Le Journal de Delfeil de Ton – éd. Wombat

Que ceux qui croient que les Anglais ont le monopole de l’absurde lisent Delfeil de Ton. Monté comme un journal intime regroupant huit histoires, soit huit mois de 31 jours chacun, ce premier livre des jeunes éditions Wombat est un petit bijou de non-sens, d’une grande qualité littéraire. Loin du pamphlet politique, même si, en creux, la satire sociale (et religieuse) reste prégnante, ces chroniques s’organisent toutes selon le même schéma : dans un village de la région parisienne, un habitant vit des aventures saugrenues qui, immanquablement, surviennent ensuite dans la vie de son ami l’abbé Mardi, puis à toute la petite communauté. Et là, “aventure” est synonyme de grand n’importe quoi : les meubles s’enfuient un beau jour des maisons qui les retenaient, les corps se mettent à tomber en morceaux, des vampires livrent des culs-de-jatte ligotés, des kidnappeurs enlèvent quotidiennement notre héros et le relâchent dans le même champ à des dizaines de kilomètres de là, nu comme un ver, etc.

Avec un sens inné du rebondissement abscons, Delfeil de Ton construit ses contes comme un jeu de miroir déglingué, où chaque nouveau jour ouvre une nouvelle porte, ou nous précipite dans un chausse-trappe. Il pousse au maximum la logique de la littérature fantastique, insinuant dans un quotidien on ne peut plus banal des événements complètement délirants, que l’écriture laconique, tout en retenue, semble toujours dépeindre avec beaucoup de sang-froid. Si bien que Delfeil de Ton peut se permettre de glisser vers un humour potache (comme lorsque des couilles se mettent à pousser sur le cerisier du jardin), sans pour autant perdre une once de son élégance. Ni de sa modernité d’ailleurs : parues entre 1969 et 1976 dans Hara Kiri et Charlie, le Journal a conservé intact son pouvoir humoristique décapant, mais aussi son inquiétante bizarrerie. Car en imprégnant son récit de peurs enfantines, de frustration sexuelle et d’une violence froide qui surgit sans crier gare, Delfeil de Ton ne fait pas seulement rire, mais signe une œuvre trouble et magnétique.

Janvier 2011, 150 pages, 15 euros. Couverture de Gébé.
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