Malheur à qui me dessinera des moustaches, Romans-photos parus dans Hara Kiri 1962-1966, de Gébé et Lepinay – éd. Flblb

Rien que l’expression “roman-photo” prête à sourire : on voit d’ici les plans convenus, les acteurs charismatiques comme des limaces anorexiques, s’exprimant dans des bulles mièvres qui font encore aujourd’hui le bonheur de quelques parutions à l’eau de rose. Ce serait oublier que dans les années 1960, le journal satirique Hara Kiri s’était attaqué à ce mode d’expression bâtard, coincé entre la bande dessinée et la photographie. Aux commandes de cette rubrique, on retrouve Gébé, dessinateur de presse génial et formidable auteur de bandes dessinées (L’An 01 ou Le Service des cas fous, disponibles chez L’Association). Sous sa houlette, le roman-photo devient un outil farfelu, dont il sait tirer le meilleur parti en s’appuyant sur le charme d’un bricolage imaginatif : les montages sont faits aux ciseaux, les photos sont retouchées à la peinture, et l’ensemble, poétique et bancal, dignes des collages surréalistes, évoque les débuts insouciants du cinéma.

Mais la précision des cadrages et l’audace des compositions rappellent que ces planches ne doivent rien au hasard. Derrière les prises de vue de Michel Lepinay, on sent tout le savoir-faire de Gébé, et son sens inné du récit. Au fil de ses scénarios absurdes, il transforme Georges Bernier en Professeur Choron, créant le fameux personnage en pardessus qui, bientôt, prendra définitivement la place de Bernier. Toujours peuplées de jolies filles (timidement) dénudées (années 1960 obligent), martyrisées ou ligotées (“Au jeu bête et méchant, on n’y comprend rien, mais il y a des jambes à voir”), les intrigues rivalisent de drôlerie et de non-sens. Jusqu’à cette série en cinq épisodes, Les Aventures de la Reine de France contre la République française, feu d’artifice de fantaisie esthétique et d’extravagance narrative, qui clôt en beauté les romans-photos de Gébé première période. Première période, car les éditions Flblb annoncent déjà un second volume. “Votre avis professeur ? – Je pense sincèrement qu’il ne serait pas prudent de les contrarier…”

Novembre 2010, 144 pages, 18 euros.