MUSIQUE / Scèniles ?

Les livres, c’est bien, mais au bout d’un moment, plotch. Voilà pourquoi, de temps en temps, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Cette semaine, la venue d’Echo & the Bunnymen à Paris est l’occasion de débattre de l’âge de la retraite…

elvis presley the concert live 2012S’il n’y avait une visite chez mamie prévue ce jour-là, assister au concert d’Echo & the Bunnymen jeudi prochain au Bataclan aurait pu être tentant : Ian McCulloch et sa bande sont les auteurs d’un nombre non négligeable de chansons sublimes, telles que celle-ci, celle-ci ou encore celle-ci. Sans oublier celle-là. Mais voilà, cette perspective ne nous dit absolument rien. Pas plus que celle d’applaudir Bob Dylan, Patti Smith ou New Order, qui se sont eux aussi produits dans la capitale ces dernières semaines. Le talent, le « pedigree » de ces artistes ne sont pas mis en cause, mais cela ne suffit pas toujours. Qu’est-ce qui fait vraiment l’intérêt d’un concert ?

Non aux grands noms

« J’ai vu Elvis sur scène. » Wouah. Le genre de phrase qui clôt une conversation. Encore faut-il savoir de quel Elvis il est question. Depuis 1998, le King enchaîne les tournées… sur écran géant ! D’anciens extraits de ses concerts y sont projetés, pendant que de vrais musiciens jouent. Dans le même genre, les membres restants des Doors se produisent depuis les années 2000 en compagnie de chanteurs intermittents chargés de « remplacer » Jim Morrison… L’intérêt de ces spectacles ? Quasi nul. On ne s’y rend que pour admirer des reliques, fussent-elles contrefaites. La performance artistique y laisse place à l’exploitation d’un nom, d’une notoriété, le concert à un produit dérivé frappé du logo de l’artiste.

rolling-stones-mick-jaggerCette stratégie est malheureusement adoptée par la plupart des vieilles gloires du rock et de la pop, y compris celles qui vivent encore. Les Rolling Stones, par exemple, sont depuis longtemps hors du coup (Keith Richards tient à peine debout, Mick Jagger est ridicule en tenue d’aérobic). Mais ils enchaînent les tournées mondiales devant un public prêt à dépenser des fortunes juste pour voir « les » Stones. Ou plutôt, le cirque Rolling Stones : à défaut d’ambitions artistiques, devenues obsolètes, ne reste qu’un Best Of sur pattes, une attraction destinée à engranger des bénéfices sur son gigantisme pétri d’auto-célébration. Le cas de New Order est tout aussi éloquent : chaque pas de danse, chaque « Wouh, vous êtes chauds ce soir ? » lancé par Bernard Sumner dans la vidéo qui suit est un coup de poignard à la légende du groupe mancunien, réduit à se singer lui-même lors de méga-concerts dans des stades.

Le critère de qualité

bob dylan concert live 1961C’est rare, mais il arrive parfois que des artistes n’ayant plus rien à prouver se donnent néanmoins la peine, sur scène, de formuler une véritable proposition artistique. C’est le cas de Bob Dylan, qui prend un malin plaisir à jouer ses classiques dans des versions chaque fois différentes, ou à ne pas les jouer du tout ! Se mettre ainsi en danger comporte toutefois quelques risques : attachés à une œuvre plus qu’à une démarche, les fans apprécient rarement d’être ainsi bousculés. Au final, de telles prestations écœurent autant de spectateurs qu’elles en séduisent. Mais au moins le folk-singer américain et quelques autres rendent-ils au spectacle « vivant » son intérêt premier, celui d’une création éphémère et malléable, sujette à l’imprévu.

Autre exemple, celui de Brian Wilson. L’ancien leader des Beach Boys était remonté sur scène fin 2003 pour y jouer l’intégralité de l’album Smile, jamais publié depuis son enregistrement en 1967 (voir ici). L’intérêt artistique de la chose était donc bien réel. Pourtant pour avoir assisté au concert de l’Olympia, en mars 2004, il flottait ce soir-là, dans la salle parisienne, une étrange impression : celle de poursuivre un souvenir, de satisfaire un caprice dont le reste du monde avait depuis longtemps digéré la portée. En un mot, d’admirer un mort. Arrivé trente-sept ans trop tard, l’événement n’avait tout simplement plus aucun sens.

Au bon endroit, au bon moment

echo-and-the-bunnymenOn imagine bien les amateurs de peinture se délecter de l’exhumation de toiles expressionnistes peintes il y a un siècle. Mais concrètement, qu’est-ce qu’une telle découverte changerait à l’histoire déjà écrite de l’art moderne ? Rien. Une œuvre musicale, c’est la même chose. On peut bien en apprécier l’écoute aujourd’hui, l’album Never Mind the Bollocks des Sex Pistols, sorti du contexte qui l’a fait naître (l’éclosion du punk, le rejet des années 1970), n’est plus qu’un témoignage. C’est-à-dire une histoire racontée et non vécue.

Ainsi, ce ne sont ni le CV d’un artiste ni la qualité de ses prestations qui font l’intérêt d’un concert : manifestation la plus spontanée et la plus fédératrice d’un choix artistique, celui-ci n’a de valeur que dans son rapport au paysage culturel environnant, qu’il en définisse la norme ou lui tourne le dos. En d’autres termes, vaut-il mieux assister à une excellente prestation d’Echo & the Bunnymen en 2012 ou à une autre, très mauvaise, donnée en 1982 ? La première peut bien flatter les sens, celle de 1982 a une valeur inestimable, celle d’avoir écrit en direct l’histoire de son époque. Et croyez-bien qu’il n’y a aucune nostalgie là-dedans, au contraire : à chacun de trouver, de créer s’il le faut, la bande-son d’aujourd’hui, plutôt que de ruminer celle d’hier !

Partager l'article :
  • Print
  • PDF
  • email
  • Add to favorites
  • Digg
  • StumbleUpon
  • del.icio.us
  • Scoopeo
  • Wikio FR

Laisser une réponse

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>