Serena, de Ron Rash – éd. Le Masque

Assoiffée de pouvoir, manipulatrice, autoritaire, cruelle, jalouse, orgueilleuse… Dans la longue lignée de mantes religieuses de la littérature, la meurtrière Serena a gagné une place de choix. Aux côtés de son mari, le magnat du bois George Pemberton, elle rase des régions entières juste pour assouvir son ambition démesurée, multiplier, encore et encore, sa fortune, et détruire quiconque se dressera sur son passage. Pour contenir ce personnage paroxystique, Ron Rash a choisi de l’inscrire dans un cadre grandiose : les montagnes de la Caroline du Nord, à l’orée des année 1930. Après avoir raconté, dans son précédent roman Un pied au paradis, l’agonie d’une vallée de Caroline du Sud, inondée par la création d’un lac artificiel dans les années 1950, Ron Rash remonte le temps pour fouiller l’histoire de sa région natale, et, par là même, l’histoire des Etats-Unis. A nouveau, il choisit de situer son intrigue à un moment de basculement, lorsque modernité et tradition se retrouvent face à face, et que les consciences s’éveillent. Cette fois, c’est la création d’un parc national et la naissance d’un sentiment écologique qui vient contrecarrer l’exploitation à outrance des Pemberton, hérauts d’un capitalisme sans foi ni loi. Habilement, le livre parvient à décrire l’immoralité des hautes sphères dirigeantes, mais aussi les conditions de vie harassantes des employés, sans cesse à la merci des accidents mortels, et encore plus exploités depuis la crise de 1929.

En parfaite osmose avec cette fresque majestueuse, l’écriture raffinée de Ron Rash joue sur un classicisme presque suranné, voire élisabéthain, tandis que les personnages farouches, la pointe de mysticisme, et l’omniprésence de la nature ou de ses émanations symboliques (l’ours, l’aigle tueur de serpents…), évoquent les grands écrivains pionniers de l’Ouest sauvage. L’intervention régulière des bûcherons, qui commentent les événements avec une lucidité teintée de superstition, remplit le même rôle que le chœur dans les pièces antiques, et place Serena dans la droite descendance des tragédies grecques. Un texte ample, dans lequel la beauté de la nature peine à contrer la laideur de cette âme humaine que Ron Rash aime tant explorer, jusque dans ses recoins les plus noirs.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Béatrice Vierne, janvier 2011, 410 pages, 20,90 euros.
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