MUSIQUE / Gil Scott-Heron le rappeur ?

Les livres, c’est bien, mais au bout d’un moment, pfiou. Voilà pourquoi, un week-end sur deux, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Aujourd’hui, hommage – mais pas que – à Gil Scott-Heron.

Quand un artiste meurt, il est d’usage, pour souligner l’importance de son oeuvre, de la raccrocher à quelque chose de plus grand. Par exemple, quand les membres de Kyo mourront, on parlera peut-être des « pionniers du metal made in France », avec l’indulgence accordée généralement à un cadavre encore chaud.

Dans le cas de Gil Scott-Heron, décédé le 27 mai dernier à l’âge de 62 ans, c’est son rôle de « parrain du rap » qui a été ressorti à toutes les sauces. Si l’hommage rendu à ce génie n’a rien d’usurpé, la filiation avec le rap est en revanche inexacte. L’œuvre de Gil Scott-Heron s’inscrit plutôt dans l’école du spoken word, ce qui n’est pas exactement la même chose.

Parler ou rapper ?

La nuance est d’abord historique. Le spoken word partagerait ses racines avec le mouvement beat : écrit d’une traite par son auteur Jack Kerouac, jeté sur le papier en une longue expiration, Sur la Route n’est-il pas, au fond, du slam écrit ? Il est de toute façon probable qu’on pourrait retrouver trace de poètes parlant sur de la musique depuis que les deux disciplines existent, tant leur association paraît évidente.

Le rap, lui, est né en Jamaïque dans les années 1960, comme le rappelle Bruno Blum. (1) Les interventions des toasters locaux avaient alors pour objectif d’inviter à la danse les auditeurs massés autour des sound systems. Il en allait de même aux États-Unis à la fin des années 1970, lorsque le rap y fut importé : l’engagement politique, omniprésent dans le spoken word, en était absent, les textes se limitant aux invectives du MC pour faire bouger son auditoire. Seul comptait le rythme des mots, le phrasé, devenu « flow ».

Là se situe la principale différence entre rap et spoken word. S’il peut, comme tout écrit poétique, mettre en valeur la cadence des mots, ce dernier reste un texte récité sur un fond sonore, tel qu’il le serait dans un discours ou une narration, c’est-à-dire sans jeux stylistiques (ou si peu). Dans le rap, la musique, c’est le texte lui-même. Art de la diction, travail de la forme, le flow est la véritable signature de chaque MC et de ce genre musical, le contenu des textes venant finalement en seconde lame (au mieux, ils se complètent).

Associer au rap l’œuvre de Gil Scott-Heron ou des Last Poets, groupe new-yorkais de la fin des années 1960 à qui le titre de premier groupe de rap de l’histoire est généralement accordé sans discussion, ne découle donc que de considérations fondées a posteriori, nourries par cette idée qu’il n’existe qu’une seule musique noire.

Un dangereux fourre-tout

Jusqu’à maintenant, cet article est un peu chiant. Mais si nous mettons tant de soin à couper le cheveu en quatre, à rétablir une vérité anecdotique, c’est qu’elle dévoile une confusion plus large entre rap et musique parlée. Pour beaucoup, l’un et l’autre se confondent. Ce qui revient à ôter au rap sa valeur artistique, le véritable défi qu’il représente. Non, le rap n’est pas simplement un refuge pour mauvais chanteurs. Il est un art à lui seul, contrairement à ce que répètent ses détracteurs, persuadés que « tout le monde peut en faire » et qu’il ne peut offrir que des demi-chansons.

L’absence d’une définition du rap plus resserrée que celle de « musique parlée » en a par ailleurs fait une étiquette fourre-tout, une poubelle dans laquelle s’entasseront bientôt Jakie Quartz (Juste une mise au point) et Alain Delon (Paroles, Paroles). Beaucoup en France inventent même une influence de Gainsbourg sur le rap, sous prétexte que le chanteur avait l’habitude, lui aussi, de parler sur sa musique. Derrière cet amalgame perce le besoin inconscient de donner au rap des origines nobles, comme si lui-même ne l’était pas assez pour être reconnu au naturel, uniquement pour ce qu’il est.

Le plus regrettable reste que ce flou a permis à beaucoup d’auditeurs de croire qu’écouter du slam, héritier direct du spoken word, leur épargnait la moindre exploration du rap. Qu’avec Grand Corps Malade et ses narrations mièvres, ils avaient fait une bonne partie du chemin vers NTM. Ces deux genres musicaux ayant en plus été réunis sous l’appellation vague et artificielle de « musique urbaine », cette confusion a accouché d’auditeurs confortés dans leur méconnaissance du rap, mais à qui le slam donne finalement bonne conscience.

(1) Le rap est né en Jamaïque, éd. Castor Astral, 2010.
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