L’Usage des ruines, de Jean-Yves Jouannais – éd. Verticales

L Usage des ruines Jean-Yves Jouannais VerticalesConstruit comme une sorte de recueil de nouvelles autour de la guerre, L’Usage des ruines s’immisce entre réalité et fiction, changeant, à chaque chapitre, de lieu, d’époque, de regard. La fascination des nazis pour les ruines, la disparition de villages rayés de la carte, la folie créatrice d’un architecte sensé construire un fort, l’ordre de brûler les quatre coins de la ville pris au pied de la lettre, l’inutilité du siège le plus long de tous les temps… Avec une écriture souple comme l’imagination et imagée comme une chronique historique, Jouannais cisèle de petits récits passionnants, miscellanées guerrières se penchant sur des faits étonnants, relevant l’incongruité de certains chemins de l’Histoire, ou contant le comportement inhabituel de tel commandant, le point de vue dissonant de tel témoin – ou de tel personnage imaginaire.

Jean-Yves Jouannais se concentre sur les sièges. Ces moments de statu quo, où la guerre s’écrit en pointillés pour quelques minutes ou quelques années. Les deux camps se font face, l’un prisonnier, encerclé ; l’autre, expectatif, patient. Stalingrad, Dura-Europos, Tata, Londres, Hambourg, Vauquois… Voici le temps de la guerre des nerfs, des canons, des catapultes, des stratégies pour faire craquer l’adversaire. Les combats sont mis entre parenthèses. Les soldats, eux, n’ont plus qu’à attendre, au pied du mur. C’est ce moment de latence, contemplatif, ennuyeux, qui voit les conflits rester en suspens, que Jouannais cerne dans un inventaire érudit en forme d’errance parmi les ruines de l’Histoire.

Derrière le portrait morcelé d’une humanité suicidaire, toujours prompte à annihiler son prochain, derrière l’exploration des ruines, image romantique par excellence, Jean-Yves Jouannais échafaude un texte à double-fond. Plus que les faits historiques, ce sont les récits qu’on en a tirés qui intéressent l’auteur, la transmission de cet héritage belliqueux. A moins que Jouannais, comme il l’énonce dans le texte qui ouvre L’Usage des ruines, ne soit pas l’auteur de ces lignes, mais un personnage, simple marionnette entre les doigts de l’écrivain espagnol Enrique Vila-Matas… Quête insoluble de la mélancolie, réflexion sur l’art (“L’art ne peut être qu’obsidional, produit sous la contrainte du blocus de l’obsession”), cette fiction gigogne est traversée par les figures de l’enfant, de l’étranger. Et par cette mélancolie “obsidionale”, hésitante et doucereuse, qui semble nous avoir habités depuis toujours sans que l’on ait su, jusqu’ici, lui donner un nom.

Emmanuel Evzerikhin 23 aout 1942 StalingradSeptembre 2012, 150 pages, 17 euros.

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