Simenon, Ellroy : ils ne pensent qu’à ça

Certains auteurs de polar auraient-ils un problème avec les femmes ? Il y en a tout cas deux que la question travaille notoirement : Georges Simenon et James Ellroy. Comme le confirment l’essai de Michel Carly sur Simenon et les femmes (2011) et la confession masturbatoire de James Ellroy, La Malédiction Hilliker (2011). Par Clémentine Thiebault.

L’essayiste (Michel Carly donc) nous avertit d’emblée que l’image du taureau insatiable qui colle à la peau de l’auteur belge est une légende, le cabotinage sur les dix mille femmes qu’il aurait connu, une boutade. Simenon n’est donc pas un serial fucker, se contentant d’assumer discrètement “une santé exubérante, une virilité peu commune et une ardeur triomphante” sans doute aiguillonnée par la peur de la solitude et la vision idéale du couple qui le hante. Le problème n’est donc pas là. Ellroy, lui, nous rassure tout de suite. S’il assume son image de coureur de jupons et de bouffon de droite, son rapport aux femmes est ce qui “nourrit une part essentielle de cette quête de lui-même qu’il a poursuivie durant toute l’écriture de son œuvre ». C’est donc pour la bonne cause.

LTrois chambres a Manhattan Georges Simenon’incontournable question du rapport à la mère, difficile bien sûr, se pose très vite. Le Belge, “contraint par la pudeur de l’époque », raconte le désert affectif d’une mère à “la religiosité étouffante », une femme qui le méprise, et évoque alors Balzac qui affirmait qu’un romancier “est celui qui n’est pas aimé par sa mère ». L’Américain, lui, fut abandonné par Jean Hilliker, une mère “à la nudité impassible et abrupte” assassinée à 39 ans et un père, “jean-foutre plutôt beau gosse nommé Ellroy », “l’homme blanc le plus paresseux du monde nanti d’une queue de quarante centimètres”, avouant des activités un tantinet déviantes. De quoi vous filer de sérieux complexes, alimenter une solide mésestime de soi et légitimer un voyeurisme acharné.

1958 jean hilliker james ellroy meurtre dahlia noirEncore prépubères, déjà empêtrés dans une libido compliquée, les deux futurs auteurs confessent alors leurs travers comme une litanie. Ils espionnent les filles aux fenêtres, dans les bars, aux arrêts de bus, dans les parcs. Collent l’œil aux trous de serrures, pistent les filles, rôdent et fantasment. En attendant l’âge de la compulsion. Défilent alors les initiatrices, les copines, les épouses, les maîtresses, les rencontres d’un soir, les partenaires rétribuées, les femmes du monde, les inconnues libertines, les excentriques en goguette, les garçonnes délurées, les danseuses sans pudeur et les vénus tarifées dans pénombre des cabarets, “des pierreuses du trottoir aux hétaïres des maisons de luxe ». “Dans un premier temps filles chastes. Par la suite, une rafale de succès flatteurs.” L’un (Georges) admet en avoir peut-être connu des milliers mais n’en connaître pas une, l’autre (James) voulant que Leurs histoires (celles des femmes) éclipsent La Sienne (celle de sa mère) par leur volume et leur contenu. Le mariage (avec garçonnière) par peur d’être seul, par besoin d’être protégé contre les débordements.

Bref, les femmes c’est pas simple. Encore moins quand se pose le mythe de la muse qu’ils invoquent ou convoquent (trop) rapidement dès que leur est posée la question du sexe faible. Oui, il y a des femmes dans les romans de Simenon – dans une œuvre qui compte près de 9.000 personnages. Un vivier de personnages secondaires bidimensionnels, durs, dépourvus de scrupules ou d’intérêt. Une légion des vieilles filles qui vendent du fil à coudre, de l’encre violette et des épingles, les mères de familles nombreuses, les veuves, les secrétaires, les vendeuses, les receveuses des postes, les institutrices, les petites bonnes qui meublent. Même si bien des hommes fuient dans les romans de Simenon, ou “ratent », selon sa propre expression. Et jamais les femmes.

Georges-Simenon-Cannes-1957On cherchait en vain une femme vraiment heureuse, épanouie comblée parmi les héroïnes de Simenon, remarque Carly. Le seul personnage féminin qui demeure rassurant, solide, généreux épanouissant s’appelle Louise.” Louise Maigret, le personnage féminin le plus approfondi de l’œuvre. Une “épouse type, économe, dépendante, bonne ménagère, fine cuisinière, fidèle sans le moindre désir d’adultère ». Il faut attendre les périodes personnelles sombres, la crise de la quarantaine, sa femme qui le surprend avec la bonne, pour que Simenon, pris d’un désir soudain de comprendre les femmes, meurtrisse ses personnages féminins, les faisant évoluer vers autre chose qu’un rôle subalterne. Côté sexe et femmes, les romans-clefs sont Trois chambres à Manhattan et Lettres à mon juge”.

Ma part d ombre james ellroy rivages noirEllroy, lui, cherche L’AUTRE (sa mère), la trouve dans chaque femme, suivant le tracé de la malédiction Hilliker qu’il a lui-même définit : “Je voulais qu’Une femme ou que Toutes Les Femmes soient Elle.” Il s’avoue obsédé par les femmes, rongé par ses “erreurs de jugement sur le sexe féminin”, dévoré par “un besoin hyper fiévreux de raconter des histoires ». Cinq décennies à chercher une femme pour détruire un mythe. Revenant brièvement sur son intérêt pour l’affaire du Dahlia noir, Ellroy nous rappelle sans le vouloir que la question de cette quête obsessionnelle avait largement été développée dans le très émouvant Ma part d’ombre. “Honore ta dette et referme le caveau” disait-il alors. Et le voilà qui le rouvre sans raison, ni intérêt, se répandant dans un récit égocentrique et mégalo sur son besoin d’être aimé. Tout y passe. La masturbation, jusqu’au sang, compulsion sexuelle alimentée par terreur du contact humain et la perte du contrôle mental, les fantasmes “crus et débordants d’amour », les alcooliques anonymes, la psychose de cet “ancien pervers à la dérive au repentir fragile », la quête d’amour “mystique et prédatrice ». Jusqu’à sa dernière conquête, “Jean Hilliker ressuscitée par un alchimiste”.

La question des femmes amène, il est vrai, à comparer deux exercices littéraires bien différents : un essai d’un côté, un machin autobiographique de l’autre. Si Michel Caryl dissèque avec minutie la vie et l’œuvre de Simenon au prisme de son sujet d’étude, Ellroy ne voit lui pas plus loin que le bout de ce qui semble ici l’occuper plus que tout, sa bite. L’essai de Carly s’est accompagné de l’édition chez Omnibus des Romans des femmes ; La Malédiction Hilliker, d’un immense sentiment de vacuité. La faute à maman ?

Clémentine Thiebault

A LIRE
> Simenon et les femmes, de Michel Carly, éd. Omnibus, 200 pages, 19,30 euros.
> Romans des femmes, de Georges Simenon, éd. Omnibus, 1090 pages, 28 euros. (Ce volume contient : La Nuit du carrefour, La Veuve Couderc, La Fenêtre des Rouet, Le Temps d’Anaïs, Marie qui louche, En cas de malheur, Strip-tease, La Vieille, Betty, La Prison.)
> Ma part d’ombre, de James Ellroy, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Freddy Michalski, éd. Rivages/Noir, 576 pages, 10,65 euros.

 

A NE PAS LIRE
> La Malédiction Hilliker, de James Ellroy, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Gratias, éd. Rivages, 280 pages, 21 euros.

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