Cruelty to Animals, A Handbook, de Vivien Le Jeune Durhin – éd. Les Requins Marteaux

Cruelty to Animals a Handbook Vivien Le Jeune Durhin Les Requins Marteaux« Ce manuel pratique fournit des méthodes indispensables et originales pour tous les amateurs d’actes cruels envers les animaux. Pour obtenir des résultats de cruauté optimale, il convient de suivre soigneusement les procédures illustrées, point par point. » Cruauté envers les animaux tient les terribles promesses de son titre en détaillant, en six langues s’il vous plaît, des techniques vicieuses pour tuer les animaux – chaque chapitre étant consacré à une bestiole. Le détachement des doctes consignes, associé à la froideur des illustrations, donne à l’ensemble des airs de mode d’emploi Ikea déviant, qui nous expliquerait comment torturer nos amies les bêtes.

Evidemment, derrière ce premier degré forcené, Vivien Le Jeune Durhin signe un livre à l’humour noir mordant, qui réussit à nous déstabiliser. Car en réalité, Durhin le tortionnaire devient rapidement le miroir déformant de notre violence envers les animaux. Chaque mise à mort est précisément choisie, soit en rapport avec un jeu de mot (tuer un serpent en lui faisant se mordre la queue), soit – et c’est encore plus troublant – en rapport avec la relation que l’homme entretien avec tel ou tel animal, comme ce chien qu’on envoie chercher un bâton au fond d’un précipice.

De l’absurde au plus cru, ce manuel sadique propose de cracher sur le lama, de jouer à saute-mouton, de couper la tête de la poule, de faire frire la grenouille ou d’assassiner l’huître en l’imbibant de citron. Les clins d’oeil à notre manière de considérer les animaux comme des aliments sur pattes, des bêtes domestiques à notre service ou des peluches vouées à nous distraire (le tigre et le taureau par exemple évoquent le cirque et la corrida), soulignent notre propre cruauté, devenue presque inconsciente. Sans oublier notre regard biaisé, qui considèrera toujours les tortures faites à un chat mignon pires que celles effectuées sur un insecte répugnant.

Face à la violence clinique de ces pages, on ne peut s’empêcher de penser aux hécatombes aseptisées qui envoient mécaniquement à la mort des milliers d’animaux dans ces « fermes-usines ». En professant le massacre des animaux, Vivien Le Jeune Durhin ne fait finalement que pousser à son paroxysme notre comportement : la bestialité et la sauvagerie apparaissent, définitivement, comme l’apanage de l’homme.

Cruelty to Animals a Handbook Vivien Le Jeune Durhin Les Requins Marteaux

Cruelty to Animals a Handbook Vivien Le Jeune Durhin Les Requins Marteaux

Octobre 2014, 150 pages, 19 euros.

Rivières de la nuit, de Xavier Boissel – éd. Inculte

Rivieres de la nuit Xavier Boissel Inculte« Il est difficile d’établir avec précision ce qui précipita la lente désagrégation du monde. Le climat devenait toujours plus incertain, les cataclysmes se multipliaient ; la fonte spectaculaire des glaces annonça la débâcle. » Bref, ça sent la fin, alors la Fondation, mystérieuse organisation d’une puissance technologique et économique redoutable, inaugure sur une île du pôle Nord une sorte d’arche de Noé biologique, un grand congélateur préservant les échantillons de toutes les espèces végétales présentes sur la planète. Et elle y place son super vigile, Elja Osberg, sentinelle d’un bunker souterrain censé garantir la survie… de la vie.

Ce très court roman aux allures de longue nouvelle est construit sur l’alternance de deux points de vue différents : d’un côté, les rapports, au ton administratif, de William Stanley F., l’un des concepteurs de l’arche ; de l’autre, la voix intérieure du gardien solitaire, des années plus tard, dans les couloirs de son « jardin d’Eden glacé ». Pas de dialogue, pas de vis-à-vis. S’en dégage une impression de silence étrange, qui souligne le gouffre qui se creuse peu à peu entre ces deux voix. Car derrière l’ambition humanitaire de la Fondation, perce ici ou là, au détour d’une phrase ou d’une formule trop explicite, la réalité jusqu’au-boutiste d’un capitalisme qui tente de tirer profit de tout, même de la fin du monde (« La fonte des glaces est une aubaine, ses perspectives sont inédites et innombrables. »), et qui, en mettant à l’abri les semences des espèces végétales, se garde en réalité le droit de la breveter pour en avoir le monopole - « Nous allons pouvoir industrialiser la vie. »*

Face à cet abîme de cynisme surgit la voix du veilleur, qui comprend bientôt qu’il est le dernier homme sur terre, son fusil à l’épaule alors qu’il n’a plus personne sur qui tirer. Seul dans son frigo géant tandis que la nature reprend le dessus. « Désormais, libre et seul, je ferai corps avec la nuit. Je serai le gardien d’un tombeau où reposeraient les semences d’une nouvelle vie – ma solitude se consolerait à cet élégant espoir. » L’écriture ciselée de Xavier Boissel arrive à suggérer – et c’est là la marque des meilleurs auteurs d’anticipation – tout un monde en quelques phrases, à mettre des mots sur des sentiments extrêmes et des situations visionnaires. La fable écologique se mue alors en errance poétique, métaphore de l’homme dissous dans un monde qu’il aura lui-même anéanti pour se faire, sur son propre suicide, quelques dollars de plus.


*
Rappelons au passage quand la vraie vie, ça existe déjà, et que Monsanto a déjà breveté plusieurs semences. (Voir le film
Food Inc.)

 

Septembre 2014, 110 pages, 13,90 euros.

Le Mauvais Sort, de Beppe Fenoglio – éd. Cambourakis

Le Mauvais Sort Beppe Fenoglio CambourakisQuand à l’école nous abordions des mots tels que atavisme ou ancestral, mon coeur et mon esprit s’envolaient immédiatement et invariablement vers les cimetières des Langhe.” Ainsi parlait Beppe Fenoglio (1922-1963), écrivain italien trop méconnu dont les éditions Cambourakis ont eu la bonne idée de ressortir en poche ce Mauvais Sort. Les Langhe, ce sont ces collines du Sud du Piémont, dans l’arrière-pays turinois. Une terre âpre, aride, accidentée, avec laquelle les travailleurs luttent au corps à corps pour pouvoir en tirer péniblement le moindre fruit. Les paysans sont déformés par l’effort, leurs femmes s’épuisent à la tâche, jusqu’à ce qu’elles ne puissent plus quitter leur lit. Les enfants, eux, ne sont que des investissements, des filles que l’on marie après d’interminables marchandages, des garçons qui, trop tôt, s’attellent à leur besogne du lever au coucher du soleil. Impossible de s’échapper à ce cercle vicieux, à moins de prendre la fuite vers l’inconnu. Dans ce coin d’Italie à l’écart du temps, on est pauvres de père en fils, et chaque génération rejoue les drames de la précédente, comme une malédiction.

Sobre, économe, concise, l’écriture de Beppe Fenoglio est à l’image des gens qu’elle raconte. Sans afféterie, elle dit le poids de la servitude, la douleur de la faim, l’horreur des relations mari-femme ou parents-enfants, ravagées par la rudesse du quotidien de “ceux qui crèvent dans les Langhe parce qu’il y sont nés”. Les rapports humains sont réduits à des rapports de force. Même l’amour, dans cette contrée immobile, ne peut que grappiller quelques instants. Puis il faut déjà retourner au labeur, pour gagner de quoi manger des miettes (“En dix minutes on avait su tout se dire et combiner notre vie, et cette causette a compté pour des mois, pour toutes les fois où nous ne pouvions parler qu’avec les yeux.”). Autant de vies vaines, seulement guidées par la résignation. Autant de héros méconnus, de Sisyphes misérables juste tenus par leur fierté. Autant d’enfants qui savent que le vent ne tournera jamais pour eux, comme le jeune Agostino, narrateur de ce roman de fer : “Mon père à peine enterré j’allais ni plus ni moins reprendre ma chienne de vie ; même la mort de mon père ne réussissait pas à changer mon sort.”

La Malora. Edition de poche. Traduit de l’italien par Monique Baccelli, 114 pages, 9 euros.