Black Panthers, territoire des Hell’s Angels, mais surtout d’un paquet de moins que rien, de laissés-pour-compte qui s’échinent à travailler comme des forcenés pour pouvoir payer leur coup, le soir venu. Né dans cette “aisselle puante de l’Amérique”, soutenu par un père qui n’est pas le sien, survivant à un frère mort d’avoir trop picolé et à un autre dépecé sous ses yeux par un gang mexicain, T-Bird a grandi parmi ces artères sordides. Son corps porte fièrement les cicatrices de toutes les violences qu’il a subies, de tous les emplois qui ont, petit à petit, imprimé leur marque – et leur odeur – sur sa peau usée trop vite. Gamin, il ramassait les crottes dans la rue contre une pièce ; grand, le voilà éboueur, obligé de vivre dans son camion répugnant afin d’économiser l’argent qui lui permettra d’avoir son chez lui.

Aux antipodes de l’écriture minimaliste et de la tension aiguisée de Noir Béton (2008), qui situait Eric Miles Williamson dans la lignée de Steinbeck ou Dos Passos, Bienvenue à Oakland est traversé par une rage dévorante, habité par une écriture fiévreuse qui semble se consumer sous nos yeux. La voix de T-Bird donne corps à une cité chtonienne et anime des personnages invraisemblables, Noirs, Latinos ou Blancs essorés par la vie, parfois à la limite de la folie comme cet ancien militaire qui se prend pour Rambo. La brutalité de ces existences, martyrisées par une Amérique qui les a abandonnés sur le bord de la route (ou par les ex-femmes et leurs pensions alimentaires), se mue en une fresque grotesque, presque drôle. Multipliant les digressions, les parenthèses et les anecdotes sans pour autant freiner l’élan bouillonnant du roman, T-Bird bouscule le lecteur. Plutôt que d’essayer d’attirer sa pitié, il le prend à partie, lui postillonne à la face ce “tu” accusateur, hargneux.

“Tu veux du parfait ? T’as qu’à lire les putains de bouquins de quelqu’un d’autre. (…) Je veux qu’en tournant la dernière page de mon bouquin tu ressentes un peu d’inquiétude, juste un peu, que tu te sentes un peu concerné, mon petit bonhomme, ma petite dame, que tu te dises que peut-être, ce n’est qu’un peut-être, mais que c’est peut-être toi qu’on va se faire. Peut-être qu’on est tout simplement en train d’attendre le bon moment pour te faire la peau.” (pages 192-193)

Coincé dans un monde dont il aimerait s’échapper mais auquel il est enchaîné à jamais, T-Bird ressasse sa frustration, hurle sa haine des autres. Ceux qui ont eu la chance de naître ailleurs, loin de cette baie polluée sur laquelle vient s’échouer une eau goudronneuse, chargée de toutes les saloperies que régurgite la ville. Et pourtant, parmi les ronces de ces mots acides, Eric Miles Williamson arrive à déceler la beauté dans le cauchemar, et à rendre poétique les coupe-gorge miteux d’Oakland – jusqu’à affirmer, provocateur : “C’est beau, des dobermans et des pit-bulls en train de réduire en charpie des mômes qui ont sauté le mur d’une propriété privée”. Au désenchantement et à la misère, T-Bird et ses compatriotes opposent leur fierté dérisoire, la solidarité de ceux qui pataugent dans la même mélasse. Et cette liberté pure, infinie, survenant seulement quand on n’a plus rien à perdre, et qui rend ce roman si étourdissant. “Y a rien de plus beau que la volonté de vivre lorsqu’on baigne dans le désespoir absolu. L’espoir c’est pour les connards. Il n’y a que les grandes âmes pour comprendre la beauté du désespoir.”

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexandre Thiltges, août 2011, 412 pages, 22 euros.

 

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