Rivières de la nuit, de Xavier Boissel – éd. Inculte

Rivieres de la nuit Xavier Boissel Inculte« Il est difficile d’établir avec précision ce qui précipita la lente désagrégation du monde. Le climat devenait toujours plus incertain, les cataclysmes se multipliaient ; la fonte spectaculaire des glaces annonça la débâcle. » Bref, ça sent la fin, alors la Fondation, mystérieuse organisation d’une puissance technologique et économique redoutable, inaugure sur une île du pôle Nord une sorte d’arche de Noé biologique, un grand congélateur préservant les échantillons de toutes les espèces végétales présentes sur la planète. Et elle y place son super vigile, Elja Osberg, sentinelle d’un bunker souterrain censé garantir la survie… de la vie.

Ce très court roman aux allures de longue nouvelle est construit sur l’alternance de deux points de vue différents : d’un côté, les rapports, au ton administratif, de William Stanley F., l’un des concepteurs de l’arche ; de l’autre, la voix intérieure du gardien solitaire, des années plus tard, dans les couloirs de son « jardin d’Eden glacé ». Pas de dialogue, pas de vis-à-vis. S’en dégage une impression de silence étrange, qui souligne le gouffre qui se creuse peu à peu entre ces deux voix. Car derrière l’ambition humanitaire de la Fondation, perce ici ou là, au détour d’une phrase ou d’une formule trop explicite, la réalité jusqu’au-boutiste d’un capitalisme qui tente de tirer profit de tout, même de la fin du monde (« La fonte des glaces est une aubaine, ses perspectives sont inédites et innombrables. »), et qui, en mettant à l’abri les semences des espèces végétales, se garde en réalité le droit de la breveter pour en avoir le monopole - « Nous allons pouvoir industrialiser la vie. »*

Face à cet abîme de cynisme surgit la voix du veilleur, qui comprend bientôt qu’il est le dernier homme sur terre, son fusil à l’épaule alors qu’il n’a plus personne sur qui tirer. Seul dans son frigo géant tandis que la nature reprend le dessus. « Désormais, libre et seul, je ferai corps avec la nuit. Je serai le gardien d’un tombeau où reposeraient les semences d’une nouvelle vie – ma solitude se consolerait à cet élégant espoir. » L’écriture ciselée de Xavier Boissel arrive à suggérer – et c’est là la marque des meilleurs auteurs d’anticipation – tout un monde en quelques phrases, à mettre des mots sur des sentiments extrêmes et des situations visionnaires. La fable écologique se mue alors en errance poétique, métaphore de l’homme dissous dans un monde qu’il aura lui-même anéanti pour se faire, sur son propre suicide, quelques dollars de plus.


*
Rappelons au passage quand la vraie vie, ça existe déjà, et que Monsanto a déjà breveté plusieurs semences. (Voir le film
Food Inc.)

 

Septembre 2014, 110 pages, 13,90 euros.

Partager l'article :
  • Print
  • PDF
  • email
  • Add to favorites
  • Digg
  • StumbleUpon
  • del.icio.us
  • Scoopeo
  • Wikio FR

Laisser une réponse

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>