Incident à Twenty-Mile, de Trevanian – éd. Gallmeister

Incident a Twenty Mile Trevanian Gallmeister western couvertureWyoming, 1898. Bienvenue à Twenty-Mile, bled niché au pied d’une mine d’argent sur le point de devenir une ville fantôme, hanté par une quinzaine de rescapés. Une rue principale, un magasin général et un hôtel au rez-de-chaussée duquel se situe le fameux bar, avec son whisky et son piano mécanique. Voilà pour le décor. Mettez-y un “kid” courageux, un joueur de poker invétéré, quelques putes au grand cœur, un Indien taciturne, une jolie vierge, un hors-la-loi sanguinaire, et le compte est bon. Trevanian a placé ses pions pour jouer aux cow-boys, la partie va pouvoir commencer.

Bon, ça ressemble peut-être à la confrontation finale d’un roman de desperados classique, mais ça ne l’est pas.” Sans virer à la parodie, mais sans vraiment se prendre au sérieux non plus, l’énigmatique écrivain américain trouve la bonne distance pour réutiliser d’une manière inédite les codes d’un genre tellement surexploité qu’on en connaît les règles sur les bouts des doigts. Tranquillement, il installe son petit monde, présente ses personnages. L’arrivée d’un jeune type mystérieux, mythomane intrigant, sert de révélateur, dévoilant les liens ambigus et les petits secrets qui régissent la vie de la communauté esseulée au milieu des montagnes. Sa langue colorée, son sens des dialogues et la pointe d’ironie qui se dissimule dans les recoins des répliques suffisent à rendre le texte magnétique bien qu’il ne se passe rien. “Il ne se passe absolument rien à Twenty-Mile. Et là, je te parle des jours où y se passe quelque chose.” Trevanian prend le temps de tisser sa toile. Et sans qu’on s’en rende compte, nous a déjà pris dans ses filets.

Quand débarque soudain un psychopathe évadé du pénitencier, flanqué de deux acolytes aussi bêtes que méchants, il est déjà trop tard. La violence se déchaîne, les relations entre les habitants se déglinguent, et la tension croît jusqu’à devenir insoutenable. Trevanian orchestre la désagrégation de son univers avec une maîtrise inouïe, déchaîne les éléments, pousse à bout ses personnages. En plus d’être un western grisant, Incident à Twenty-Mile se double d’un roman noir furieux, qui dissèque les rapports de force entre les protagonistes, fouille les mécanismes de la soumission et du pouvoir, tout en dressant un portrait intemporel des Etats-Unis, partagés entre le nationalisme et l’ouverture, rongés par l’égoïsme et la peur de l’autre. L’étonnante conclusion du roman ajoute encore une nouvelle dimension à la lecture, l’écrivain aux multiples pseudonymes brouillant les pistes entre fiction et réalité.

A travers l’histoire de cette ville minière au tournant du siècle dernier, Incident à Twenty-Mile capture l’essence d’un monde crépusculaire, où les chercheurs d’or, les pionniers et les aventuriers sont en voie de disparition, supplantés par les banquiers, les hommes d’affaires et les marchands. Un monde où l’Ouest sauvage n’existe plus. Bref, un monde désenchanté, rationnel et cynique : le nôtre. “Je ne sais pas ce qu’est devenu ce pays, mais tu peux me croire, c’est foutument moins drôle que quand j’ai reçu ma première paye et que j’ai sauté dans le train.”

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos, octobre 2011, 350 pages, 23,90 euros.

 

TELECHARGER UN EXTRAIT > de Incident à Twenty-Mile : cliquez ici.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le roman The Main, de Trevanian.

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Une réflexion au sujet de « Incident à Twenty-Mile, de Trevanian – éd. Gallmeister »

  1. Un harmonica qui couine, des bâtiments balayés par un vent persistant, des éperons qui tintent à chaque pas de bottes, des portent qui battent à chaque passage de cow-boy et les revolvers à la ceinture, tels sont les canons du western portés à l’écran et gravés dans notre inconscient collectif et rares sont les autres pratiques artistiques à s’être emparé du western le laissant à John Wayne, Burt Lancaster ou encore pire Bud Spencer et Terrence Hill. Trevanian relève le défi de l’écriture d’un western avec Incident à Twenty-Mile, paru aux éditions Gallmeister.

    Twenty-Mile, un bled paumé à côté d’un bourg tout aussi méconnu au fin fond du Wyoming. A la fin du XIXè siècle, même la mine d’argent n’attire plus le chaland. C’est dans ce cadre que débarque Matthew, avec son baluchon et un vieux fusil. Avec habileté, il parvient à se faire accepter et à décrocher tous les petits boulots de la ville. Plus que les labeurs, c’est le respect qu’il cherche. Pendant ce temps-là, Lieder s’évade de la prison de Laramie, accompagné de deux écervelés à la gâchette facile. Leur équipée sauvage va les amener à Twenty-Mile où ils vont faire régner la terreur.
    Mais c’était sans compter sur Matthew qui ne l’entend pas de la sorte.

    Quelle claque ! Trévanian réalise un coup de maître avec ce roman western. On est très loin du copier-coller de la pellicule sur le papier. Les personnages comme Matthew, Ruth ou encore le duo constitué par B.J et Coots sont complexes, avec des faces cachées qui se découvrent habilement au fil des pages. Attention le début du roman installe Matthew dans la bourgade et peut apparaître comme un peu lent mais Trévanian le fait à dessein, comme il oublie la fuite de Lieder pour mieux la retrouver dans la seconde partie du récit avec ce personnage nauséeux, illuminé par la pureté raciale où ici le contexte western, dans cette Amérique qui ne s’est pas véritablement trouvé une identité, prend tout son sens. Incident à Twenty-Mile est un grand roman alliant western et suspense, alchimie délicieuse mais toute aussi mystérieuse que la vie de son auteur.

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