Dans le tourbillon, de José Antonio Labordeta – éd. Attila

Dans le tourbillon Jose Antonio Labordeta Attila couverture Paz BoiraLe tourbillon de José Antonio Labordeta est d’abord un tourbillon de mots. Virevoltant d’un personnage à l’autre, captant les éclats épars de leur pensée, des bribes de leurs dialogues, il ne se repose jamais. Au lecteur de reconstituer, à partir de ces fragments, la chronologie des événements et la destinée des protagonistes. Sans doute à l’aube de la guerre civile espagnole, même si cela pourrait être n’importe quelle guerre, n’importe où, un village perdu au milieu des montagnes se déchire. Les tensions politiques deviennent le prétexte à un déchaînement de violence qui ravive les rancoeurs de la petite communauté. L’affrontement entre le pouvoir traditionnel, symbolisé par le juge et ses acolytes, et la frange de la population sensible aux idées syndicalistes et ouvrières tourne au vil règlement de compte. Les jalousies, les frustrations et les haines n’ont plus grand-chose à voir avec la politique. Personnage ambigu, cruel et pathétique à la fois, l’usurier du village cristallise tout le ressentiment de ses concitoyens, il sera le catalyseur du drame qui se noue.

Chasses à mort, exécutions sommaires, violence incontrôlée : la première goutte de sang excite les hommes comme des bêtes trop longtemps domestiquées qui, d’un coup, retrouveraient leur sauvagerie primitive. Dans ce décor carbonisé par un soleil assassin, les bas instincts remontent brutalement à la surface, l’ivresse de la brutalité contamine les esprits – “Maintenant je sais que les mots ne pèsent rien face aux faits, que le sang noie le dialogue et que l’espoir se perd dès les premières questions, les premières accusations (…)”. Les faibles profitent du chaos pour prendre la place des forts ; bourreaux et victimes intervertissent leurs rôles dans une valse macabre.

Ample, illuminée, incantatoire, l’écriture de Labordeta lorgne vers la poésie ou le théâtre. Elle puise dans sa beauté la force de nous raconter le pire, montrant comment l’homme civilisé peut, en un claquement de doigts, redevenir la plus féroce des créatures. Au point d’être ahuri par sa propre fureur, comme au sortir d’un mauvais rêve : “Je n’arrive pas encore à comprendre comment on a pu se jeter sur eux, comment on a pu tirer à tout-va, comment on a pu les laisser sur le carreau sans aucune autre forme de procès, puis filer. La haine nous tordait-elle les tripes au point d’en arriver là ? Je ne comprends pas, je n’arrive pas à comprendre.”

Traduit de l’espagnol par Jean-Jacques & Marie-Neige Fleury, octobre 2011, 164 pages, 15 euros. Illustré par des gravures de Paz Boïra. Postface de Antonio Pérez Lasheras.
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