Brooklyn Quesadillas, de Antony Huchette – éd. Cornélius

Brooklyn Quesadillas Antony Huchette CorneliusUn renard à casquette qui présente un talk-show, un type qui a fondu parce qu’il a mangé trop de cheddar, des starlettes de séries télé qui vivent sur une île au large de New York, une oie récemment décédée qui raconte ses rêves : quand Antony Huchette décide d’évoquer sa vie, il est bien loin de la traditionnelle autofiction. La lecture de Brooklyn Quesadillas nous entraîne dans un univers farfelu et bariolé, biberonné aux personnages animaliers de Walt Disney, aux bandes dessinées de notre enfance et aux programmes télévisés des années 1990. Un univers qui dégage immédiatement, malgré sa fantaisie, quelque chose de très familier.

Pour aborder l’angoisse née de sa récente paternité et de son déménagement à Brooklyn, Antony Huchette choisit de prendre des chemins détournés, de construire un récit en strates, où ses questionnements sur la vie de famille, ses ambitions d’artistes et l’âge adulte se dissimulent derrière une flopée de personnages extravagants. Joseph, l’un de ses alter ego, se retrouve embringué dans une aventure qui dévoile peu à peu sa fragilité. Les différents niveaux de lecture s’entremêlent sans effort, l’émotion perçant derrière la fraîcheur de ces tribulations.

Au gré des extraits de l’émission qu’il réalise dans son garage, des étranges personnages qu’il rencontre, des pensées qui le traversent quand il prend les transports en commun ou de son aventure grandguignolesque sur l’île où vivent recluses les vedettes de Beverly Hills, du Cosby Show ou de Sauvé par le gong, surgit peu à peu un portrait sensible de ce jeune homme tiraillé entre le confort de la nostalgie et la peur de grandir. Capable d’être doux ou nerveux, précis ou spontané, son dessin (qui rappelle parfois celui de Blutch dans sa facilité à changer d’humeur) est en parfaite osmose avec le balancement incertain qui perturbe ce jeune père rêveur. L’un des albums les plus touchants parus cette année.

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Mai 2013, 72 pages, 14,50 euros.

La Nuit du capricorne, de Grégoire Carlé – éd. L’Association

La Nuit du capricorne Gregoire Carle L AssociationVu, vu et revu, le récit du basculement de l’adolescence dans l’âge adulte peine souvent à sortir des clichés : insouciance diffuse, émois sexuels et lente prise de conscience s’accompagnent souvent d’un ton mi-nostalgique mi-amusé. Grégoire Carlé, lui, trouve un angle nouveau pour aborder ce rite de passage rythmé par les après-midis passés à batifoler dans l’eau ou à observer les grands. Dans la chaleur ouatée du mois de juillet, bercé par le bruit des tondeuses à gazon et l’odeur des chipolatas au barbecue, se déroulent les derniers jours de tranquillité d’un jeune garçon qui sait que sa vie arrive à un tournant.

Plutôt que de raconter platement la mue de son personnage, Grégoire Carlé cisèle un récit qui ne cesse de s’écarter du droit chemin. L’écriture, très littéraire, parfois guindée même, arrive à toucher juste, en gardant cette pointe de maladresse qui suggère que le narrateur n’est pas tout à fait mûr. Comme pour éviter de devenir lisse et prévisible, sa manière de raconter les histoires préfère louvoyer encore un peu dans la fantaisie de l’enfance : chaque épisode, même le plus banal, devient alors un moment magique et mystérieux. Le noir et blanc instille partout une once de doute qui rend presque fantastique cette métamorphose estivale. Il s’applique à ressusciter le goût de ces heures indécises, sublimant des scènes réalistes grâce à des images mythologiques ou allégoriques, qui rappellent un peu la manière dont David B. avait abordé le récit de son enfance dans L’Ascension du Haut Mal. La fin de l’adolescence prend alors des airs d’errance fantasmagorique, d’une grande poésie.

“Il est temps de retrouver le monde réel, de saluer les camarades qui passent leur dernier été d’insouciance. Il est temps pour eux d’embrasser la vie qu’ils ne voulaient pas en se cherchant un patron à la rentrée. Alors en attendant nous nous amusons, puisque l’on n’arrête pas de nous rabâcher que c’est bientôt fini la belle vie.”

La Nuit du capricorne Gregoire Carle L AssociationLa Nuit du capricorne Gregoire Carle L Association

Avril 2013, 128 pages, 16 euros.


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Notre article sur l’album de Grégoire Carlé : Philoctète et les femmes.

Block Party, Un roman à dix étages, de Richard Milward – éd. Asphalte

Block Party Un roman à dix étages Richard Milward AsphalteTrois cents pages sans une respiration, sans une pause, sans un seul retour à la ligne ou changement de chapitre. Un bloc de mots qui paraît recréer la silhouette monolithique des immeubles de Middlesbrough dans lesquels se déroule l’action. Presque une seule phrase, changeante, innervée de sons et de couleurs, qui traverserait le roman de part en part. Le résultat aurait pu être éreintant. Au contraire, il est bouillonnant, tant l’écriture imagée de Richard Milward ne cesse de prendre de nouvelles formes au fil des histoires tumultueuses des habitants de cette “tour de Babel rose” du nord de l’Angleterre. Porté par un souffle infatigable, Block Party passe d’un personnage à l’autre comme un virus se propage, suivant avec frénésie deux couples de vingtenaires et une nuée de figures secondaires, du livreur de pizza au conducteur de bus.

Richard Milward le revendique : c’est le Trainspotting de Irvine Welsh, lu alors qu’il était adolescent, qui lui a donné envie de se lancer dans la littérature. Comme son aîné, le jeune Anglais sait saisir l’essence d’une époque, décrivant, avec un humour acerbe et un profond optimisme malgré la noirceur qui affleure parfois, les ambitions d’une poignée de jeunes hommes et femmes. Tous ont une addiction (à la drogue, à la pornographie, aux sucreries…), tous peinent à trouver leur voix dans cette vie miteuse qui les attend, entre soirée alcoolisées, ennui, vols de portable, jobs minables et files d’attente au pôle emploi. (“Ce n’est pas facile d’être un loser, vous savez.”) Lorsque Bobby voit certaines de ses toiles conçues sous acide achetées par de riches collectionneurs londoniens, c’est toute la vie de la petite communauté qui en est affectée, happée par le cynisme des gens sérieux.

Reflet de ces adultes encore inaboutis, l’écriture repose sur une effervescence désordonnée, impudente, parsemée de références encore très enfantines. Avec une empathie palpable, Richard Milward signe un roman tour à tour drôle, très sombre et complètement halluciné, hymne à une génération qui tente de trouver ses propres repères, et avant tout de profiter de la vie. “On est sur terre pour profiter du moindre souffle, comme un marin que l’on ramène enfin à la surface alors qu’il est sur le point de se noyer.” L’Angleterre ouvrière des années 2010 réenchantée, racontée avec la pétulance des années 1960 et la dureté des années 1990.

Ten Storey Love Song. Traduit de l’anglais par Audrey Coussy, mars 2013, 304 pages, 21 euros.

La Promo 49, de Don Carpenter – éd. Cambourakis

La Promo 49 Don Carpenter CambourakisAprès l’époustouflant Sale temps pour les braves (1966) enfin traduit l’an dernier, Don Carpenter nous impressionne à nouveau, avec un ouvrage très différent paru aux Etats-Unis en 1985. Entre le roman morcelé et le recueil de nouvelles, La Promo 49 suit les trajectoires d’un groupe de lycéens durant l’année 1949, qui s’ouvre sur un réveillon et s’achève sur un double enterrement. Derniers mois avant le diplôme, premières semaines dans la vie d’adulte. S’il subsistait encore dans ces jeunes hommes et femmes des restes d’adolescence, ils se désagrègent durant ces saisons décisives, où l’insouciance d’une vie juste rythmée par l’alcool qu’on boit en cachette et les regards qu’on s’échange à la dérobée entre filles et garçons s’évapore. Désormais, plus personne ne les réprimande s’ils avalent des bières ou enchaînent les cigarettes ; par contre, chaque décision devient cruciale.

Il y a ceux (et celles) qui couchent, tombent enceinte et sont obligés de se marier. Ceux qui partent à l’armée et ceux qui, réformés, voient leur vie prendre une tout autre direction. Ceux qui entrent immédiatement dans la vie active et ceux qui poursuivent à la fac. Ceux qui font le grand saut et ceux qui n’osent pas. C’est l’âge où les rêves se heurtent de plein fouet à la réalité – celles qui se rêvaient starlette à Hollywood et ceux qui s’imaginaient en écrivain new-yorkais en font l’amère expérience.

Don Carpenter arrive à saisir un kaléidoscope d’émotions, cernant ce moment volatil et éphémère où tout semble possible. Ce moment d’éclosion, mélange de fragilité, de prétention, de naïveté et de bêtise, qu’il épingle en trouvant la bonne distance, effleurant ses personnages tout en restant un peu en retrait. Lui qui avait également 18 ans en 1949 raconte une génération marquée par la guerre, qui tente de s’émanciper mais se fait rattraper par la société des années 1950, encore rigide pour quelque temps. A travers ces petites vignettes qui se lisent comme un album photo jauni, l’écrivain américain capte aussi facilement les instants cocasses que les moments tragiques, les émois sexuels que le désarroi d’une vie réglée trop tôt. Et ravive une nostalgie qui vibre en chaque lecteur, comme s’il était, lui aussi, issu de la promo 49.

The Class of ’49. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, mars 2013, 140 pages, 17,50 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Sale temps pour les braves, de Don Carpenter.

Virus tropical, de Powerpaola – éd. L’Agrume

Virus tropical Powerpaola L AgrumeA son arrivée, personne ne l’attend vraiment. Sa mère s’est faite ligaturer les trompes pour ne plus avoir d’enfants, alors les médecins multiplient les diagnostics farfelus. Pourtant, ce n’est pas un virus tropical mais bien une troisième fille, Paola, qui rejoint la famille. Entre la mère, qui gagne sa vie en lisant l’avenir dans les dominos, et son père, prêtre affectueux qui décide néanmoins de quitter les siens en Equateur pour rejoindre la Colombie, Paola grandit dans un monde bizarre, surtout élevée par ses deux sœurs et l’employée de maison. Puis c’est le déménagement, l’apprentissage des garçons, l’envol. Même parmi leurs poupées, il n’y a qu’un Ken pour dix Barbies : c’est dire si l’enfance de Paola est avant tout une histoire de femmes.

Virus tropical Powerpaola L AgrumeSur le sujet très banal du passage à l’âge adulte, Powerpaola construit une autobiographie portée par un dessin précis et candide, éloquent et plein de fraîcheur. Si l’album n’est pas parfait, il révèle toutefois le talent de son auteur pour souligner les bonnes anecdotes, esquisser rapidement des personnages bien campés, et rendre compte des doutes de l’adolescence, de ce besoin d’émancipation perturbé par une peur du vide et un besoin d’imiter ses modèles. Marquée par le travail de Julie Doucet (notamment par ses Chroniques de New York), Powerpaola raconte sa vie en essayant de toujours tendre vers plus de sincérité. Au fil de l’album, on se rend compte qu’elle y parvient de mieux en mieux, la seconde moitié du livre arrivant à capter avec beaucoup d’acuité non seulement l’évolution de ses sentiments, mais aussi l’essence du monde qui l’entoure.

Traduit de l’espagnol (Colombie) par Chloé Marquaire, janvier 2013, 168 pages, 17 euros.

Le Voyage imaginaire, de Léo Cassil – éd. Attila

Le Voyage imaginaire Leo Cassil Attila couverture Julien Couty“Les cinq parties du monde appartenaient aux grandes personnes. Elles disposaient de l’histoire, galopaient à cheval, chassaient, commandaient des navires, fumaient, construisaient pour de vrai, faisaient la guerre, aimaient, sauvaient, enlevaient, jouaient aux échecs. Et les enfants, on les mettait au coin.” Afin de combattre cette crasse injustice, le jeune Lolia et son petit frère Osska imaginent le pays de leurs rêves : la Schwambranie. Ils inventent une géographie, une faune, des dynasties belliqueuses et un panthéon de personnages farfelus à cette île en forme de molaire perdue au milieu de l’océan. Dans ce Neverland manichéen où les méchants ont des noms de médicaments (empruntés aux ordonnances de papa), et où Don Quichotte, Sherlock Holmes et Robinson Crusoe sont toujours là pour donner un coup de main en cas de besoin, Lolia et Osska s’évadent. Mais nous sommes en Russie, en 1917, et la révolution éclate brutalement. Les guerres chimériques sont rattrapées par les vrais combats : “La réputation de la guerre est fortement entamée par la présence du sang”, constate tristement Lolia. Le tsar est renversé, l’idyllique Schwambranie bouleversée.

Chef-d’œuvre d’imbrication, Le Voyage imaginaire, originellement paru en France en 1937, est une poupée russe qui mêle autobiographie, roman initiatique, récit historique, conte et éloge de la révolution. A l’image des mots-valises qui parsèment le langage fantaisiste de Léo Cassil, le réel et l’imaginaire s’emboîtent, s’enchevêtrent, s’influencent. Alors que la mutation brutale imposée par les révolutions de 1917 font de la Schwambranie un endroit rétrograde, le monde réel, sens dessus dessous, gonflé par un vent de liberté, paraît bien plus romanesque. Les repères deviennent flous, le temps semble se dissoudre. Vu à travers les yeux d’un enfant, Russie et Schwambranie se font écho, comme si tout cela n’était qu’un jeu.

Le Voyage imaginaire Leo Cassil Julien Couty AttilaIndéniablement partisan, Léo Cassil a trouvé dans la révolution un espoir infini. S’il élude certains aspects autoritaires du nouveau régime, il ne nie pas la faim, le froid, la pauvreté, la misère sanitaire, ou l’antisémitisme lancinant. Lorsqu’il enjolive le nouvel ordre, l’écrivain russe n’oublie jamais de verser dans une ironie qui n’épargne personne, pas même les nouveaux venus, comme ce commissaire à l’éducation passablement idiot qui n’a visiblement jamais entendu parler de Gogol. Alors, même si “les contes ne finissent bien que dans les livres”, Léo Cassil tente de croire jusqu’au bout à son utopie, espérant que l’insouciance triomphera… Document fascinant sur une époque de basculement (et rendu plus intéressant encore par l’appareil critique de l’éditeur et la matérialisation des coupes de la censure opérées en 1955), Le Voyage imaginaire est avant tout une œuvre pleine d’esprit. Une ode à la liberté, à ranger aux côtés de Peter Pan, Don Quichotte, Alice au pays des merveilles et Les Voyages de Gulliver.

Réédition, traduit du russe par Véra Ravikovitch et Henriette Nizan, mars 2012, 260 pages, 18 euros. Illustrations de Julien Couty. Postfaces de Vladimir Tchernine et Benoît Virot.

Boy, de Takeshi Kitano – éd. Wombat

Boy Takeshi Kitano Wombat Emmanuel Guibert couvertureMamoru se souvient de la fête des sports à l’école primaire, l’année où son grand frère avait failli l’emporter, et où “Tête creuse”, le champion de l’école, avait tenté de concourir malgré la fièvre. Le petit Toshio, lui, bousculé par la mort de son père et le déménagement qui a suivi, se réfugie tous les soirs au sommet d’une colline pour admirer les étoiles avec son grand frère. Et puis il y a Ichirô, ado timide qui décide de fuguer pour assouvir sa passion de l’Histoire et visiter les temples de Kyôto. Là-bas, il tombe sur une jeune fille qui va changer sa vie.

En trois nouvelles, Takeshi Kitano ravive le parfum doux-amer de l’enfance, signant trois histoires nimbées de mélancolie. Délaissant le grotesque et l’outrance qui parsèment souvent ses films (mais aussi sa carrière télévisuelle et son œuvre plastique, aperçues à la Fondation Cartier en 2010), le réalisateur de Aniki, mon frère s’exprime ici dans un registre plein de délicatesse, où l’humour se fait discret. Marqué par l’incompréhension qui règne entre les petits et les grands, ces récits tentent de cerner le moment de basculement dans l’âge adulte.

En choisissant de se mettre à hauteur d’enfant, “Beat” Takeshi fait du monde des adultes une bulle impénétrable. Avec beaucoup de retenue, symbolisée par la beauté ouatée du dénouement de Nid d’étoile, il met à mal la naïveté et l’innocence de ses jeunes personnages. Les pères manquent quand ils sont disparus trop tôt (Nid d’étoile), mais s’avèrent étouffants quand ils sont là, alcooliques agressifs (Tête Creuse) ou figures autoritaires et pragmatiques, qui brident les envies de leur progéniture (Okamé-san). Alors les enfants se dressent, défendent leurs rêves ou tentent de devenir grands le plus vite possible pour pouvoir lutter à armes égales. Malgré la nostalgie qui pointe, Kitano fait de l’enfance une période âpre et cruelle, où les émotions sont décuplées. Où les souffrances deviennent des plaies qui ne se refermeront jamais vraiment.

Traduit du japonais par Silvain Chupin, février 2012, 128 pages, 15 euros. Illustrations de Emmanuel Guibert.

La Vie avec Mister Dangerous, de Paul Hornschemeier – éd. Actes Sud BD

La Vie avec Mister Dangerous Paul Hornschemeier Actes Sud BD couvertureA l’aube de ses 26 ans, Amy tourne en rond. Son travail l’ennuie, les discussions avec sa mère tournent à vide, les petits copains s’enchaînent sans n’aboutir à rien. Ne lui reste que son meilleur ami Michael qui, manque de bol, a déménagé de l’autre côté du continent. Devenue défaitiste au point de saborder elle-même la moindre éclaircie qui égayerait son quotidien, elle grossit, regrette de grossir, et se console avec son seul plaisir : le dessin animé Mister Dangerous. S’il en était resté là, Paul Hornschemeier aurait pu écrire une énième variation sur le thème de la jeune fille un peu ronde, frustrée, timide, qui baisse les bras, vit avec son chat et ne fait que subir sa morne existence. Mais heureusement, Paul Hornschemeier est loin d’être n’importe qui.

La Vie avec Mister Dangerous Paul Hornschemeier Actes Sud BD extrait dessin

Qu’il opte pour un ton humoristique, cisèle des histoires courtes ou, comme cette fois, se lance dans un long récit mélancolique, l’Américain parvient toujours à créer entre ses albums et le lecteur un lien intime. La Vie avec Mister Dangerous démontre une fois encore avec quelle subtilité il sait apprivoiser l’infinie variation des sentiments. Jamais un mot de trop, jamais un dessin redondant avec le texte qui l’accompagne : rien n’est laissé au hasard. Gorgées de silences significatifs, les images parlent ici autant que les textes, cernant avec une finesse presque subliminale le désespoir d’Amy, sa solitude, la routine lancinante qui la noie. Cette monotonie qui, d’abord imperceptiblement puis brutalement, se craquelle, et déraille.

La Vie avec Mister Dangerous Paul Hornschemeier Actes Sud BD extrait dessin

Derrière l’apparente simplicité de son trait clinique, Hornschemeier confectionne une vie en trois dimensions. En mettant en perspective les actes, les pensées, les fantasmes de son personnage, et même les intrigues farfelues des épisodes de Mister Dangerous, il multiplie les niveaux de lectures pour modeler à un portrait gigogne de l’accomplissement d’Amy, d’une densité psychologique remarquable. Une nouvelle réussite de l’auteur du Retour de l’éléphant, qui fait admirer, album après album, son incomparable agilité narrative.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claro, 160 pages, 21,50 euros.