La Nuit du capricorne, de Grégoire Carlé – éd. L’Association

Gregoire Carle Nuit Capricorne 202x300 La Nuit du capricorne, de Grégoire Carlé – éd. LAssociationVu, vu et revu, le récit du basculement de l’adolescence dans l’âge adulte peine souvent à sortir des clichés : insouciance diffuse, émois sexuels et lente prise de conscience s’accompagnent souvent d’un ton mi-nostalgique mi-amusé. Grégoire Carlé, lui, trouve un angle nouveau pour aborder ce rite de passage rythmé par les après-midis passés à batifoler dans l’eau ou à observer les grands. Dans la chaleur ouatée du mois de juillet, bercé par le bruit des tondeuses à gazon et l’odeur des chipolatas au barbecue, se déroulent les derniers jours de tranquillité d’un jeune garçon qui sait que sa vie arrive à un tournant.

Plutôt que de raconter platement la mue de son personnage, Grégoire Carlé cisèle un récit qui ne cesse de s’écarter du droit chemin. L’écriture, très littéraire, parfois guindée même, arrive à toucher juste, en gardant cette pointe de maladresse qui suggère que le narrateur n’est pas tout à fait mûr. Comme pour éviter de devenir lisse et prévisible, sa manière de raconter les histoires préfère louvoyer encore un peu dans la fantaisie de l’enfance : chaque épisode, même le plus banal, devient alors un moment magique et mystérieux. Le noir et blanc instille partout une once de doute qui rend presque fantastique cette métamorphose estivale. Il s’applique à ressusciter le goût de ces heures indécises, sublimant des scènes réalistes grâce à des images mythologiques ou allégoriques, qui rappellent un peu la manière dont David B. avait abordé le récit de son enfance dans L’Ascension du Haut Mal. La fin de l’adolescence prend alors des airs d’errance fantasmagorique, d’une grande poésie.

“Il est temps de retrouver le monde réel, de saluer les camarades qui passent leur dernier été d’insouciance. Il est temps pour eux d’embrasser la vie qu’ils ne voulaient pas en se cherchant un patron à la rentrée. Alors en attendant nous nous amusons, puisque l’on n’arrête pas de nous rabâcher que c’est bientôt fini la belle vie.”

Gregoire Carle Nuit Capricorne 2 219x300 La Nuit du capricorne, de Grégoire Carlé – éd. LAssociationGregoire Carle Nuit Capricorne 3.jpg 215x300 La Nuit du capricorne, de Grégoire Carlé – éd. LAssociation

Avril 2013, 128 pages, 16 euros.

RENCONTRE AVEC LUCIANA CASTELLINA / Passer le témoin

luciana castellina couv RENCONTRE AVEC LUCIANA CASTELLINA / Passer le témoinFemme d’action, militante infatigable, journaliste et écrivain, la sémillante Luciana Castellina est l’une des voix les plus importantes de la gauche italienne. Entrée au Parti communiste italien (PCI) en 1947, elle a été députée pendant plus de vingt ans en Italie et au Parlement européen, et a présidé plusieurs commissions culturelles. En 1969, elle participe à la fondation de la revue Il Manifesto qui condamne l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’URSS, ce qui lui vaut d’être exclue du PCI. A bientôt 84 ans, elle continue de militer et d’écrire. La Découverte du monde, récit construit comme un dialogue avec son propre journal intime tenu alors qu’elle était adolescente entre 1943 et 1947 (soit de la chute de Mussolini à l’entrée de la jeune Luciana Castellina au Parti communiste), raconte avec nostalgie, humour et perspicacité sa foi en l’engagement. Et résonne comme un appel atemporel à la rébellion et à la solidarité.

Comment est née l’idée d’écrire ce texte en regard du journal intime de votre adolescence ?

Je me dispute tout le temps avec mon petit-fils. Un jour, il m’a demandé : “Mamie, est-ce que c’est vrai que tu es communiste ?”, comme si je faisais partie d’une bande d’assassins. Je lui ai répondu que oui, j’étais encore communiste, et que son grand-père l’était aussi. Et lui de répondre : “Non, le grand-père ce n’est pas possible, il est trop comme il faut.” Alors il a gardé en tête cette idée que sa grand-mère était bizarre et communiste – mais après tout, on sait que les femmes sont bizarres… J’ai donc eu envie de lui expliquer pourquoi j’étais devenue communiste, de lui montrer que ce n’était pas qu’une excentricité féminine, et que l’Italie a compté jusqu’à deux millions de communistes. Quand je suis retombée sur le journal que j’ai tenu entre 1943 et 1947 (et que je n’avais jamais relu je crois), j’y ai retrouvé plein de choses dont je ne me souvenais même pas. Et je me suis dit qu’il pourrait m’aider à expliquer mon engagement à mon petit-fils.

Quel a été votre premier sentiment quand vous l’avez relu ?

J’ai été étonnée de voir à quel point ma confusion mentale était totale. On ne savait rien, on ne comprenait rien. Comme beaucoup de familles bourgeoises de l’époque, la mienne avait dans sa bibliothèque des livres interdits, aimait faire de bons mots pour se moquer du fascisme, mais finalement, n’était pas vraiment antifasciste. Mon journal commence en 1943, le jour même où Mussolini se fait arrêter. Vu qu’à mon âge je n’ai rien connu d’autre, lorsque le fascisme tombe, les événements me paraissent étranges, et me donne envie de commencer à écrire. C’est drôle d’ailleurs, ce mot “tomber”, mais pour nous ça c’est vraiment passé comme ça : le fascisme est tombé comme une poire, du jour au lendemain.Luciana Castellina RENCONTRE AVEC LUCIANA CASTELLINA / Passer le témoin

Cette chute du fascisme vous aide à comprendre, peu à peu, les ressorts du monde qui vous entoure.

Que le fascisme tombe semble être une bonne nouvelle : ça signifie que la guerre va se terminer. Mais si elle se termine, ça signifie que ce sont les Anglais qui gagnent, et que l’Italie perd. Or il nous était difficile de reconnaître, à l’époque, que cela pouvait être une bonne chose que notre patrie (que j’écrivais encore avec un P majuscule) perde la guerre. Même les membres de ma famille, qui était pourtant en partie juive, n’avaient rien compris et ne s’étaient même pas rendus compte de ce qui était en train de se passer. Lire la suite

Une fille bien, de Holly Goddard Jones – éd. Albin Michel

Fille bien Holly Goddard Jones 205x300 Une fille bien, de Holly Goddard Jones – éd. Albin MichelRoma, Kentucky. “Une de ces villes tellement petites et insignifiantes que ses adolescents devaient inventer de fausses rivalités juste pour avoir quelque chose à faire.” Une petite bourgade où la vie s’écoule, léthargique et frustrante, même si un fait divers peut toujours éclater au grand jour et révéler la facette lugubre de cette petite communauté. Amitié, adolescence, trahison, amour, sexe : la jeune écrivain se poste à la bifurcation qui va faire dévier ses personnages loin du chemin qu’ils pensaient suivre.

“Les filles de la ville étaient les pires du monde quand il s’agissait de tomber enceintes accidentellement, et elles affublaient leurs gamins de prénoms tels que Kennedy, Madison ou Jefferson, comme si ces bébés étaient destinés à vivre dans une maison luxueuse de Dellview et non pas dans un logement social ou dans un de ces immeubles locatifs décrépits construits près de l’usine de confection.”

Sur un rythme faussement paisible qui cache une grande acuité, l’écriture simple, comme habitée par une sagesse millénaire, se penche sur les affres de la famille, pointant le moment où la vie normale se mue en une tragédie shakespearienne ; où les relations père-mère-enfant se détraquent, inversant les rapports de force ; où il faut choisir entre rester une “fille bien”, ou s’affranchir du regard des autres. Lorsque Holly Goddard Jones parle de la vieillesse, des rêves d’évasion qui ont tourné court, de l’adolescence ou de la découverte du sexe (“un mot synonyme de secret : la vie secrète des adultes”), elle excelle pour recréer le goût et retranscrire l’émotion de ces expériences initiatiques, souvent déguisées en instants banals, teintées de peur et d’excitation, trop neuves pour qu’on les décrive simplement avec des mots. Fouillant méticuleusement les tréfonds de chacun de ses personnages magistralement campés, Holly Goddard Jones réussit à faire de ses huit nouvelles autant de petits romans, intenses et douloureux.

Girl Trouble. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hélène Fournier, avril 2013, 390 pages, 22,50 euros.

La Promo 49, de Don Carpenter – éd. Cambourakis

Promo 49 Don Carpenter 204x300 La Promo 49, de Don Carpenter – éd. CambourakisAprès l’époustouflant Sale temps pour les braves (1966) enfin traduit l’an dernier, Don Carpenter nous impressionne à nouveau, avec un ouvrage très différent paru aux Etats-Unis en 1985. Entre le roman morcelé et le recueil de nouvelles, La Promo 49 suit les trajectoires d’un groupe de lycéens durant l’année 1949, qui s’ouvre sur un réveillon et s’achève sur un double enterrement. Derniers mois avant le diplôme, premières semaines dans la vie d’adulte. S’il subsistait encore dans ces jeunes hommes et femmes des restes d’adolescence, ils se désagrègent durant ces saisons décisives, où l’insouciance d’une vie juste rythmée par l’alcool qu’on boit en cachette et les regards qu’on s’échange à la dérobée entre filles et garçons s’évapore. Désormais, plus personne ne les réprimande s’ils avalent des bières ou enchaînent les cigarettes ; par contre, chaque décision devient cruciale.

Il y a ceux (et celles) qui couchent, tombent enceinte et sont obligés de se marier. Ceux qui partent à l’armée et ceux qui, réformés, voient leur vie prendre une tout autre direction. Ceux qui entrent immédiatement dans la vie active et ceux qui poursuivent à la fac. Ceux qui font le grand saut et ceux qui n’osent pas. C’est l’âge où les rêves se heurtent de plein fouet à la réalité – celles qui se rêvaient starlette à Hollywood et ceux qui s’imaginaient en écrivain new-yorkais en font l’amère expérience.

Don Carpenter arrive à saisir un kaléidoscope d’émotions, cernant ce moment volatil et éphémère où tout semble possible. Ce moment d’éclosion, mélange de fragilité, de prétention, de naïveté et de bêtise, qu’il épingle en trouvant la bonne distance, effleurant ses personnages tout en restant un peu en retrait. Lui qui avait également 18 ans en 1949 raconte une génération marquée par la guerre, qui tente de s’émanciper mais se fait rattraper par la société des années 1950, encore rigide pour quelque temps. A travers ces petites vignettes qui se lisent comme un album photo jauni, l’écrivain américain capte aussi facilement les instants cocasses que les moments tragiques, les émois sexuels que le désarroi d’une vie réglée trop tôt. Et ravive une nostalgie qui vibre en chaque lecteur, comme s’il était, lui aussi, issu de la promo 49.

The Class of ’49. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, mars 2013, 140 pages, 17,50 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Sale temps pour les braves, de Don Carpenter.

Mon ami Dahmer, de Derf Backderf – éd. Cà et là

Mon ami Dahmer Backderf 199x300 Mon ami Dahmer, de Derf Backderf – éd. Cà et làEt si votre camarade de lycée était devenu l’un des pires monstres que l’humanité ait connu ? C’est ce qui est arrivé à Derf Backderf. Des années après avoir quitté son bahut de l’Ohio et l’étrange Jeffrey Dahmer qui hantait les salles de cours comme un zombie, il apprend que celui-ci vient de se faire arrêter. Nous sommes en 1991, et Dahmer va rapidement avouer qu’il a tué dix-sept jeunes hommes depuis 1978. L’Amérique vient de découvrir l’un des plus redoutables tueurs en série de son histoire, dont les meurtres s’accompagnaient de viols et de cannibalisme. En 1994, Jeffrey Dahmer est assassiné dans la prison où il purgeait sa peine. Backderf, qui travaille pour le journal local, se plonge alors dans les dossiers de la police et interroge d’anciens profs et camarades de classe, lui qui, jeune, était intrigué par le silencieux Dahmer, si bien qu’avec quelques amis ils en firent la mascotte de leur promo. Mélange d’enquête et de souvenirs personnels, Mon ami Dahmer revient sur la jeunesse de ce Jack l’Eventreur des temps modernes, dont la sauvagerie et la violence dépassèrent l’entendement.

Mon ami Dahmer Backderf 2 191x300 Mon ami Dahmer, de Derf Backderf – éd. Cà et làJeffrey Dahmer n’y devient pas l’incarnation du malaise de la jeunesse ou le symptôme d’une société américaine individualiste – ce qui n’aurait pas eu de sens. En s’appuyant sur un dessin précis et robuste, Derf Backderf raconte avec simplicité la dégringolade d’un lycéen perdu qui noie son mal-être dans l’alcool, ignoré par ses parents et délaissé par les professeurs. Magnifiquement construit, tout en ellipses et en anecdotes qui, mises bout à bout, construisent le portrait pathétique et terrifiant d’un jeune homme au bord de l’abîme, Mon ami Dahmer fascine par sa manière d’approcher au plus près un monstre en puissance, tout en exhalant une infinie tristesse. Avec le recul, on ne peut s’empêcher de se demander s’il faut réinterpréter tel geste, regretter telle phrase ou s’insurger contre l’aveuglement des adultes.

Mais ce qui glace, c’est surtout de constater que Dahmer n’était qu’un ado bizarre parmi d’autres – au point que lorsque Backderf apprendra qu’un de ces anciens camarades est devenu serial-killer, il pensera d’abord à un autre lycéen. Captivé par les animaux morts, timide, paumé, frustré par son homosexualité latente, Dahmer n’a dans le fond rien d’une exception. Si ce n’est que quelques jours après la fin du lycée, alors que Backderf et les autres se préparent pour la fac, lui bascule. Ses digues sautent. Seul dans la maison de ses parents, Jeffrey Dahmer commet son premier meurtre.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanny Soubiran, 226 pages, 20 euros. Préface de Stéphane Bourgoin.

 

LIRE UN EXTRAIT > de Mon ami Dahmer : cliquer ici.

Virus tropical, de Powerpaola – éd. L’Agrume

Virus tropical Powerpaola 212x300 Virus tropical, de Powerpaola – éd. LAgrumeA son arrivée, personne ne l’attend vraiment. Sa mère s’est faite ligaturer les trompes pour ne plus avoir d’enfants, alors les médecins multiplient les diagnostics farfelus. Pourtant, ce n’est pas un virus tropical mais bien une troisième fille, Paola, qui rejoint la famille. Entre la mère, qui gagne sa vie en lisant l’avenir dans les dominos, et son père, prêtre affectueux qui décide néanmoins de quitter les siens en Equateur pour rejoindre la Colombie, Paola grandit dans un monde bizarre, surtout élevée par ses deux sœurs et l’employée de maison. Puis c’est le déménagement, l’apprentissage des garçons, l’envol. Même parmi leurs poupées, il n’y a qu’un Ken pour dix Barbies : c’est dire si l’enfance de Paola est avant tout une histoire de femmes.

Virus tropical Powerpaola extrait 199x300 Virus tropical, de Powerpaola – éd. LAgrumeSur le sujet très banal du passage à l’âge adulte, Powerpaola construit une autobiographie portée par un dessin précis et candide, éloquent et plein de fraîcheur. Si l’album n’est pas parfait, il révèle toutefois le talent de son auteur pour souligner les bonnes anecdotes, esquisser rapidement des personnages bien campés, et rendre compte des doutes de l’adolescence, de ce besoin d’émancipation perturbé par une peur du vide et un besoin d’imiter ses modèles. Marquée par le travail de Julie Doucet (notamment par ses Chroniques de New York), Powerpaola raconte sa vie en essayant de toujours tendre vers plus de sincérité. Au fil de l’album, on se rend compte qu’elle y parvient de mieux en mieux, la seconde moitié du livre arrivant à capter avec beaucoup d’acuité non seulement l’évolution de ses sentiments, mais aussi l’essence du monde qui l’entoure.

Traduit de l’espagnol (Colombie) par Chloé Marquaire, janvier 2013, 168 pages, 17 euros.

Fargo Rock City, de Chuck Klosterman – éd. RivagesRouge

Fargo Rock City Klosterman 194x300 Fargo Rock City, de Chuck Klosterman – éd. RivagesRougeChuck Klosterman aime le metal. Pire, il a même une faiblesse pour sa frange la plus honteuse : le glam metal, braillé par des types maquillés comme des prostituées en soldes, une bière à la main, qui ne parlent que de filles en chaleur. Les groupes y suent leur virilité tout en se trimballant une crinière blonde permanentée à faire pâlir Shakira, nimbés dans un satanisme outrancier, sensé choquer les parents et, surtout, exciter leurs enfants. Oui, Chuck Klosterman aime les guitares qui crissent, les batteurs qui bastonnent, les chanteurs qui font l’amour au micro et enchaînent les saltos pendant que l’autre chevelu s’embarque dans un interminable solo. Alors, plutôt que d’en rire avec gêne comme d’une erreur de l’âge bête ou de se cacher derrière une pose gothique confortable et hautaine, Klosterman a décidé d’assumer. Voire, l’ambitieux, de nous convaincre de l’importance de ce courant honni du rock.

Il faut dire qu’au tournant des années 1990, Kiss, Van Halen, Poison, Guns N’Roses et consorts vendaient des disques par brouettés, monopolisant les charts aux Etats-Unis. Gamin perdu dans l’immensité neigeuse du Dakota du Nord, le jeune Chuck bascule un beau jour de 1983, lorsqu’il découvre Mötley Crüe – “Je me rappelle m’être assis sur mon lit un dimanche après-midi et avoir mis Shout at the Devil pour la première fois. Ça offre peut-être un triste contact de ma génération (ou juste de moi-même), mais Shout at the Devil a été mon Sgt. Pepper.” Avec leur subversion en carton-pâte et leurs vidéos primaires avec des jolies filles qui font l’amour à des voitures sur MTV, les groupes de heavy metal assouvissent toutes les frustrations et les fantasmes de l’adolescence.

Poison Chuck Klosterman Fargo Rock City, de Chuck Klosterman – éd. RivagesRougeDans ce livre tenant autant de la critique musicale que de l’autobiographie, Klosterman se penche sur l’omniprésence du marketing, le pouvoir des clips, la misogynie, l’engagement du rock ou sur son alcoolisme avec la même facilité, décalée mais touchante, qu’il devait avoir, adolescent, lorsqu’il déblatérait avec ses potes sur le nouveau disque d’Axl Rose. La grande réussite du petit kid blanc devenu critique rock, c’est d’écrire comme il aime cette musique “efféminée, sexiste et superficielle”, qui n’avait d’autre but que d’être la plus cooool possible : sans se prendre au sérieux, mais bien décidé à réparer l’injustice snob qui a fait de son genre chéri la cible des plus grandes railleries de l’histoire de la musique. Et le pire, c’est qu’il est souvent convaincant.

En reconnaissant volontiers les faiblesses et l’absence totale de créativité du metal, il arrive à raconter l’histoire d’un mouvement hédoniste et crétin, qui tenait dans son enthousiasme forcené la formule de son succès. “Je pense que c’est Brian Eno qui a dit : ‘Il n’y a qu’un millier de personnes qui s’est procuré le premier album du Velvet Underground, mais chacun de ces acheteurs est devenu musicien.’ Bon, des millions de gens ont acheté Shout at the Devil, et tous, sans exception, sont restés inchangés.” Avec leur humour décapant, ces Confessions d’un fan de heavy metal en zone rurale arrivent à dresser un tableau perspicace de la musique depuis les années 1980, complètement dissonant (dans tous les sens du terme) de l’historiographie officielle du rock. Soucieuse de tout intellectualiser, elle s’était empressée d’oublier cette bande de monstres de foire en slip panthère. Raté : le rouquin du Dakota se souvient de tout, et dans les moindres détails.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Stan Cuesta, novembre 2011, 284 pages, 20 euros.

Boy, de Takeshi Kitano – éd. Wombat

Boy Takeshi Kitano 193x300 Boy, de Takeshi Kitano – éd. WombatMamoru se souvient de la fête des sports à l’école primaire, l’année où son grand frère avait failli l’emporter, et où “Tête creuse”, le champion de l’école, avait tenté de concourir malgré la fièvre. Le petit Toshio, lui, bousculé par la mort de son père et le déménagement qui a suivi, se réfugie tous les soirs au sommet d’une colline pour admirer les étoiles avec son grand frère. Et puis il y a Ichirô, ado timide qui décide de fuguer pour assouvir sa passion de l’Histoire et visiter les temples de Kyôto. Là-bas, il tombe sur une jeune fille qui va changer sa vie.

En trois nouvelles, Takeshi Kitano ravive le parfum doux-amer de l’enfance, signant trois histoires nimbées de mélancolie. Délaissant le grotesque et l’outrance qui parsèment souvent ses films (mais aussi sa carrière télévisuelle et son œuvre plastique, aperçues à la Fondation Cartier en 2010), le réalisateur de Aniki, mon frère s’exprime ici dans un registre plein de délicatesse, où l’humour se fait discret. Marqué par l’incompréhension qui règne entre les petits et les grands, ces récits tentent de cerner le moment de basculement dans l’âge adulte.

En choisissant de se mettre à hauteur d’enfant, “Beat” Takeshi fait du monde des adultes une bulle impénétrable. Avec beaucoup de retenue, symbolisée par la beauté ouatée du dénouement de Nid d’étoile, il met à mal la naïveté et l’innocence de ses jeunes personnages. Les pères manquent quand ils sont disparus trop tôt (Nid d’étoile), mais s’avèrent étouffants quand ils sont là, alcooliques agressifs (Tête Creuse) ou figures autoritaires et pragmatiques, qui brident les envies de leur progéniture (Okamé-san). Alors les enfants se dressent, défendent leurs rêves ou tentent de devenir grands le plus vite possible pour pouvoir lutter à armes égales. Malgré la nostalgie qui pointe, Kitano fait de l’enfance une période âpre et cruelle, où les émotions sont décuplées. Où les souffrances deviennent des plaies qui ne se refermeront jamais vraiment.

Traduit du japonais par Silvain Chupin, février 2012, 128 pages, 15 euros. Illustrations de Emmanuel Guibert.

Mistero doloroso, de Anna Maria Ortese – éd. Actes Sud

Mistero Doloroso Anna Ortese 158x300 Mistero doloroso, de Anna Maria Ortese – éd. Actes SudVraisemblablement écrit au cours des années 1970, Mistero doloroso était depuis resté caché dans les archives d’Anna Maria Ortese. Dans cette novella posthume d’une centaine de pages, l’écrivain italienne (1914-1998) s’attaque au mystère douloureux de l’amour. Comme dans un conte de fée, la petite Florida croise le regard d’un prince dans la Naples francophone de la fin du XVIIIe siècle, où se côtoient faste et misère. L’envoûtement est immédiat. Lui, harcelé par toutes les beautés de la ville, s’étonne d’être aimanté par le regard gris de la jeune roturière. Quant à elle, une force inédite la terrasse. Malheureusement, nous ne sommes pas dans un conte où l’amour triompherait toujours, mais une société lâche et hypocrite, peuplée de “femmes vêtues de soie et d’orgueil”.

A travers l’exploration du sentiment amoureux par l’innocente Florida, l’Italienne raconte avec une finesse d’orfèvre la révélation, la découverte, la prise de conscience d’une fillette qui, brusquement, devient une femme en apprivoisant cette sensation nouvelle. Et bouleverse par là même son entourage : le regard épouvanté de sa mère, qui comprend soudain que sa fille a laissé place à “une adulte inconnue et sans bonté”, ne s’y trompe pas. Car dès sa naissance, cet amour impossible, mort-né, engendre autant de bonheur que de souffrance.

Le raffinement exquis de l’écriture, très classique à première vue mais parsemée de comparaisons lumineuses et d’images inopinées, se plie aux moindres soubresauts des personnages, qui semblent s’exprimer par leurs émotions, plutôt que par leurs actions ou leurs mots. Comme si Anna Maria Ortese éprouvait un nouveau langage intense, à la croisée du réalisme et de l’onirisme, pour tenter de raconter l’indicible, de capter les tressaillements de la chenille qui devient papillon, abandonnant le cocon de l’enfance pour voler de ses propres ailes. Et se jeter dans le vide.

Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli, janvier 2012, 100 pages, 15 euros.

My Love Supreme, de Philippe Di Folco – éd. Stéphane Million

di folco my love supreme 188x300 My Love Supreme, de Philippe Di Folco – éd. Stéphane Million“C’était en 1973, on attendait la crise, on a eu Créteil-Soleil à la place. (…) Le métro passait, l’immeuble flottait et les parents disaient leur abattement et leur résignation, on a eu le jardin d’en face détruit et la chape de béton, le déracinement des arbres et nos territoires perdus, une mise au ban, des lieux sans génie aucun quand on attendait autre chose que l’ennui.” Initialement publié en 2001, le texte le plus attachant de Philippe Di Folco resurgit aujourd’hui dans une version “remixée” par l’auteur – version définitive, paraît-il. Entre nostalgie et tendre ironie, My Love Supreme cache derrière son titre coltranien un texte volubile, amalgame de saynètes hilarantes (comme cette exploration de la sexualité avec un aspirateur Electrolux), bribes de souvenirs plus ou moins flous nimbés d’un bonheur insouciant, ou réflexions sur le passé, le temps, les amitiés qui se fanent. Telle cette Nadia, amour de jeunesse auquel le scénariste du film Tournée destine son besoin d’écrire.

Avec son ton faussement désinvolte, son style relâché prompt à faire sourire, Philippe Di Folco arrive toujours à trouver le moyen de nous émouvoir malgré nous. De sa première visite au McDo aux conséquences libidineuses de l’absorption d’un burger, en passant par les découvertes initiatiques de Planète interdite ou d’Antonioni, ses après-midis à piquer dans les rayons ou la frustration de ne pas parvenir à dompter son grand corps maigre, Di Folco a le chic pour rassembler les miettes de son adolescence et les remodeler en une matière chaude, vivante, universelle. Il redonne vie à ceux qui n’étaient plus que des fantômes, raconte l’entêtement d’une jeunesse enchantée envers et contre tout, malgré le décor désincarné de cette banlieue bétonnée.

Chez lui, l’écriture s’accomplit avec une frénésie presque névrosée. Dans une course éperdue contre l’oubli, il enquête, accumule, amasse, thésaurise, inventorie, allant jusqu’à entrecouper son récit de “Douze documents tendant à prouver que j’existe”. Au passage, il est amusant de constater à quel point sa démarche d’écrivain résonne avec son travail d’essayiste, puisqu’il poussera sa manie mémorielle à son paroxysme en dirigeant deux dictionnaires, consacrés à la pornographie (PUF, 2005) et à la mort (Larousse, 2010). C’est ce qui rend si touchant Philippe Di Folco : derrière les listes drolatiques qu’il ne cesse de dresser, derrière la poésie des faits d’armes épiques de ces gamins prisonniers de Créteil-Soleil, transparaît cette peur de l’étiolement. Cette hantise de l’évaporation de la mémoire. Ce besoin de serrer entre ses doigts des preuves tangibles de son existence, qui confère à My Love Supreme la beauté d’un souvenir évanescent.

Edition définitive, janvier 2012, 210 pages, 6 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Lavomatic, de Philippe Di Folco (2013).

TMLP, Ta mère la pute, de Gilles Rochier – éd. Six pieds sous terre

TMLP Gilles Rochier 241x300 TMLP, Ta mère la pute, de Gilles Rochier – éd. Six pieds sous terreMontmorency, année 1970. Une bande de mômes dans la cité, un peu turbulents, “mais pas des méchants ni des dangereux”. Juste des mômes. Coincés entre des immeubles de trente étages, qui s’amusent comme ils peuvent. Du foot (beaucoup), des blagues crados (pas mal), des heures passées à ne pas faire grand-chose (souvent). Quelques embrouilles bénignes avec les autres cités du coin, des broutilles, rien de grave. Juste de quoi égayer un après-midi trop monotone, au milieu de 1.100 logements “avec des noms de poètes qu’on lira jamais”. Pour tromper l’ennui, il y a aussi la forêt, juste derrière – le goudron n’a pas encore tout recouvert. Lieu magique, fantastique presque, hanté par ses légendes urbaines farfelues, les mêmes que dans toutes les cités : des morts qui reviennent, des rumeurs persistantes et quelques personnages inquiétants, comme ce pervers qui aime s’exhiber devant les gosses. A force d’anecdotes et de petits détails bien choisis, Gilles Rochier, aidé par son dessin léger, arrive à donner corps à cet ennui vaporeux qui entoure l’adolescence en banlieue. Dans les années 1970 comme aujourd’hui.

Et puis, par petites touches, Rochier s’approche lentement de ce qui se tapit derrière cette tranquillité de façade. Le silence écrasant qui pèse sur la cité, les non-dits qui lézardent les murs gris des grandes tours. La misère, la pauvreté, les enfants à nourrir. Alors, certaines mamans, pour combler les fins de mois difficiles, passent leurs soirées à l’arrêt du bus. Tout le monde le sait, personne ne le dit. Le secret, partagé par tous, pèse sur la fierté des habitants, qui tentent de garder la tête haute. Peine perdue : il suffit d’une incartade sans lendemain, d’une dispute futile autour d’une K7 audio pour que les mots interdits fusent. La violence éclate, disproportionnée parce que trop longtemps retenue. A la hauteur de la frustration quotidienne qui étouffe l’îlot de béton. Un album d’une subtilité remarquable, sur cette banlieue qui rend les enfants adultes trop tôt. Sur ces “grands ensembles” symboles d’une France moderne, qui cachent en fait une population délaissée, peinant à garder sa dignité.

Février 2011, 72 pages, 16 euros.

TELECHARGER UN EXTRAIT > de TMLP : cliquez ici.

Les Gratte-Ciel du Midwest, de Joshua W. Cotter – éd. Cà et là

Gratte Ciel Midwest Joshua Cotter 196x300 Les Gratte Ciel du Midwest, de Joshua W. Cotter – éd. Cà et làUne fois encore, personne n’a voulu de lui pour jouer au foot. Le voilà abandonné sur le bord du terrain avec les filles, pendant que les autres s’amusent. Heureusement, un robot géant débarque de nulle part et massacre furieusement tous les garçons qui ont refusé de le prendre dans leur équipe… Dès les premières pages, Les Gratte-Ciel du Midwest instaure son atmosphère ambiguë. Si le dessin pétillant, peuplé de personnages animaliers, laissait croire à une bande dessinée gentillette, c’est raté. Pour Cotter, l’enfance ne se résume pas à des bouffées de nostalgie embaumant la tarte aux pommes de mamie, le parfum des petites blondinettes de sa classe ou l’odeur de l’herbe fraîche de l’Amérique rurale. Un peu rondouillard, mal dans ses baskets, timide et solitaire, le jeune garçon, que l’on suppose être Cotter lui-même, est rejeté par ses camarades. De la mort de sa grand-mère à l’autorité extrême du chef d’un camp de vacances en passant par la disparition du chat, chaque événement alimente sa frustration, qui se mue peu à peu en une hargne féroce.

Gratte Ciel Midwest Cotter 1 189x300 Les Gratte Ciel du Midwest, de Joshua W. Cotter – éd. Cà et làEn enchevêtrant un récit classique avec des parenthèses fantasmagoriques où robots et dinosaures deviennent les projections du malaise de son héros, Joshua Cotter arrive à retranscrire avec beaucoup de perspicacité tout ce que l’enfance peut receler d’injustice, de souffrance et de cruauté. Comme le fait par exemple souvent un Chris Ware, il bâtit toute une galaxie de mini récits satellites autour de son histoire principale (fausses publicités, courrier des lecteurs, saynètes mystérieuses…), et dissémine au fil des pages plein de symboles et d’images récurrentes. Relevé par un second degré cynique, Les Gratte-Ciel du Midwest est une chronique bien sombre d’une enfance dont on ne peut s’échapper que d’une manière : en devenant enfin grand.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanny Soubiran, novembre 2011, 288 pages, 22 euros.

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Gratte Ciel Midwest Cotter 2 Les Gratte Ciel du Midwest, de Joshua W. Cotter – éd. Cà et là

Le blanc va aux sorcières, de Helen Oyeyemi – éd. Galaade

blanc sorciere helen oyeyemi 219x300 Le blanc va aux sorcières, de Helen Oyeyemi – éd. GalaadeSe plonger dans Le blanc va aux sorcières, c’est renouer avec une atmosphère magique que l’on n’avait pas côtoyée depuis longtemps. Dans une Angleterre qu’on jurerait en noir et blanc, écrasée par les falaises crayeuses qui dominent Douvres, se dresse la maison des Silver, qui abrite la famille de Miranda depuis quatre générations désormais. Corridors immenses, escalier en colimaçon, vieil ascenseur déglingué : le nouveau foyer, avec ses airs de château, fait le bonheur des enfants. Pourtant, subrepticement, à la mort brutale de la mère, les choses s’étiolent, la situation dégénère. Le personnel s’enfuit, d’étranges événements surviennent, et la jeune Miranda, maigrissant à vue d’œil, semble perdre pied.

En reprenant les codes d’un fantastique très classique à l’élégance victorienne (la maison hantée, les jumeaux étrangement liés, la gouvernante perspicace…), Le blanc va aux sorcières rappelle évidemment les univers diaphanes d’Edgar Allan Poe ou Henry James, anxiogènes et fascinants à la fois. Aux effets spectaculaires, Helen Oyeyemi préfère ce louvoiement entre rêve et réalité, semant des indices, insinuant le doute par petites touches, troublant notre perception du récit par des détails furtifs. La multiplication des narrateurs nous oblige à rester sur le qui-vive, chaque personnage percevant différemment l’oppressante présence de la vieille bâtisse. Jusqu’à ce que, soudainement, ce soit la maison elle-même qui prenne parfois la parole, avant de se taire aussi vite. On ne sait jamais si l’on doit avoir peur ou non, la jeune Anglaise d’origine nigériane s’appliquant à brouiller les frontières de son monde élastique – les personnages vivants ressemblent d’ailleurs à des ombres, tandis que des spectres paraissent presque palpables. Discrètement, Helen Oyeyemi parvient même à tirer son conte vers la modernité, évoquant les difficultés de l’enfance ou le racisme, sans pour autant nuire à l’envoûtement de son histoire ténébreuse.

Traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, septembre 2011, 330 pages, 20 euros.

Fratelli, de Alessandro Tota – éd. Cornélius

Fratelli Alessandro Tota 212x300 Fratelli, de Alessandro Tota – éd. CornéliusL’espace autour des protagonistes d’Alessandro Tota semble se restreindre peu à peu. Comme les personnages de dessin animé qui, à force de tourner en rond, s’enfoncent dans le sol. Lorsque Tota raconte la vie sclérosée de ces deux frangins qui préfèrent vendre pièce par pièce les souvenirs de leur mère pour se faire de l’argent plutôt que de trouver un travail, ou celle de Nicola et Claudio, lycéens rongés par l’inertie, le constat est le même : l’ennui et l’immobilisme guident ces existences qui n’ont pas – pas encore ? – trouvé leur place dans la société. Parce qu’ils sont fainéants ? Peut-être. Parce qu’ils n’ont pas le courage de se lancer ? Sans doute. Mais surtout parce qu’ils semblent ne plus croire en rien, ne plus rien attendre de l’avenir.

“Et vous faites quoi pour qu’il se passe des trucs ?
– Bah, je sais pas. On attend. Y a toujours un truc qui arrive.
– Ca me semble une bonne technique. Pas trop dangereuse…”

Alors, on glande. On traîne avec les punks à chien, les camés, les prostituées. On boit, on fume, on se drogue. On lit aussi, comme Nicola qui trouve plus de réconfort intellectuel dans les livres qu’il vole à la bibliothèque que dans cette salle de classe ennuyeuse, bien éloignée de ses préoccupations. Un moyen comme un autre de trouver son chemin, en espérant s’échapper avant que la douillette indolence de ces soirées ne déraille : entre violence, toxicomanie, petites arnaques et règlements de compte, le risque de chavirer définitivement de l’autre côté reste grand.

Pour raconter le désoeuvrement de cette jeunesse italienne chancelante, Alessandro Tota s’appuie sur une écriture précise et une parfaite gestion des silences, qui rendent si subtile chaque rencontre, chaque dialogue. Judicieusement, son noir et blanc soigne particulièrement le décor, partie intégrante de l’atmosphère claustrophobe de l’ouvrage. Les chaises en plastique de la cuisine, le banc en béton, la verdure anémiée de la ville, l’eau remplie de détritus et de bouteilles de bière : l’Italien projette sur ses dessins le lent naufrage de ses fratelli, frères de sang ou d’amitié qui ne peuvent compter que sur l’autre pour les sortir de là. Ou les entraîner, inexorablement, vers le fond.

Fratelli extrait 61 212x300 Fratelli, de Alessandro Tota – éd. CornéliusFratelli extrait 62 209x300 Fratelli, de Alessandro Tota – éd. CornéliusFratelli extrait 63 209x300 Fratelli, de Alessandro Tota – éd. Cornélius

Traduit de l’italien par Aurore Schmid, août 2011, 168 pages, 19 euros.

Petite sélection de textes licencieux made in France

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> Histoire de l’œil, de George Bataille

Histoire de oeil Bataille 193x300 Petite sélection de textes licencieux made in FranceParu en 1928 sous le pseudonyme de Lord Auch, ce texte bref marqué par Sade et Lautréamont reprend un motif typiquement surréaliste, déjà éprouvé par Buñuel ou Dalí : l’œil, apparenté ici à un organe sexuel à part entière. Narrant les jeux pervers de deux adolescents, Histoire de l’œil joue sur un registre érotique fétichiste, symboliste, à la fois macabre et d’une vitalité débordante. La postface de Bataille, Réminiscence, révèle comment l’auteur de L’Impossible a construit ce récit en écho à certaines images de son enfance, notamment la cécité de son père.

“Je n’aimais pas ce qu’on nomme “les plaisirs de la chair”, en effet parce qu’ils sont fades. J’aimais ce que l’on tient pour “sale”. Je n’étais nullement satisfait, au contraire, par la débauche habituelle, parce qu’elle salit seulement la débauche et, de toute façon, laisse intacte une essence élevée et parfaitement pure. La débauche que je connais souille non seulement mon corps et mes pensées mais tout ce que j’imagine devant elle et surtout l’univers étoilé…”

Disponible dans la collection L’Imaginaire Gallimard, 114 pages, 6,90 euros.

 

> Qu’est-ce que Thérèse ? C’est les marronniers en fleurs, de José Pierre

Therese Jose Pierre 184x300 Petite sélection de textes licencieux made in FranceSorti dans la plus grande discrétion au Soleil noir en 1974, ce roman au titre étrange s’est vite attiré les louanges d’Eric Losfeld, Jean-Jacques Pauvert ou François Truffaut, le réalisateur se fendant même d’une lettre élogieuse à l’auteur. A travers la relation du narrateur avec la fiancée de son frère, José Pierre porte un regard délicat sur l’adolescence, cet âge sans demi-mesure, où douleurs et plaisirs s’entremêlent dans un même souffle. Un roman psychologique subtil, dont l’écriture raffinée décuple le pouvoir d’évocation.

“Les doigts de Thérèse laissèrent échapper sa cigarette qui roula sur le plancher et (c’était du tabac blond) acheva seule de se consumer à bonne distance. J’ai songé plusieurs fois par la suite à ce geste involontaire (ou du moins partiellement involontaire) et je l’ai interprété à tort ou à raison en ces termes : Thérèse rendait les armes. Ou, si l’on préfère, cette cigarette était sa dernière défense. En tout cas, Thérèse me tendit ses lèvres et je l’embrassais de tout mon cœur.”

Disponible dans la collection des Lectures amoureuses de La Musardine, 250 pages, 10,40 euros.

 

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Emilio, les blagues et la mort, de Fabio Morábito – éd. José Corti

emilio morabito1 224x300 Emilio, les blagues et la mort, de Fabio Morábito – éd. José CortiEmilio a douze ans et pas vraiment d’amis. Alors en attendant la rentrée, c’est au cimetière de Mexico qu’il passe ses journées, son détecteur de blagues sous le bras, en quête d’histoires drôles prononcées durant les deux ou trois jours précédents, « durée moyenne de conservation d’une blague à température ambiante ». Il arpente les allées à la recherche d’une tombe surmontée de son prénom, craignant que les morts essaient de le lui voler – c’est un peu compliqué. Au passage, il apprend par cœur, mais sans le faire exprès, c’est une maladie, tous les noms gravés sur son chemin. Au cimetière, il croise Adolfo, le gardien qui incite les gens à adopter un mort et embrasse les jolies femmes éplorées, Apolinar le policier analphabète, Severino le terrifiant maçon armé de sa machette, ou Eurydice, qui devient son amie. Eurydice, avec son nom de tragédie grecque, a récemment perdu son fils, du même âge qu’Emilio, et gagne sa vie en faisant des massages – « Ce n’est que lorsque les gens ôtent leurs vêtements et se laissent toucher, que je me sens à l’aise et que je comprends où je suis. »

Entre elle et le jeune Emilio s’instaure une relation ambiguë, tendrement sensuelle, troublante et excitante : la mère y retrouve son fils perdu, l’adolescent y entrevoit l’amour adulte, explore la sexualité. Décor étrange, lugubre et envoûtant à la fois, personnages attachants, atmosphère ensorcelante. Une touche de Buñuel, une goutte de Rulfo. Fabio Morábito colore d’abord son roman d’une fantaisie excentrique, dans laquelle le macabre, l’érotisme et l’humour ne font plus qu’un. Les dialogues, furtifs, drôles, parfois absurdes, ponctuent des scènes dont on ne comprend pas toujours la signification. Du moins jusqu’à la seconde moitié du livre. Sans pour autant que la poésie ne disparaisse, le texte prend alors une teinte plus brute, désenchantée. La réalité s’empare des rênes de l’intrigue, le charme est rompu. L’écrivain mexicain lève le voile sur les relations entre les différents protagonistes, sur ce qui se passe hors du lieu magique qu’est le cimetière. Délicatement, il décortique les comportements humains avec une finesse étonnante, sonde la vie de famille, ausculte nos réactions face au deuil, au sexe, à l’âge adulte, à l’amour ou au divorce. Un roman versatile, d’une grâce lumineuse.

Traduit de l’espagnol (Mexique) par Marianne Millon, janvier 2011, 200 pages, 20 euros.

Garde à vie, de Abdel Hafed Benotman – éd. Syros/Rat noir

garde a vie benotman 200x300 Garde à vie, de Abdel Hafed Benotman – éd. Syros/Rat noirEn quatre ouvrages seulement, Abdel Hafed Benotman a bouleversé le roman noir français. Ses textes fiévreux, son écriture viscérale, féroce mais pleine de poésie, en ont fait l’un des écrivains les plus brillants de ces dernières années. Alors, même quand il sort un roman a priori destiné à un public adolescent, on le suit avec attention. A juste titre, car Garde à vie remuera même les adultes. Sur les traces de Hugues, un gamin de quinze ans coupable d’avoir volé une voiture, Benotman nous immerge dans un monde qu’il connaît (trop) bien, pour y avoir passé plus d’une quinzaine d’années : la prison. Et quand Benotman nous immerge quelque part, ça veut dire qu’il nous laisse face à face avec le pire, sans aucune issue à portée de main. Avec ses mots simples, il dépèce le quotidien de l’univers carcéral. Sida, drogue, cruauté, suicide, désespoir : rien ne nous est épargné. L’impact est brutal.

“Un adulte projetait sur le temps, sur le futur. Un adulte savait qu’après le temps de peine il y avait un avenir quel qu’il soit puisqu’il y avait aussi eu une passé quel qu’il fût. Un adulte possédait ce savoir-là juste du fait d’avoir une mémoire bien pleine de passé et de souvenirs. Un adulte pouvait distiller un souvenir par jour de peine, par nuit de mur. Il projetait soit une bonne bouffe, soit une belle fille, soit une naissance ou un décès. Un adulte avait du stock. Tandis qu’eux ? A seize ans ? Dix-sept ou même dix-huit ans ?  Que pouvait-il projeter ? Rien ou si peu qu’en un mois de cellule la prison épuisait tous les rêves. Ah oui, un baiser à l’arrière d’une voiture. La grande engueulade avec les profs. Et après ? Comment combler un, deux ou trois ans de prison ? (…) Il fallait vivre le futur en s’aidant du passé, alors quand on n’avait que du présent d’enfance pour se battre à vitre, oui : valait mieux mourir maintenant et qu’on n’en parle plus.” (page 62)

Abdel Hafed Benotman n’en fait jamais trop. Pas de violence gratuite, pas de grandes tirades moralisatrices. Juste un réalisme clinique, qui, dans les yeux d’un adolescent paniqué, se métamorphose au fil des pages en un cauchemar halluciné, où la folie semble prendre le pas sur la vie. Comme si la prison amenait le jeune Hugues à lâcher prise ; comme s’il s’abandonnait, incapable de résister à la pression de l’enfermement et de son codétenu. Benotman cisaille le fantasme romantique de la prison, lui opposant la vérité, crue et terrifiante : le pénitencier est un enfer, une machine inhumaine et impitoyable. Les gardiens détournent le regard quand on a besoin d’eux, le racket est devenu monnaie courante et le seul moyen de survivre est de se montrer aussi vicieux que ses ennemis. L’écrivain parisien touche alors du doigt la vraie question, montrant comment le système carcéral brise des jeunes trop fragiles, et semble plus prompte à les précipiter dans le vide qu’à les remettre dans le droit chemin. Un texte ravageur, mené avec une acuité incomparable quand il s’agit de mettre des mots sur des sensations indescriptibles, et de faire respirer au lecteur le même air vicié que les personnages.

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Janvier 2011, 112 pages, 10,50 euros. A partir de 13 ans.

L’Arbre rouge, de Shaun Tan – éd. Gallimard Jeunesse

larbrerouge 222x300 LArbre rouge, de Shaun Tan – éd. Gallimard JeunesseRemarqué lorsque Là où vont nos pères fut élu Meilleur album au festival de la bande dessinée d’Angoulême 2008, bardé de prix dans le monde entier au moment de la sortie des Contes de la banlieue lointaine, Shaun Tan fait désormais sensation à chaque nouveau livre. En attendant la publication prochaine de son nouvel ouvrage, The Lost Thing, Gallimard Jeunesse réédite L’Arbre rouge, paru en 2003 chez La Compagnie créative.

Construit en quinze tableaux splendides, l’album traite d’un sujet délicat : le mal-être. Avec beaucoup de finesse, Shaun Tan arrive à donner corps aux sentiments contradictoires et mélancoliques qui atteignent leur paroxysme lors de l’adolescence : le manque de confiance en soi, la solitude, l’incommunicabilité, l’ennui, la quête d’identité. En une poignée de mots, l’Australien parvient à cerner ces “matins où l’on n’attend plus rien”,“tous les ennuis surgissent en même temps”. Principal atout de l’auteur : ses illustrations bien sûr, mêlant dessin, collages ou peintures, parfois réalistes, parfois métaphoriques. Sans forcer le trait, ces pages disent le malaise, l’inquiétude, l’enfermement de sa jeune héroïne. L’auteur australien impressionne par son pouvoir de suggestion et sa force évocatrice. Il réussit à coucher sur le papier cet insaisissable idéal de bonheur qui nous anime, aussi difficile à définir qu’à concrétiser, sous les traits d’un arbre rouge éclatant, qui jure avec les tons ternes et sombres envahissant peu à peu les pages du livre. Avec des images simples et inattendues, Shaun Tan façonne une fois encore une œuvre pénétrante, de laquelle on ne s’extrait qu’à regret.

Réédition, traduit de l’anglais (Australie) par Anne Krief, octobre 2010, 32 pages, 13,90 euros. A partir de 10 ans.