Le Dernier Homme, de Grégory Mardon – éd. Dupuis

Le Dernier Homme Gregory Mardon Dupuis couverture trilogieAprès Les Poils, dont nous avions déjà parlé ici, et C’est comment qu’on freine ?, Le Dernier Homme clôt la trilogie initiée par Grégory Mardon il y a maintenant un an. Comme les précédents albums, celui-ci commence lors d’une soirée costumée, où l’on suit Jean-Pierre, lapin timide (enfin il n’est pas vraiment un lapin, il est juste déguisé en lapin) qui rêve de rencontrer des femmes. Seulement voilà : il n’ose pas les aborder. Pire, ce beau jeune homme se révèle assez obtus pour rater les énormes occasions qui se présentent à lui (par exemple sous la forme d’une Batgirl un brin dénudée). Sur les conseils de son ami Cyril le pirate (qui n’est pas non plus pirate, vous suivez), il va tenter de résoudre son problème. Survient alors l’idée géniale : glisser dans le sac à main des jolies filles qu’il croise une petite carte ornée d’un mot flatteur et de son numéro de téléphone. Un peu lâche et efficace – parfait pour lui. Ne lui reste plus qu’à choisir entre les candidates… Trilogie oblige, les personnages des deux précédents albums se recroisent ici, et éclairent tout le triptyque sous un jour nouveau en baignant la fin de cet album d’un suspense inédit.

C est comment qu on freine Gregory Mardon Dupuis couverture trilogieUne fois encore, Grégory Mardon arrive à traiter de l’amour, du mariage, du sexe et de la solitude de la vie parisienne avec beaucoup de charme et de sagacité. Son dessin n’a jamais semblé aussi délié, aussi voluptueux, aussi léger, et cette fluidité rejaillit sur toute l’histoire. Dès les premières pages, lors de la fameuse fête costumée, la mise en scène est parfaite, et le rythme imprimé par des dialogues pleins d’humour emporte immédiatement l’intrigue. Des couleurs au découpage, Mardon semble avoir franchi un cap, dégageant une facilité qui rend ses livres encore meilleurs. En s’attachant à saisir l’essence même de ses personnages, il arrive toujours à toucher son lecteur, comme lors de ces moments de silence qui deviennent les instants les plus sensibles du récit. Entrelaçant habilement rêves, fantasmes et réalité, Grégory Mardon se saisit de sentiments et de situations somme toute classiques pour les traiter avec un exquis mélange de drôlerie, de grotesque et d’émotion, où le moindre ingrédient est dosé à merveille.

Avril 2012, 72 pages, 18 euros.

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☛ POURSUIVRE AVEC > l’interview de Grégory Mardon : cliquer ici.

A LIRE AUSSI > Notre article sur le premier volume de la trilogie : Les Poils.

La Bête de miséricorde, de Fredric Brown – éd. Points

La Bete de miséricorde Fredric Brown Points Seuil poche couverturePour avoir une bonne idée de l’angoissante virtuosité littéraire de Fredric Brown, le premier chapitre de La Bête de miséricorde (1956) est idéal. Après une phrase d’ouverture détachée qui scotche immédiatement le lecteur (“En fin de matinée, je trouvai un cadavre dans mon jardin.”), Brown emmène son roman vers une enquête classique (un mort mystérieux, un assassin à trouver), avant d’initier, dans le dernier paragraphe du chapitre, un retournement de situation total. Non, ce ne sera pas un roman policier, mais bien un roman noir, furetant derrière la façade des glorieux Etats-Unis de l’après-guerre.

Sous la chaleur croissante du printemps d’Arizona, La Bête de miséricorde ne cesse de changer de narrateur, variant les points de vue pour mieux dévoiler l’envers de la petite ville de Tucson. L’écriture de Fredric Brown, économe, sèche et implicite, évoque beaucoup en très peu de lignes. La victime, survivante d’Auschwitz, rappelle que le traumatisme de la guerre mondiale n’est pas digéré pour tout le monde, même si le conflit semble déjà appartenir à une autre époque. L’inspecteur de police, d’origine mexicaine, sert de révélateur au racisme latent de la luxuriante Amérique des Fifties, qui n’aime pas les Noirs, n’apprécie pas beaucoup les juifs, n’affectionne pas vraiment les latinos et, par-dessus tout, déteste les mélanges. Quant à son épouse, femme au foyer idéale qui se révèle alcoolique, violemment dépressive et volage, elle trahit le délabrement de l’american way of life, bien moins reluisant qu’il n’y paraît. De l’enquête, il ne reste alors plus grand-chose. Des décombres, une poignée de vie brisées, et un sentiment de résignation qui, cinquante ans plus tard, s’avère toujours aussi amer.

Nouvelle traduction de l’anglais (Etats-Unis) de Emmanuel Pailler, édition de poche, 220 pages, 6,50 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > Le roman hommage à Fredric Brown de Léo Henry : Rouge gueule de bois.

Miroir brisé, de Mercè Rodoreda – éd. Autrement

Miroir brise Merce Rodoreda autrement couverture tinta blavaRien que le titre, Miroir brisé, dégage une menace indéfinie. Comme une malédiction, un mauvais présage qui teinte immédiatement la lecture d’un impalpable sentiment d’inconfort. La beauté de la jeune Teresa, qui vendait du poisson sur le marché avec sa mère avant de se retrouver, deux mariages plus tard, à la tête d’une fastueuse villa près de Barcelone, ne parvient pas à masquer le malheur qui se profile derrière sa fraîcheur. Née dans l’opportunisme et la vénalité d’une femme prête à tout pour s’extraire de sa condition, l’histoire de la famille de Teresa, étendue sur trois générations, s’achèvera dans la désolation. Cela commence avec des enfants cachés, des adultères, quelques humiliations et une poignée de mensonges. Puis viennent les suicides, les morts violentes, les meurtres, les incestes : gangrenée par le secret et l’hypocrisie, la famille se consume.

Par le choix de ses adjectifs ambigus, toujours à double tranchant, ou par la réminiscence de détails troublants, Mercè Rodoreda embaume son récit d’un parfum macabre. Le rythme saccadé, qui élude des années entières pour se focaliser sur des événements symboliques émaillés de couleurs récurrentes ou d’images fortes, ajoute encore à l’impression d’étrangeté qui imbibe ces pages. Comme souvent, la Catalane pousse son intrigue jusqu’aux frontières du fantastique, inoculant à cette chronique familiale une nouvelle dimension : à travers les orages ou le jardin, enchanteur et sépulcral, la nature se fait l’écho de la tragédie qui se noue. Peu à peu, les rêves semblent corrompre la réalité, puis ce sont les fantômes qui s’invitent parmi les vivants. Très détachée, l’écriture délicate de Mercè Rodoreda rend l’intrigue encore plus irréelle, nous empêchant de s’attacher pleinement aux personnages, de les percer à jour afin de savoir s’ils sont bienveillants ou diaboliques. Ni l’un ni l’autre sans doute puisque, comme l’explique l’auteur dans l’épilogue, “Miroir brisé est un roman où chacun tombe amoureux de qui il n’a pas à tomber amoureux et où celui qui manque d’amour cherche qu’on lui en donne de quelque façon que ce soit”. Quitte, au passage, à détruire tout ceux qui l’entourent.

Traduit du catalan par Bernard Lesfargues, septembre 2011, 340 pages, 21 euros.

Désolations, de David Vann – éd. Gallmeister

desolations caribou island david vann gallmeister couvertureDésolations renoue avec l’univers de David Vann, découvert l’an dernier avec Sukkwan Island, couronné par le Prix Médicis. Terre d’exil, refuge de ceux qui ne trouvent pas leur place ailleurs, l’Alaska, immense et majestueuse, sert à nouveau de cadre à l’intrigue. Un cadre ambigu, aux antipodes de l’image naïve, édénique et revigorante, d’un retour à la nature. Car à travers les yeux de David Vann, cet Alaska-là est aussi une déception, un fantasme évanescent d’explorateur frustré qui, au lieu de trouver l’aventure espérée, s’enterre dans un “Ploucland” fade, recouvert de parkings bitumés, parsemé de voitures abandonnées à la rouille. La beauté sauvage des paysages grandioses peine à compenser le morne quotidien de ces villes minuscules, “enclaves de désespoir” perdues dans un décor infini.

L’écrivain américain élargit le cadre de Sukkwan Island, qui se concentrait sur la relation dissonante entre un père et son fils, pour raconter cette fois l’histoire de toute une famille. Gary, le père, retraité et bien décidé à déménager dans une cabane qu’il s’acharne à construire de ses mains, se raccroche tant bien que mal au rêve qu’il n’a jamais eu le courage de réaliser. Irene, la mère, l’aide bien qu’elle n’ait aucune envie de le suivre et qu’elle voie dans cette lubie le symbole de l’échec de leur mariage. Hantée par le suicide de sa mère alors qu’elle n’était qu’une enfant, devenue dépendante aux calmants, elle ne supporte pas l’idée de perdre Gary après lui avoir sacrifié, pour rien, ses plus belles années. Entre eux, se déchirent leurs deux grands enfants, Rhoda et Mark, dont les vies ont pris des directions opposées.

sukkwan island david vann gallmeister prix medicis couverture pocheEchoués au milieu des montagnes, des lacs et des forêts, les personnages de David Vann semblent pris dans les sables mouvants, chaque effort pour se débattre les engluant encore plus dans leur abattement. Impressionnant de bout en bout, Désolations ne nous épargne aucun recoin du pessimisme humain. Paranoïa, désespoir, solitude, mal-être, il dépouille la morosité de ses personnages pour mettre à jour la haine latente, la violence sans bornes ou le vide effrayant qui naissent de la faillite de leurs relations. Un roman à la beauté méphitique, à l’image de cette nature animiste d’Alaska, dont le vent glacial, les lacs féroces ou la météo trompeuse reflètent les sentiments brisés de ceux qui la peuplent.

> Pour télécharger un extrait du livre Désolations : cliquez ici.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski, août 2011, 300 pages, 23 euros. Par ailleurs, Sukkwan Island paraît ces jours-ci en édition de poche, 208 pages, 8 euros.

Les Poils, de Grégory Mardon – éd. Dupuis

Comment résumer le nouvel ouvrage de Grégory Mardon ? Finalement, il ne se passe pas grand-chose dans ces pages. Fabrice et Gladys forment un couple tranquille : elle lui jure son amour dès qu’elle en a l’occasion, lui s’en satisfait, même s’il craint tout de même de s’enfermer dans une routine qui pourrait devenir lassante. Alors, histoire de pimenter un peu le quotidien, il décide tout simplement de tout raser. Barbe, cheveux, torse, et le reste aussi. Un détail, qui n’aurait rien dû changer à leur train-train, mais qui sert pourtant de détonateur à leur paisible idylle. Tout le talent de Grégory Mardon réside dans sa faculté à sublimer ce dépouillement scénaristique.

Avec peu de choses, il réussit à bâtir une intrigue qui non seulement tient la durée, mais parvient en plus à saisir l’essence même des relations à deux. Par de petits détails, des changements dans l’ambiance du récit notamment par le biais d’un très beau travail sur les couleurs, Mardon modèle imperceptiblement des personnages à la psychologie fouillée, dirigeant son récit avec beaucoup de simplicité. Les dialogues vont à l’essentiel ; ici, rien d’inutile ou de superflu, le moindre silence est porteur de sens. Evitant les longs discours et les scènes mièvres, il se sert de l’implicite, chose pas si courante en bande dessinée, pour explorer la lassitude ou l’évolution d’un couple. Un livre qui cache derrière sa sobriété une grande acuité sociale, premier pan d’une trilogie dont la suite paraîtra en septembre.

Avril 2011, 72 pages, 18 euros. Préface de Charles Berberian.

 

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ET AUSSI > Notre article sur la suite de la trilogie initiée par Les Poils : Le Dernier Homme.

220 Volts, de Joseph Incardona – éd. Fayard

Un couple de gens tranquilles. Mariés depuis quelque temps déjà, deux enfants au compteur, encore petits. De l’eau dans le gaz, un peu de frustration, l’usure des sentiments, la lassitude, et une pointe d’agacement, de plus en plus venimeuse. Lui, écrivain de thrillers d’espionnage à succès, porte fièrement son pseudonyme foireux, Ramon Hill, mais n’arrive plus à écrire une ligne. Elle lui propose alors, tant pour relancer la machine littéraire que pour remettre les choses à plat entre eux, de partir deux semaines à la campagne. Rien de révolutionnaire donc : Joseph Incardona reprend des situations classiques, des personnages qu’on a l’impression de connaître aussi bien que de vieux amis.

Mais il ne faut pas y voir un quelconque manque d’imagination, au contraire. Incardona fait partie de ceux qui savent que tout à déjà été raconté, et qui, plutôt que de s’engager dans une surenchère de n’importe quoi pour se démarquer, admettent cette situation et tentent d’en tirer profit. Sans non plus tomber dans la parodie, l’écrivain d’origine suisse réutilise les codes du roman noir pour en extraire une substance nouvelle, pleine de vitalité et d’énergie. La tension qui étouffe peu à peu l’intrigue, il la construit subtilement, phrase après phrase, insinuant dans ses mots ce soupçon de paranoïa qui va progressivement contaminer tout le récit. Fine et ciselée, très plaisante à suivre, la plume d’Incardona s’assombrit au fil des chapitres, la pointe d’humour sarcastique basculant dans une noirceur âpre. Un événement impromptu, l’électrocution de Ramon Hill, agit presque comme un élément fantastique, faisant chavirer le roman dans les sombres tréfonds de la psychologie du personnage principal, rongé par la culpabilité, la jalousie, la haine et la vengeance. Pour ne rien gâcher, Joseph Incardona a aussi compris autre chose : qu’il ne sert à rien de tartiner des pavés de 500 pages pour tenir son lecteur en haleine. Encore une fois, il opte pour un texte lapidaire, à la mécanique si étincelante qu’elle en devient imparable.

Mars 2011, 198 pages, 15 euros.