…Et tu connaîtras l’univers et les dieux, de Jesse Jacobs – éd. Tanibis

Et tu connaitras l'univers et les dieux Jesse Jacobs TanibisEt si tout cela n’était qu’un jeu ? Si notre humanité n’était que le fruit de l’imagination d’une poignée de divinités puériles et chamailleuses, occupées à construire des mondes pour être ensuite évaluées par une sorte de professeur plutôt sympa ? Et puis un jour, l’un d’eux, qui aime s’amuser avec le carbone, créerait des petites bestioles poilues trop douces et mignonnes : les ani-maux. Alors son camarade jaloux déciderait de pourrir son monde en y implantant une bestiole retorse et sanguinaire – qu’il baptiserait hu-main, évidemment.

En conservant toujours une dérision qui ôte à son récit toute prétention, Jesse Jacobs permet à son histoire de l’humanité de toujours garder une légèreté joueuse. Réduite à trois couleurs (turquoise, violet et bleu nuit), son esthétique méticuleuse donne à ces pages un magnétisme étrange, et une froideur qui contrebalance l’ironie du propos. Sans en avoir l’air, Jesse Jacobs arrange une fable philosophico-biblique, se moque de l’orgueil humain et dépeint nos glorieux créateurs comme des gamins inconséquents, capables de se lancer dans des bastons mémorables ou dans les pires cruautés. Un album facétieux, plein de malice.

Et tu connaitras l'univers et les dieux Jesse Jacobs Tanibis

Traduit de l’anglais (Canada) par Madani & The Chluk Chluk Squad, mai 2014, 76 pages, 18 euros.

La Fille du chaos, de Masahiko Shimada – éd. Wombat

La Fille du chaos Masahiko Shimada WombatA ma droite Mariko, une jolie lycéenne séquestrée, torturée et violée pendant deux ans par son ravisseur, et qui depuis, traumatisée par les hommes, joue du cutter avec une sanglante virtuosité. A ma gauche, Naruhiko, jeune narcoleptique un peu lunaire qui a hérité de sa grand-mère son don pour la voyance, issu d’une longue tradition de chamanes. La première semble échappée d’un roman noir sordide, l’autre d’un univers barré tendance ésotérique, et pourtant ils vont se retrouver face à face dans le même roman, ce qui en dit long sur l’ambiance étrange de cette Fille du chaos.

Naviguant entre le polar et le fantastique, le roman de Masahiko Shimada demande quelques chapitres de patience, le temps que l’on trouve ses repères dans ce monde ambivalent. Aux scènes de violence extrême faite aux femmes, racontées avec un réalisme tel qu’il en devient détaché, répondent des passages oniriques d’une beauté étrange, comme cette extraordinaire séquence de rêve d’un érotisme surréaliste, où la jeune fille fait jouir un sexe volé, séparé de son propriétaire.

Derrière ces changements de tons constants, l’auteur nous fait vite comprendre que c’est un portrait au vitriol de la société nippone qu’il est en train d’esquisser. Dans ce Japon-là, les femmes ne sont pas les bienvenues : les lycéennes vendent leurs culottes sales à des pervers pour financer leurs études, les fugueuses sont récupérées par des filières de prostitutions, les hommes ne pensent qu’à abuser des demoiselles. Dans ce Japon-là, les chamanes se sont perdus en route, la nature a disparu, et les peuples anciens ont été oubliés, absorbés, démembrés. Dans ce Japon-là, le taux de suicide est le plus élevé au monde, et l’on finit par trouver ça normal. C’est finalement ça, la leçon de Masahiko Shimada : face au cynisme omnipotent, il signe un texte farfelu qui, malgré sa noirceur et sa subversion presque terroriste, tend à réenchanter une société qui a perdu son âme.

Traduit du japonais par Miyako Slocombe, mars 2014, 350 pages, 23 euros.

Alma, de Claire Braud – éd. L’Association

Alma Claire Braud L'AssociationClaire Braud est une conteuse hors pair. Elle a cette manière, un peu comme certains écrivains latino-américains, de partir dans des récits biscornus, hors des sentiers battus, instaurant dès les premières images une atmosphère dépaysante et profondément chaleureuse. Cette fois, dans une journée où tout va basculer, nous suivons Alma la tornade blonde et sa petite communauté qui vivent dans une sorte de paradis perdu, entre la mer et la forêt, à l’écart du monde moderne. Seulement, quand l’armée se pointe pour réquisitionner tous leurs précieux buffles, elle apporte soudain dans cet Eden oublié sa brutalité et ses blindés, augurant de sombres lendemains.

Si l’on retrouve des éléments de Mambo (la symbolique des costumes, les histoires d’amour inabouties…), Claire Braud donne toutefois à Alma une couleur singulière. Entre la colère d’Alma, la bêtise des soldats, le retour au pays de l’enfant prodigue, une histoire d’amour déchirante sur le point de se résoudre, un touriste hargneux et une fête d’anniversaire à préparer, l’album ne nous laisse pas une seconde de répit. Mais au-delà du tempo imprimé au récit, c’est surtout les plages de respiration qui y sont glissées – lorsque l’on revient sur le passé d’un personnage notamment – qui rendent la lecture si intense.

Soutenue par un découpage volatil, la grâce du dessin dégage une impression de spontanéité et d’immédiateté qui rend ces pages exaltantes. Humour, drame, violence, légèreté : l’équilibre subtil des couleurs nous happe dans son histoire exubérante, qui parle d’amour et d’écologie, du retour du roi des Indiens et de quête de soi, de problèmes de sudation et d’un vieux chat cabossé. Avec partout, cette sensualité débordante, qui rend le travail de Claire Braud si enchanteur.

Mai 2014, 136 pages, 24 euros.

Alma Claire Braud L'AssociationAlma Claire Braud L'Association

 

 

 

 

 

 

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le premier album de Claire Braud : Mambo.

La Mauvaise Pente, de Chris Womersley – éd. Albin Michel

La Mauvaise Pente Chris Womersley Albin MichelDeux types, planqués dans un motel pourri de banlieue. Le premier, blessé par balle, se vide de son sang dans son lit. Une valise pleine d’argent dans la chambre, un tueur à ses trousses. Le second fuit aussi : son procès devait avoir lieu, il n’a pas eu le courage de l’affronter. La Mauvaise pente commence comme un polar, on s’attend à ce que les deux échappés s’allient, qu’ils tentent d’échapper au porte-flingue qui les suit à la trace, qu’ils se déchirent peut-être, deviennent amis pourquoi pas. Mais Chris Womersley nous entraîne ailleurs.

Comme si ses personnages n’avaient plus la force de s’enfuir, plus ils tentent d’avancer, plus ils s’enfoncent. Plus ils espèrent avoir un avenir, et plus c’est le passé qui remonte, douloureux jusqu’à les étouffer. Entre les dialogues et les pensées, les frontières se brouillent. L’écrivain australien gratte ses personnages, les dépèce, les épluche comme des oignons, tout en rendant la pesanteur de l’air de plus en plus écrasante. La course-poursuite attendue se transforme en course-poursuite intérieure, portée par l’écriture lyrique et lancinante de Womersley, qui sait mieux que personne étirer les scènes jusqu’à les rendre si denses qu’il nous faut presque reposer le livre quelques instants. La scène d’opération du blessé sidère par la maîtrise littéraire qu’y met l’auteur, sans même parler de la bouleversante scène finale, l’une des plus belles que l’on ait lue depuis longtemps.

Récit d’existences prisonnières du désespoir qu’elles portent sur leurs épaules, La Mauvaise Pente est un roman grandiose, dont la lumière déclinante rejaillit sur l’Australie qui lui sert de décor. Fantomatiques, diaphanes, avant de finir recouverts d’une neige uniforme, ses paysages infinis se muent en un horizon irrémédiablement vide, qui se renferme peu à peu sur les hommes qui tentent de l’atteindre.

The Low Road. Traduit de l’anglais (Australie) par Valérie Malfoy, mai 2014, 332 pages, 20 euros.

Nous sommes tous morts, de Salomon de Izarra – éd. Rivages

Nous sommmes tous morts Salomon de Izarra Rivages“Ils sont tous morts… Les cadavres de ceux que nous n’avons pas réussi à manger pourrissent patiemment dans la cale, entassés les uns sur les autres.” Dès les premières phrases du livre, Salomon de Izarra instille cette atmosphère horrifique incertaine, qui nous empêchera de lâcher son roman avant la fin. 1927 : un baleinier essuie une tempête terrible, et se réveille le lendemain pris dans les glaces. C’est le début d’une tragique immobilité. Huis clos, tension dans l’équipage, inquiétude rampante. Faim, cauchemars nocturnes et panique diurne.

La quatrième de couverture cite à juste titre Stevenson ou Lovecraft, mais l’on pense aussi, entre autres, aux mésaventures du radeau de la Méduse croisées avec Dix Petits Nègres, ou à Henry James perturbé par la traversée en bateau de Dracula. Evoquant subtilement les maîtres du fantastique et des récits maritimes, Nous sommes tous morts a gardé de cet héritage une des formes les plus classiques du genre, le journal, parfaitement exploitée ici. Salomon de Izarra a ce talent pour s’avancer dans des contrées incertaines, marchant sur l’arête glissante qui sépare réalité et fantastique, folie et manipulation. Il a en plus l’intelligence de ne pas en faire trop (un récit ramassé de moins de 150 pages), sondant l’affaissement de ses personnages qui, jour après jour, s’embourbent dans la peur et perdent leur foi en leur propre humanité – notamment lors d’une sidérante scène de repas cannibale. Le genre d’auteur capable de vous transformer une simple brume en une présence angoissante, une ombre insignifiante en une bête qui rôde, et un peu de glace en début de psychose. Un premier roman ensorcelant de bout en bout.

Mai 2014, 132 pages, 15 euros.

La Chute vers le haut, de Mokeït – éd. The Hoochie Coochie

La Chute vers le haut Mokeit The Hoochie CoochieUn matin, Après un entretien d’embauche qui tourne mal, monsieur Tout-le-monde s’arrête dans un bar pour s’en jeter un avant de rentrer chez lui. Alors qu’il monte les escaliers pour atteindre son appartement au sixième étage, il se retrouve soudain décollé du sol d’une dizaine de centimètres. L’étrange maladie ne fait qu’empirer et, en quelques heures, le voilà en apesanteur, incapable de tenir au sol s’il n’est pas lourdement lesté : inexplicablement, il est devenu trop léger pour garder les pieds sur terre. Partant de cette perte de poids surréaliste, Mokeït construit un récit lapidaire, juste centré sur la dégénérescence de son personnage lambda.

Initialement paru en 1987 chez Futuropolis, La Chute vers le haut, introuvable depuis, est enfin réédité par les éditions Hoochie Coochie – pour la modique somme de 6 euros en plus, ça fait pas cher le chef-d’œuvre. Car oui, cette bande dessinée de Mokeït, la seule réalisée par ce membre fondateur méconnu de L’Association qui s’orientera ensuite vers la peinture et l’illustration, est un de ces albums parfaits qu’on se plaît à relire à peine terminé.

Conte fantastique à la chute acide, La Chute vers le haut est un récit aux multiples reflets, une allégorie de la solitude, de l’enfermement, de l’agonie, pétrie d’images fortes d’une absurdité noire (comme la maigreur du personnage qui ressemble aux images de déportés). Servie par une remarquable science des cadrages qui permet à l’auteur de multiplier les jeux visuels avec pour seul décor un type dans son salon, l’intrigue dégage une angoisse paranoïaque qui fait évidemment écho aux nouvelles de Kafka (La Métamorphose ou Le Terrier), mais rappelle aussi les récits d’addiction (Journal d’un morphinomane) ou les histoires de voyageurs solitaires perdus au milieu d’immensités désertiques (chez Jack London par exemple). Un petit livre d’une infinie richesse, qui montre que certains auteurs, en un seul album de moins de trente pages, peuvent vous marquer beaucoup plus que d’autres en 47 volumes.

La Chute vers le haut Mokeït The Hoochie Coochie

Réédition. 24 pages, 6 euros. Préface d’Etienne Robial.

La Chute de M. Fernand, de Louis Sanders – éd. Le Seuil

Par Clémentine Thiebault

La Chute de M. Fernand Louis Sanders SeuilHiver 1979 au petit jour, l’envers du décor d’une boîte de nuit presque aux Champs-Elysées. Un corps froid dans la poubelle d’une arrière-cour, la tête en arrière, la bouche ouverte, un œil crevé. Le buste lardé de 17 coups de pic à glace, « comme dans les films ». Le peu qu’il reste de la splendeur de Fernand Legras, homérique marchand de faux tableaux. La collecte du moment pour le commissaire Cabrillac qui connait le bonhomme. Une célébrité malhonnête, gloire décatie dont les traces virevoltantes ramèneront le flic étonnant à Pigalle dans les lambeaux de la Bohème. Le 11 boulevard de Clichy et ses habitants à l’épicentre d’une histoire toute en ces teintes sombres et tapageuses qu’aime la nuit des peintres, des ateliers, des bars, des putes, des camés et des travelos. Les néons, les paillettes et l’esbroufe dans le sillage extravagant de ce « petit personnage huileux » qui gesticule comme un prestidigitateur dont on connait les trucs par cœur et qui parvient pourtant à fasciner. Immanquablement vêtu de son manteau en peau de gorille désormais pelé, flanqué d’un « chauffeur » occasionnellement au volant d’une Rolls ternie, monsieur Fernand pérore aux indulgents les souvenirs d’une Amérique disparue, reflet fantasmé d’une grandeur engloutie. Marilyn Monroe, James Dean, Jayne Mansfield, Henry Miller, Ronald Biggs à Rio furent des amis dont il barbouille le crédit usurpé sur les nuits parisiennes. Tentant de faire oublier la dèche, le procès à venir. Essayant de se refaire en faussaire, convoitant un faux Dufy, un nouveau souffle.

Une histoire d’art. De la mystification. Dans l’ombre fractale d’Orson Welles qui, lui, prévient d’emblée le spectateur rivé à F for Fake, que son film (semi-documentaire sur Elmyr de Hory – faussaire – et Fernand Legros – marchand de faux) parle « de tricherie, de fraude, de mensonge ».

Février 2014, 240 pages, 18,50 euros.

You Don’t Own the Road, de Stephane De Groef – éd. Frémok

You Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok FloretteQuand Stephane De Groef s’ennuie, il voyage. Mais quand il voyage, il le fait sans se déplacer – alors forcément, son road trip aux Etats-Unis s’en ressent. Inspiré par les Twentysix Gasoline Stations d’Ed Ruscha (1963), dans lequel l’artiste américain faisait le voyage de Los Angeles jusqu’à Oklahoma City en 26 photos de stations-service, il prend le parti, lui aussi, de ne montrer de son “expédition” étasunienne que les étapes qui la jalonnent. Motels, pompes à essence, bowlings, cliniques de chirurgie, peep shows ou restaurants font ainsi l’objet d’un portrait sobre, cadré sur les enseignes.

Seulement, vu de Belgique, c’est un pays fantasmé que nous livre Stephane De Groef dans ce sublime petit ouvrage. Au fil de son autoroute imaginaire, se déroule un décor marqué par l’imagerie du rêve américain, mais dans lequel s’est instillé une ironie pernicieuse. Les restaurants nous jettent au visage leurs burgers XXL et leurs calories. Les cliniques prônent l’anorexie et la jeunesse éternelle. Les armes de guerre, ostentatoires, sont en vente libre. Les lieux de culte affichent l’indéfectible racisme d’une religion caricaturale. Les Indiens, exterminés depuis longtemps, ne servent plus qu’à orner les devantures d’une touche d’exotisme. Quant aux motels, ils apparaissent comme des lieux sordides où règnent débauche et prostitution, chacun proposant sa spécialité : du sexe en famille au porno gay avec des flics moustachus (et des pénis eux aussi XXL), en passant par les perversions les plus outrancières, il y en a pour tous les goûts.

En entremêlant bâtiments plausibles et bâtiments grotesques, mais toujours traités avec un réalisme strict, Stephane De Groef s’amuse à nous perdre dans son Amérique à lui. Magnifiquement rendue par l’impression, l’utilisation du crayon de couleur ajoute encore à l’ambiguïté, dégageant un parfum d’enfance et d’innocence que le joli format de la nouvelle collection Florette du Frémok renforce encore. Mais les couleurs trop criardes pour être honnêtes nous rappellent à l’ordre : le mythe américain s’est désagrégé depuis longtemps, et la peinture neuve des façades n’y fera rien ; derrière la beauté des dessins de Stephane De Groef, c’est bien la laideur du monde qui transparaît.

You Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok FloretteYou Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok FloretteYou Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok Florette

Avril 2014, 88 pages, 12 euros.

Hécate, de Frédéric Jaccaud – Gallimard/Série Noire

Hecate Frederic Jaccaud serie noire“L’auteur se rend coupable de manipuler personnages et récit pour entraîner le lecteur dans l’obscène et l’absurde.” L’avertissement qui introduit ce troisième roman de Frédéric Jaccaud est on ne peut plus clair : la littérature, ici, fouille derrière les apparences pour nous projeter dans les tréfonds des faits divers qui hypnotisent journalistes et lecteurs. Inspiré d’une sordide histoire survenue en 2010 en Slovénie, Hécate s’ouvre sur une foule excitée par la découverte d’un cadavre. Un notable retrouvé nu, dévoré par ses chiens, un godemiché autour de la taille. L’image est frappante, entrechoquant horreur, bestialité, scandale. Sexe et mort : le cocktail idéal pour submerger les manchettes des journaux.

Mais immédiatement, la plume de Frédéric Jaccaud transforme ce “cadavre primal, premier, non pas mangé, mais déchiqueté, tel qu’on pouvait en rencontrer dans les forêts obscures de cette humanité d’avant” en autre chose – quelque chose de plus profond, qui touche d’autres territoires, mystiques, mythologiques, artistiques aussi. Sinueuse, précise, follement élégante, l’écriture du Suisse envoûte. Dans le pas d’un petit flic obnubilé par cette affaire pas comme les autres, elle remonte dans le passé pour imaginer comment l’on peut finir bouffé par ses propres chiens, et cherche l’émotion derrière la photo abjecte du fait divers. Sous ses airs de polar, Hécate convoque William Blake et Paul Morand, évoque Georges Bataille. Au-delà de la morale, au-delà du voyeurisme, le roman s’enfonce dans les méandres de l’âme humaine et s’aventure aux confins de la folie, emprisonnant peu à peu le lecteur dans un bourdonnement sourd et obsédant.

“Il y a quelque chose d’obscène à prendre du plaisir ou à trembler pour le destin de personnages irréels, à se projeter en eux qui tremblent ou prennent du plaisir. Il y a de l’obscène à croire en cette supercherie, à partager le bonheur, à se rouler dans la fange sans honte parce que tout cela n’est pas vrai. Et quel regard porter en définitive sur ce regard-là, sur ce besoin de se repaître d’un simulacre de sentiment, d’humain, de monde ?”


Janvier 2014, 130 pages, 9,90 euros.

Zarbi, de Cathi Unsworth – éd. Rivages

Par Clémentine Thiebault

Zarbi Cathi Unsworth RivagesErnemouth, petite ville du Norfolk. La mer, les côtes, les docks. Le gris, le brouillard, les pubs et la bière. L’été 84, Corrine Woodrow par qui le scandale arrive. Dans un bunker de la plage, un corps lardé de 16 coups de couteau, un pentagramme dessiné avec son sang autour de la victime. Les preuves qui accusent l’adolescente marginale. Le procès, les remous, le traumatisme d’une population. « Ce drame a gâché trop de vies. Dans une petite ville comme ça, quand les projecteurs se braquent sur vous pour une raison pareille, la honte collective est insupportable. » L’enferment, l’internement pour Corrine. L’enfouissement si ce n’est l’oubli pour les autres. Et le temps qui coule à nouveau dans l’indolence poisseuse d’une bourgade du Nord de l’Angleterre.

Jusqu’à ce que, vingt ans plus tard, le développement des sciences (génétiques, au hasard) ne permette la réouverture d’affaires classées. Que le séquençage ADN ne révèle que Corrine n’était peut-être pas la seule coupable. Qu’une irritante avocate militante n’engage Sean Ward, un ancien de la Met(ropolitan Police de Londres) végétant dans une retraite prématurée (blessure – pension), pour retourner fouiller la braise sous laquelle couve encore le feu.

Le récit entre hier et aujourd’hui. L’adolescence, les rivalités. Les posters, le khôl, les cheveux qu’on crêpe, les idoles qu’on peint sur les vestes en jean. Les bandes, les amours. Siouxsie, les Damned, Sex Pistols, les Ramones, les Cramps et les Clash. Madonna. Les lumières de l’ailleurs. Les punks, les gothiques, les émos. La famille, les adultes, les secrets, le mensonge. Et, que ce soit « scandale national ou magouilles dans une petite ville de province […] toujours le même triangle : les affaires, la police et la presse ».

Weirdo. Traduit de l’anglais par Karine Lalechere, 432 pages, 22 euros.

 

Waf & Waf, de José Parrondo – éd. Le Rouergue

Waf & Waf Jose Parrondo Le RouergueMéfiez-vous des apparences. S’il devait y avoir une morale à ce livre, ce serait celle-ci, car dans le petit monde mignon et coloré de José Parrondo rien n’est à prendre au pied de la lettre : chaque élément de décor cache peut-être un trompe-l’œil. Le petit ruisseau bleu qui coule dans les bois pourrait devenir une couverture, et les barrières de la rue dissimuler un paysage complètement haché, seulement à demi-colorié.

Porté par la tendresse de ses crayons de couleurs, José Parrondo s’amuse avec une flopée de gags réjouissants, qui invitent à regarder le monde avec poésie. Mêlant non-sens et jeux visuels, Waf & Waf (un type en forme de chapeau jaune et son chien gris) s’amusent du langage de la bande dessinée (les bulles, les dialogues écrits), reprennent les codes du cartoon à la Bip-Bip et Coyote (si je dessine un trou sur un mur, le trou existe vraiment), et nous divertissent à coups de running-gags dont certains ne sont pas sans évoquer Gotlib (pour la branche sciée ou la pomme de Newton). Avec toujours, ce trait ensorcelant, cet univers amical, doux et pétillant, qui rend si chaleureux les livres de José Parrondo.

Waf & Waf Jose Parrondo Le RouergueMars 2014, 48 pages, 16 euros. A partir de 4 ans.

 

A LIRE AUSSI > Notre article sur le très beau Parfois les ennuis mettent un chapeau, de José Parrondo.

La Fille derrière le rideau de douche, de Robert Graysmith – éd. Denoël

Par Clémentine Thiebault

La Fille derrière le rideau de douche Robert Graysmith DenoëlMarli Renfro, un modèle pour des publicités au grand air et la presse masculine. Une rousse rayonnante, flamboyante même, qu’Hitchcock en pleine Psychose engage au moment de la douche pour préserver la pudeur de sa star, Janet Leigh. « Il me faut une femme dont s’est le métier d’être nue sur un plateau pour que je n’ai pas à me soucier de la couvrir » assène le maître.

Ça sera donc l’égérie naturiste, qui s’exposera en doublure à la blancheur du carrelage, à la froideur du couteau, à la terreur du spectateur qui doit ignorer son existence. Pour 500 dollars, elle sera la « fille mystère » des Studios Universal et devra rester le secret (plus tard révélé) de ce qui allait devenir l’une des scènes les plus célèbres du cinéma. Nue dans sa douche elle allait mourir, poignardée en géniales saccades par (la mère de) Norman Bates. « Tout ce qui se passe, après tout, c’est qu’une femme prend une douche, est poignardée et glisse dans le fond de la baignoire. Au lieu de ça, [on a filmé] une série de mouvements répétitifs : elle prend une douche, prend une douche, prend une douche. Elle est poignardée, poignardée, poignardée, poignardée. Elle glisse, glisse, glisse, glisse ».

Succès retentissant, pour le film et l’autre. Pour Marli dont le nom ne figure pas au générique, l’anonymat tout juste glorieux. La (belle) vie de starlette, lumineuse et dévêtue qui reprend alors, entre séances photos, bunny au Playboy club ou actrice dans les éphémères nudies. Jusqu’à la mort, brutale. L’assassinat que Robert Graysmith, curieux compulsif, obsessionnel exhaustif, apprend au hasard d’un flash info ravivant les émois de celui qui, jeune homme, qui collectionnait les photos de la belle.

Les faits qui percutent soudain cette vieille fiction elle-même tirée du vrai, créant un enchâssement du réel suffisamment vertigineux pour interpeller le journaliste. Remonter les fils d’histoires en écheveau. Du tournage de Psychose, à la vie de Marli Renfro et sa fin.

L’univers d’Hitchcock, ses obsessions. Le montage d’un projet peu soutenu, le roman de Robert Bloch dont est tiré le scénario, l’histoire d’Ed Gein dont est tirée le roman et pour que la boucle soit bouclée, la trace d’un tueur de vieilles dames au profil étrangement similaire à celui de Norman Bates. Explorer à foison l’Amérique des années 60, « nation de frustrés, de voyeurs qui épiaient en secret, percevant la nudité féminine comme une perversion », saisir la libération sexuelle. Hugh Hefner, Russ Meyer, Francis Coppola, la fin du vieux Vegas, le sexe et le cinéma. Capter l’émergence de la peur aussi, après Manson et le pays qui découvre le tueur en série comme un symptôme. Et au centre, Marli qui obsède Graysmith comme la femme morte le policier dans le Laura de Vera Caspari. L’image en échos.

The Girl in Alfred Hitchcok’s Shower. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuel Scavée, février 2014, 400 pages, 23,50 euros.

Yékini, le roi des arènes, de Lisa Lugrin & Clément Xavier – éd. Flblb

Yekini le roi des arenes Lisa Lugrin Clement Xavier FlblbUne bande dessinée consacrée à la lutte sénégalaise ? Dit comme ça, on ne sent pas forcément pointer l’excitation. Et bien on a tort, car partant de ce sujet qui ne nous était pas familier, Lisa Lugrin (au dessin) et Clément Xavier (au scénario) utilisent le sport-roi de Dakar pour raconter les mutations de toute une culture. Yékini, lutteur qui régna pendant quinze ans sur les stades sénégalais, sert de fil rouge à ce récit, une “fiction qui s’inspire d’événements et de personnages réels” nous avertit-on en ouverture (d’ailleurs, la photographie vient souvent, et avec beaucoup d’intelligence, prendre le relais du dessin). Car Yékini existe vraiment, tout comme ses adversaires et ses combats capables de remplir des stades entiers.

Raconté avec un mélange d’humour et de précision journalistique qui rend passionnante cette plongée dans le monde méconnu de la lutte sénégalaise, Yékini prend rapidement une dimension beaucoup plus large, racontant d’autres histoires. L’histoire d’un sport traditionnel, où les marabouts tentent de composer avec les sirènes du sport business, qui doit désormais vivre aux crochets de la télévision et de ses sponsors – en premier lieu Orange, partenaire dominant de la discipline. L’histoire de ces gamins pauvres, des foules frustrées, des pêcheurs affamés par les chalutiers étrangers. L’histoire d’une démocratie aux airs de dictature molle sur laquelle règne le bon président Wade, qui refuse de passer la main. Ou comment prendre le pouls de tout un pays à travers les affrontements de géants de 130 kilos qui portent des gros slips.

Yekini le roi des arenes Lisa Lugrin Clement Xavier FlblbYekini le roi des arenes Lisa Lugrin Clement Xavier Flblb

Février 2014, 404 pages, 20 euros.

Viande à brûler, de César Fauxbras – éd. Allia

Viande à bruler Cesar Fauxbras Allia“Pendant la guerre, nombre de soldats tenaient un journal. Je suis un soldat de la guerre économique, un simple soldat, puisque je souffre, et voici mon journal de misère.” Roman dans lequel tout est “rigoureusement vrai”, Viande à brûler, originellement paru en 1935, est une vraie décharge électrique. Un de ces textes à la croisée de la fiction et du journalisme qui a su saisir une époque avec tellement de brio qu’à le lire quatre-vingts ans après, on frissonne encore face à sa pertinence.

Construit comme le journal de bord d’un nouvel inscrit au chômage, Viande à brûler apparaît comme une exploration d’un Paris de la débrouille ravagé par la crise de 1929 (“Nous fûmes sans ressources du jour au lendemain“) où seule la solidarité permet la survie. Le principal ennemi, c’est l’amour-propre qu’il faut absolument mettre de côté pour assumer sa pauvreté et ne pas se laisser infecter par l’humiliation quotidienne – les discours anti-chômeurs, les astuces pour gratter quelques francs, les entretiens d’embauches qui tournent court. Sans parler des menaces de radiation prononcées par des fonctionnaires cyniques. De la maîtresse qui engueule les parents des écoliers mal nourris comme si c’était de leur faute. Des hommes affaiblis au point de passer l’arme à gauche pour une grippe alors qu’ils avaient survécu à Verdun. Et de l’ombre du suicide qui plane au-dessus de celui qui songe à baisser les bras.

Fauxbras dit tout cela, et beaucoup plus même, sondant la frustration et la détresse de ces hommes et femmes exsangues que la violence du choc économique frappe de plein fouet, là où la guerre avait déjà laissé des familles brisées. Portrait de la violence psychologique de la déchéance des travailleurs, roman social à l’écriture franche et vigoureuse, Viande à brûler impressionne par sa clairvoyance et sa subversion, appelant à un sursaut qui n’aura pas lieu. “Pour se mettre en rogne et passer aux actes, il faut être réduit à la vraie famine. Tant que nous toucherons dix balles, juste assez pour avoir quelque chose à perdre, nous nous tiendrons peinards, et ceux qui comptent sur nous pour faire la révolution se mettent le doigt dans l’œil.”

Réédition. Mars 2014, 176 pages, 9,20 euros.

 

LIRE UN EXTRAIT > De Viande à brûler.

Four Color Fear, Comics d’horreur des années 50 – éd. Diabolo

Par Clémentine Thiebault

Four Color Fear comics horreur années 1950« Relax, asseyez-vous dans un fauteuil confortable, réservez-vous quelques heures et imaginez être un enfant des années 50 pendant que vous lisez lentement ces histoires pour en savourer chaque frisson ». Du bizarre, de l’horrible, du putride, du saignant. Des savants fous, des momies, des morts-vivants, des corps putréfiés, des revenants, des vampires et du vaudou. Du gluant, des visqueux, du velu. Les abysses et les abîmes. Spectacles d’horreur et contes de terreur.

Des femmes décolletées, dévêtues, cupides, fatales. Blondes sacrifiées ou brunes maléfiques, goules ou sorcières. Des zombies, des loups-garous, des aliens. Blob lubriques et monstres mous. Frankenstein malades et cactus jaloux. Ombres terribles, jeux diaboliques, abominations, cauchemars. Quadrichromie et mauvaise haleine en plus de quarante BD américaines d’avant le Comics Code, inédites en France, réunies là en un volume délicieusement méphistophélique.

« Je veux de la terreur, plus de terreur », réclame le lecteur qui sera servi.

Novembre 2013, 320 pages, 29,90 euros.

L’homme qui a vu l’homme, de Marin Ledun – éd. Ombres Noires

Par Clémentine Thiebault

L homme qui a vu l homme Marin Ledun Ombres NoiresJanvier 2009, tempête sur le pays basque nord. Klaus, « l’événement météorologique de l’année » nettoie la façade atlantique. La région s’envole et la presse régionale s’agite, relayant le drame avec émoi et proximité, comme elle sait le faire. Le quotidien basque Lurrama comme les autres. Au désespoir d’Iban Urtiz, journaliste, que la soufflerie relayée par son rédacteur en chef contraint à abandonner ses recherches sur une affaire de déchets radioactifs que tous veulent enterrer. Il ira donc lui aussi mouiller sa chemise à recueillir les témoignages de pompiers, d’élus locaux en appelant aux assurances et de particuliers angoissés implorant la clémence des cieux.

Jusqu’à ce qu’enfle dans le sillage du gros grain, la rumeur persistante d’une disparition. De Jokin Sasco, militant ETA dont on est alors sans nouvelle depuis 24 jours. Sa famille, inquiète, organise une conférence de presse à laquelle assiste Iban. La piste de l’enlèvement politique n’étant pas à exclure, elle annonce avoir déposé plainte et interpelle les autorités françaises annonçant que « le peuple basque restera vigilant jusqu’à ce que la lumière soit faite sur cette affaire ». En passe de devenir une affaire d’Etat. Faisant remonter à la surface les tristement célèbres GAL (groupes anti-terroristes de libération), la guerre sale, les enlèvements, le cortège des disparitions, les martyrs, les bourreaux, l’éclat des bombes, l’échos des attentats volontairement noyé sous le flot maîtrisé de la désinformation, de la manipulation, de la dissimulation et du mensonge généralisé.

Les faits, les conséquences. Perquisitions, arrestations, pressions, menaces, guet-apens, magouilles, propagande, conflits d’intérêts. Chaos. « Fais ton boulot de journaliste Iban Urtiz. Réunis les preuves nécessaires », que l’on sache. Et choisis ton camp. A tout prix.

Avec L’homme qui a vu l’homme, Marin Ledun s’empare de l’Histoire. Mais nous rappelle, en s’inspirant de l’affaire Jon Anza, que c’est encore de l’actualité (c’était en 2009). Un roman noir tenu de bout en bout, qui dit avec l’efficacité d’un thriller cette violence des combats basques dont on ne saisit le plus souvent qu’une lointaine résonance, le franchissement des lignes, le quotidien des familles, « les interrogatoires et les gardes à vue [qui] rendent les filles silencieuses et dures », l’engagement et la force des courants.

Janvier 2014, 466 pages, 18 euros.

Aujourd’hui l’Abîme, de Jérôme Baccelli – éd. Le Nouvel Attila

Aujourd hui l Abime Jerome Baccelli Le Nouvel AttilaCertains, pour raconter une histoire, ont besoin d’une nuée de personnages secondaires, d’un décor foisonnant en trois dimensions et d’une intrigue construite comme un millefeuille. Jérôme Baccelli, non. Il lui suffit d’un bateau qui vogue sur l’eau, sur lequel un type solitaire se pose des questions et, parfois, appelle sa femme pour partager ses doutes. Le type en question vient de tout plaquer, en premier lieu son job chez le plus grand financier de la planète, pour s’embarquer sur sa coquille de noix, remonter la Seine, déboucher dans la mer, et rejoindre l’océan. Une échappée belle, du bleu à perte de vue.

Immédiatement, l’écriture tout en va-et-vient imprime sur ce récit minimaliste une tension palpable, malgré l’étrange inaction qui caractérise une histoire qu’on pourrait qualifier de roman d’aventures intérieur. Et même lorsque le texte devient plus abstrait, plus flou, et que l’on perd un peu le fil, l’auteur nous rattrape toujours au vol. De la Grèce antique à nos jours, Aujourd’hui l’Abîme raconte ce “courant de pensée souterrain” qu’auraient partagé en secret Galilée, Van Gogh, Hubble et consorts, scientifiques et artistes qui, tous, se sont “faufilés entre les lois et les écoles, les poncifs et les standards” pour percer le mystère du vide. Celui de l’éther, du bleu du ciel, voire des cours de la bourse : car si Jérôme Baccelli remonte le temps et suit les traces de ces déviants plus ou moins oubliés, c’est aussi pour se pencher, d’une manière originale, sur la fameuse crise financière qui nous obsède depuis plusieurs années maintenant. Il s’appuie sur l’Histoire pour raconter la domination de l’informatique et la fuite en avant des banquiers qui jouent à faire de l’argent en triturant des algorithmes. Fable érudite, Aujourd’hui l’Abîme cache sous son rythme vaporeux et son approche intrigante une grande force de subversion. “L’Ether, c’est comme la littérature : ça n’a jamais servi à rien… sauf à survivre.”

Mars 2014, 160 pages, 16 euros.

Avec quelques briques, de Vincent Godeau – éd. L’Agrume

Avec quelques briques Vincent Godeau L AgrumeLe pop-up, ce livre qui se déplie quand on l’ouvre, est à la mode, alors tout le monde en fait – plus ou moins bien d’ailleurs. Dans cette surenchère d’effets, il faut désormais fomenter des constructions toujours plus complexes, toujours plus techniques, toujours plus foisonnantes. Au point que l’on sombre parfois dans la bête démonstration, le pop-up pour le pop-up, sans âme ni propos. Totalement à rebrousse-poil de ces livres de plus en plus emberlificotés, l’ouvrage de Vincent Godeau se démarque par son émouvante pureté.

Limité à un bleu-blanc-rouge essentiel (il y a aussi du vert à la fin mais on ne vous le dit pas pour garder le suspense), Avec quelques briques raconte le bouleversement de ce garçon qui ne mangeait que des briques, jusqu’au jour où les douves du petit château fort qui s’est bâti dans son cœur débordent. Une histoire simple et jolie, métaphore de la construction de l’âge adulte, avec laquelle Vincent Godeau cisèle un livre racé, à l’esthétique minimaliste. Sans esbroufe, son art du collage s’avère en profonde adéquation avec son dessin et reste au service de son récit – et non l’inverse. Du coup, chaque page est une surprise, une nouvelle manière d’utiliser les ciseaux, la colle et la ficelle (que l’auteur apprécie beaucoup) pour sans cesse renouveler l’attention du lecteur. Une petite merveille.

Avec quelques briques Vincent Godeau L AgrumeAvec quelques briques Vincent Godeau L AgrumeMars 2014, 20 pages, 16 euros.

Moscow, de Edyr Augusto – éd. Asphalte

Moscow Edyr Augusto AsphalteMoscow, c’est le surnom de l’île de Mosqueiro, au large de Belém. Une île envahie par les touristes du continent chaque week-end, mais qui retrouve, en semaine, une certaine quiétude. Une île sur laquelle Tinho et sa bande, des gamins livrés à eux-mêmes, font leur loi, volant et violant en toute impunité. Un quotidien qui tient en une phrase : “Plus je sens la peur, plus mon désir est grand.” La grande force de ce récit d’une courte centaine de pages réside d’abord dans le style frontal, percutant, chaotique, haché, qui franchit peu à peu les cercles de l’enfer intérieur de Tinho pour atteindre le coeur de son mal-être.

Récit à la première personne d’une existence finalement bien morne faite de brutalité, Moscow a quelque chose d’Orange mécanique, lorsqu’il raconte le délitement et l’ennui d’une génération qui n’a que l’ultraviolence, l’alcool et le sexe comme échappatoire. Mais l’on pense surtout, après coup, aux Cubains désoeuvrés de Pedro Juan Gutiérrez ou à la manière qu’a Jim Thompson de nous insinuer dans la tête de ses personnages obscurs pour nous faire toucher du doigt la noirceur humaine. Edyr Augusto glisse vers le portrait tortueux d’une jeunesse qui ne croit plus en rien, rendant le texte encore plus féroce, lorsque la violence se double d’un désespoir sans fond. “Le jour se lève et je ne suis pas encore hors de danger. Il faut que je trouve une issue”, lâche Tinho à la fin. Mais c’est là tout le problème : sur une île, il n’y a pas d’issue. Alors les personnages n’ont d’autre choix que de continuer à creuser, avec acharnement, le sillon dans lequel on les enterrera.

Traduit du portugais (Brésil) par Diniz Galhos, février 2014, 110 pages, 12 euros.

Offices & Humans, de Roope Eronen – éd. Misma

Offices Humans Roope Eronen MismaA la pause de dix heures, vous avez cru être allé à la machine à café de votre propre chef ? Vous pensez que vous jouez à des jeux vidéo sur votre ordinateur à l’insu de votre patron parce que vous en aviez envie ? Que vous avez réellement eu tout seul l’idée de ce nouveau projet en lisant un magazine ? Grossière erreur. Vous ne le savez pas encore, mais vous n’êtes qu’une marionnette entre les mains – ou plutôt les pattes griffues – de… dragons !

Dans Offices & Humans, sorte de négatif du célèbre jeu de rôle Donjons et Dragons, ce sont les cracheurs de feu qui décident de notre destinée – des cracheurs de feu plutôt sympas au demeurant, comme des gamins un peu geeks qui s’amuseraient un dimanche après-midi. Ici, pas question de libre-arbitre : la moindre de nos décisions est conditionnée aux lancers de dés des joueurs. Il suffit que sorte un 2 ou un 6 pour influencer le choix de la boisson que l’on va avaler au distributeur ou nos envies de changer de boulot.

Insolite point de départ qui permet à Roope Eronen, armé de son dessin enfantin, de se moquer de notre anthropocentrisme vaniteux (et de parodier par la même occasion le déterminisme divin). En choisissant en plus comme décor l’univers familier du bureau, le Finlandais brocarde le monde du travail, qui apparaît encore plus stérile et dérisoire qu’avant, quand on ne savait pas que des dragons tiraient les ficelles de nos existences. Autant dire que maintenant qu’on le sait, on va encore moins se fouler au boulot lundi matin…

Offices Humans Roope Eronen MismaOffices Humans Roope Eronen Misma

Traduit du finnois par Kirsi Kinnunen, février 2014, 172 pages, 17 euros.