Le Mauvais Sort, de Beppe Fenoglio – éd. Cambourakis

Le Mauvais Sort Beppe Fenoglio CambourakisQuand à l’école nous abordions des mots tels que atavisme ou ancestral, mon coeur et mon esprit s’envolaient immédiatement et invariablement vers les cimetières des Langhe.” Ainsi parlait Beppe Fenoglio (1922-1963), écrivain italien trop méconnu dont les éditions Cambourakis ont eu la bonne idée de ressortir en poche ce Mauvais Sort. Les Langhe, ce sont ces collines du Sud du Piémont, dans l’arrière-pays turinois. Une terre âpre, aride, accidentée, avec laquelle les travailleurs luttent au corps à corps pour pouvoir en tirer péniblement le moindre fruit. Les paysans sont déformés par l’effort, leurs femmes s’épuisent à la tâche, jusqu’à ce qu’elles ne puissent plus quitter leur lit. Les enfants, eux, ne sont que des investissements, des filles que l’on marie après d’interminables marchandages, des garçons qui, trop tôt, s’attellent à leur besogne du lever au coucher du soleil. Impossible de s’échapper à ce cercle vicieux, à moins de prendre la fuite vers l’inconnu. Dans ce coin d’Italie à l’écart du temps, on est pauvres de père en fils, et chaque génération rejoue les drames de la précédente, comme une malédiction.

Sobre, économe, concise, l’écriture de Beppe Fenoglio est à l’image des gens qu’elle raconte. Sans afféterie, elle dit le poids de la servitude, la douleur de la faim, l’horreur des relations mari-femme ou parents-enfants, ravagées par la rudesse du quotidien de “ceux qui crèvent dans les Langhe parce qu’il y sont nés”. Les rapports humains sont réduits à des rapports de force. Même l’amour, dans cette contrée immobile, ne peut que grappiller quelques instants. Puis il faut déjà retourner au labeur, pour gagner de quoi manger des miettes (“En dix minutes on avait su tout se dire et combiner notre vie, et cette causette a compté pour des mois, pour toutes les fois où nous ne pouvions parler qu’avec les yeux.”). Autant de vies vaines, seulement guidées par la résignation. Autant de héros méconnus, de Sisyphes misérables juste tenus par leur fierté. Autant d’enfants qui savent que le vent ne tournera jamais pour eux, comme le jeune Agostino, narrateur de ce roman de fer : “Mon père à peine enterré j’allais ni plus ni moins reprendre ma chienne de vie ; même la mort de mon père ne réussissait pas à changer mon sort.”

La Malora. Edition de poche. Traduit de l’italien par Monique Baccelli, 114 pages, 9 euros.

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