Nu dans le jardin d’Eden, de Harry Crews – éd. Sonatine

Par Clémentine Thiebault

Nu dans le jardin d'Eden Harry Crews Sonatine« Il fut un temps où Garden Hills n’avait pas de colline. C’était 1600 hectares de sol aride au milieu de la péninsule de Floride ». Puis, la mine, les tirs de la mine – « des bruits de guerre » – et l’activité grouillante de la plus grande usine de phosphate du monde. Poussière et prospérité. Jusqu’à ce matin où « au lever du soleil, un silence affreux s’installa ». L’usine qui ferme ses portes, la vie qui disparaît.

Ne restent alors que la terre couleur potasse semée de machines rouillées, les herbes folles, la Montagne de Phosphate laissée par la mine abandonnée, le trou profond de Garden Hills et quelques oubliés. Jester aussi, jockey vaincu d’1 mètre 22 condensé, microscopique valet de Fat Man – 1 mètre 65 pour 279 kilos, « le nombril aussi profond qu’une tasse de thé » – richissime amas de chaires grasses et de bruits mouillés et spongieux. Monstre retiré « aussi obscène qu’un graffiti sur un mur de chiotte » que quelques curieux de passage voyeurisent au télescope. Et Dolly, ancienne reine de beauté à l’épaississante virginité qui compte bien ressusciter ses rêves de gloire au rabais recrachés par la ville, quitte à les mettre en cage.

Deuxième roman de Harry Crews, jusque là inédit en France, déjà plein de ce sens inouï de la débâcle et de l’écroulement, de la luxure et de l’excès, de l’affreux et du grotesque, de la misère et du grandiose plantés comme toujours dans un ces lieux improbables où le jardin d’Eden ressemblerait à une décharge dédaignée. Là où « seuls les désespérés doivent rester unis ».

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Raynal, novembre 2013, 240 pages, 19 euros.

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