La Scierie, récit anonyme – éd. Héros-Limite

La Scierie recit anonyme Heros-Limite Pierre GripariLa scierie, en ce moment tout le monde en parle, mais peu de gens savent vraiment ce qui s’y passe. François, lui, le sait comme personne. En cette année 1950, il rate son Bac et n’a donc d’autre choix que de s’engager dans la vie active pour gagner de l’argent. Ses tendres mains d’étudiant échouent alors dans la scierie, où elles découvrent l’âpre labeur des journées interminables, le froid qui cisaille les jointures, les ampoules qui brûlent les paumes, la sciure qui englue les doigts. Du matin au soir, il faut porter des billes de plusieurs dizaines de kilos, clouer des planches le plus rapidement possible et surtout, affronter la lame au corps à corps – sans protection ni normes de sécurité bien sûr. “On s’y habitue, on en fait peu à peu une amie, on s’en approche chaque jour davantage, on tâte de la main pour voir si elle chauffe, sans l’arrêter. (… ) Je suis adroit, je scie à toute vitesse, ma lame hurle, chauffe, crache, je pousse toujours, et toujours plus fort. Mais je suis tellement abruti que je ne pense plus à ce que je fais.” Jusqu’à l’accident, inévitable.

Au-delà de la description des conditions de travail des ouvriers du bois, l’intérêt de ce roman anonyme (originellement paru en 1975 aux éditions L’Âge d’homme sous la houlette de l’écrivain Pierre Gripari) réside d’abord dans la langue utilisée. Acérée et bouillante, elle va à l’essentiel et irrigue tout le texte d’une tension foudroyante. Les scènes à la scierie – surnommée “le bagne” – prennent des allures de tableaux dantesques :

“Tout ça me fait penser à un champ de bataille du douzième siècle. Ca devait faire le même bruit, ça devait être la même activité. Cette ambiance de bagarre est réelle. On a l’impression que l’équipe veut exterminer le bois, le hacher, le bouffer. Ici, on ne pose pas, on jette, on lance. Le moindre objet qui embarrasse est projeté n’importe où, au loin, à toute volée. Ici, on ne se dérange pas pour pisser, on pisse où on est : les griffeurs sur leur chariot, le scieur à sa place, etc. Pas de temps à perdre. Jamais on ne s’arrête, car il faut fournir.”

L’écriture se fait même franchement hargneuse, en même temps que le jeune François doit s’imposer, lui le petit bourgeois de 19 ans, face à des ouvriers goguenards qui le prennent de haut. Loin d’idéaliser la classe ouvrière, de dresser un portrait héroïque du travail manuel ou de fantasmer sur une fraternité prolétaire, le narrateur comprend vite qu’il lui faut battre les autres pour se faire accepter. Humilier celui d’en face pour ne pas se faire piétiner. La leçon que ce dur-à-cuire tire de son calvaire de sciure et de la(r)mes, ce n’est ni le communisme, ni la solidarité, ni la valeur travail, mais la méchanceté : “Jamais je n’aurais été capable d’une telle méchanceté il y a un an, mais le miracle s’est fait tout seul; je suis d’une dureté qui m’étonne : pas le moindre remords, pas la moindre réflexion. Cette dureté ne fera que s’accentuer par la suite. Maintenant, il me semble que je tuerais sans une hésitation un type qui m’a fait assez chier pour mériter ça.”

Un livre au souffle chtonien, gorgé de souffrance, et signé par un écrivain extraordinaire dont on aurait aimé crier le nom sur les toits. Peine perdue.

Réédition. Avril 2013, 146 pages, 16 euros. Préface de Pierre Gripari.

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