Le Cycliste de Tchernobyl, de Javier Sebastián – éd. Métailié

Le Cycliste de Tchernobyl Javier Sebastián MétailiéLe Cycliste de Tchernobyl est un manifeste à la gloire de la fiction. Inspiré de faits réels, mettant en scène des personnages réels, le roman de Javier Sebastián montre à quel point l’imagination peut être un merveilleux outil pour raconter la réalité. Pour embrasser un sujet aussi dense que l’accident nucléaire de 1986 et ses conséquences sans tomber dans l’essai documentaire ni s’embarquer dans un texte-fleuve de 600 pages, l’auteur espagnol signe un numéro d’équilibriste, construisant une intrigue qui accole des morceaux de passé et de présent, et où les anecdotes sur Tchernobyl s’entrelacent avec la fiction.

Pour ce faire, il choisit de romancer la vie de Vassili Nesterenko, physicien ukrainien (1934-2008), dissident persécuté par le régime soviétique simplement parce qu’il s’acharna à dénoncer l’ampleur de la catastrophe de Tchernobyl et à tenter d’en contrecarrer les effets sur les populations civiles délaissées. Dans les années 2000, Vassili est devenu Vassia, un vieil homme abandonné dans un self des Champs-Elysées, qui se met peu à peu à dévoiler son histoire à celui qui le recueille. “J’ai peur, je ne me rappelle plus grand-chose. Sauf qu’ils veulent me tuer.” Puis les souvenirs remontent. L’incendie, le risque d’explosion qui a failli rayer l’Europe de la carte. Le sort de ces jeunes Soviétiques envoyés là où des robots fondaient pour museler la centrale, exposés à des doses inhumaines de radiations. La minimisation de l’étendue de la catastrophe par les Soviétiques, mais aussi par les Occidentaux.

Et l’après. De nos jours. La poignée d’habitants restés malgré tout à Pripiat, qui ingèrent des aliments radioactifs plutôt que de mourir de faim, et vendent des animaux atrophiés sur eBay pour financer leur survie. Ceux qui reviennent, aussi – “De plus en plus de gens rentraient chez eux. Ils n’avaient plus peur de l’atome. Mais, en fait, ils revenaient parce qu’on n’avait pas voulu d’eux ailleurs.” L’étrange faune de pilleurs, de touristes occidentaux, de chiens efflanqués et de fantômes qui circulent dans la zone interdite. Sans oublier le travail de quelques spécialistes qui œuvrent aux côtés des populations malgré les risques et le harcèlement des autorités.

Tous ces sujets, Javier Sebastián arrive non seulement à les évoquer sans mâcher ses mots, mais surtout à les incarner. Il les articule au gré d’un roman ingénieux qui sait, en quelques lignes, esquisser un paysage inoubliable, modeler un visage marquant. Et malgré la noirceur qu’il doit affronter, Le Cycliste de Tchernobyl conserve jusqu’au bout une poésie du désenchantement qui lui confère un éclat éthéré. Si bien qu’il donne l’impression de triompher de la désolation et du cynisme par la seule force de la fiction.

(Notons que pour ceux que le sujet intéresse, l’édifiant essai de Wladimir Tchertkoff Le Crime de Tchernobyl, Actes Sud, 2006, est une lecture indispensable – de celles que l’on n’oublie pas.)


El ciclista de Chernóbil. Traduit de l’espagnol par François Gaudry, septembre 2013, 206 pages, 18 euros.

Trésors de l’Institut national de Recherche et de Sécurité, de Cizo et Felder – éd. Les Requins Marteaux

Tresors Institut national Recherche Securite Cizo Felder Requins Marteaux Bernard Chadebec affiche couvertureEt si les Mad Men français se cachaient du côté de l’INRS ? C’est en tout cas là que Felder et Cizo sont allés les chercher. Créé en 1947, l’Institut national de Recherche et de Sécurité, organisme de prévention des risques professionnels, s’acharne à sensibiliser et informer les travailleurs des accidents et maladies auxquels leur métier les expose. Rien de très excitant a priori. Et pourtant, les “trésors” compilés et organisés par les deux compères des Requins Marteaux, et reproduits avec beaucoup de soin dans ce splendide volume, révèlent une richesse graphique qui n’a rien à envier aux plus belles campagnes de pub ou de communication politique.

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Parmi ces affiches réalisées entre la toute fin des années 1940 et le début des années 1990, Felder et Cizo ont choisi de se concentrer particulièrement sur un affichiste, le talentueux Bernard Chadebec, interviewé en début d’ouvrage. Un artiste débordant de créativité – ce qui n’était pas gagné d’avance en travaillant pour l’INRS. La faute aux thématiques d’abord : la mort, la chute, l’amputation, l’électrocution, l’empoisonnement, la contamination… Ensuite, il faut sans cesse trouver un angle d’attaque différent pour recommander, une fois encore, à l’ouvrier de mettre des gants ou de porter ses lunettes de protection alors qu’on le lui serine depuis quarante ans. Parvenir à le surprendre pour qu’il assimile le message malgré l’environnement confus de l’atelier ou du chantier. Chadebec et ses collègues l’ont bien compris : une affiche doit “se voir de loin”, se faire remarquer, et, surtout, être immédiatement lisible et compréhensible. D’autant plus quand il s’agit de sauver des vies.

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Résultat ? Des compositions saisissantes, des couleurs vives, des slogans simples. C’est efficace, imaginatif, percutant. Alors que les premières campagnes de l’INRS traitent l’ouvrier comme un enfant et jouent sur la culpabilité, le propos devient progressivement moins paternaliste, les formes plus abstraites. Pour attirer l’attention des employés, la métaphore reste très prisée. Eléphants (lourds et forts), souris (petites victimes), lions (dangereux), poissons (à la merci des requins et des pêcheurs) et cochons (rigolos) s’invitent régulièrement dans ces campagnes de sensibilisation, tout comme les fakirs, les clowns, ou autres figures amusantes. Deux outils ont la faveur des graphistes : la peur et l’humour. D’un côté, les têtes de mort, les éclairs, l’omniprésence du noir accolé à un rouge sang et à un jaune coupant. De l’autre, des gags façon bande dessinée et des jeux de mots parfois désarmants, comme ce “N’enconcombrez pas les escaliers !” mettant en scène un concombre géant qui obstrue une volée de marches. Et ça, pas sûr que Don Draper et ses Mad Men y auraient pensé…

Avril 2012, 120 pages, 25 euros. Edition bilingue français-anglais. Préface de Stéphane Pimbert de l’INRS.

Tresors Institut national Recherche Securite Cizo Felder Requins Marteaux Bernard Chadebec affiche POURSUIVRE AVEC > Des affiches aussi, mais dans un autre genre : notre article sur le livre Tricolores, Une histoire visuelle de la droite et de l’extrême droite, de Zvonimir Novak.