MUSIQUE / Le reggae, un racisme culturel

Les livres, c’est bien, mais au bout d’un moment, pfiou. Voilà pourquoi, un week-end sur deux, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Aujourd’hui, il s’attaque à ce genre que tout le monde croit connaître : le reggae.

Le choc remonte à quelques années, en plein mois d’août, dans une de ces rues piétonnes puant la sueur, l’estivant obèse et le chichi mou. Sur l’étal d’une boutique de souvenirs, entre une colonne de bracelets ornés d’un dauphin et des tongs en plastique vert transparent, trônait une dizaine de cartes postales barrées de la mention « Une pensée pour ceux qui bossent ». En guise d’illustration, un rasta – dreadlocks et chemise à fleurs, énorme joint dans la bouche – mimait le signe de la paix et disait d’un air hébété : « Cooool maaan… »

Ce jour-là, les choses sont apparues clairement : le reggae est une invention occidentale, le fruit de cette condescendance qui nomme « World Music » toute chanson enregistrée au-delà de Strasbourg. Sous prétexte qu’il est joué par des Noirs et que ces Noirs vivent sur une île ensoleillée, le grand public a fabriqué un « Jim Crow » rasta* et fait de ce blues caribéen, chant d’exil et d’émancipation, une musique pour les vacances, tout juste bonne à produire des tubes de l’été et quelques tirades puériles à la gloire du cannabis.

Leurs auteurs ont pour nom Baobab, Pep’s, The Sunshiners, Kana ou Tom Frager. Ils aiment la nature, chantent l’amour entre les peuples. Croient faire du reggae, le salissent constamment et perpétuent, au nom d’une prétendue « coolitude » rasta, d’éternels clichés racistes : nature, indolence, rythme dans la peau. C’est fou le nombre de clips reggae tournés sur une plage avec des cocotiers : Naturelle de Baobab, Lady Melody de Tom Frager… Sans parler des pochettes ou des photos de presse des Sunshiners, dont une les montre suspendus à un arbre. La prochaine fois, n’oubliez pas de manger une banane, cela fera plus authentique !

Faut-il brûler Bob Marley ?

Cette vision réductrice de la musique jamaïcaine s’explique d’abord par la distance culturelle qui sépare la France de l’île caribéenne (le reggae est par exemple bien mieux digéré par l’Angleterre, où la présence en masse d’immigrés jamaïcains en a facilité l’importation), mais aussi par l’hégémonie pesante de Bob Marley, unique référence du genre.

Bob Marley était homophobe. Bob Marley aimait l’argent et pouvait cogner sa femme. Bref, Bob Marley était humain, avec son génie et ses défauts. Mais cet homme-là n’existe plus. Il a été remplacé par Saint-Bob, ce « quelqu’un à part » qui « déteste l’injustice et la guerre », tel que le présente Danakil dans sa chanson Marley, hagiographie sidérante de bêtise et de naïveté. Affublé du costume de « première star du tiers-monde », l’interprète de One Love est devenu l’égal du Che : une effigie pour serviette de bain. Il fait vendre des sweats et des baskets Puma aux couleurs vert-jaune-rouge.

À travers lui, le public occidental a satisfait son besoin d’exotisme rebelle, sans même s’intéresser à son oeuvre (sorti de son Greatest Hits, que connaît-on du chanteur ?) ni même au reste de la musique jamaïcaine, casée de force sous l’étiquette « reggae », laquelle n’en couvre pourtant qu’une partie (le rocksteady ou le dub en sont d’autres étapes importantes). N’est-ce pas une forme de bonne conscience que d’accepter dans le giron de la culture pop un seul représentant jamaïcain, pour en exclure tous les autres ?

Pour la peine, rendons hommage à quelques-uns de ces géants de la musique jamaïcaine presque totalement éclipsés par l’icône Bob :

King Stitt – Lee van Cleef /   Alton Ellis – If I Could Rule The World

The Gaylads – Over The Rainow’s End /   Ken Boothe – You’re No Good

Bob Andy – Crime Don’t Pay /   The Paragons – Memories By The Score

Tommy McCook – Cow and Gate /   King Tubby – Tubby’s at the Control

Zoot Simms – African Challenge /   Augustus Pablo – Up Warrika Hill

Willi Williams – People /   Johnny Osbourne – Purify Your Heart

I Jahman – Zion Hut /   U Roy – Runaway Girl

Slim Smith – Gypsy Woman /   Tappa Zukie – When Zukie Day Yah

Max Romeo – No Peace /   Sugar Minott – The People Got to Know

The Viceroys – They Can Stop Us Now /   The Heptones – Mystery Babylon

* Créé dans les années 1830 par un chansonnier américain du nom de Thomas D. Rice, qui se grimait pour l’interpréter, le personnage de Jim Crow représentait l’archétype du bon Noir fêtard et musicien.

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12 réflexions au sujet de « MUSIQUE / Le reggae, un racisme culturel »

  1. Wow. Ca en donne un coup sur l’image de Bob. Mais ça fait du bien de savoir la vérité après tout. C’ets vrai qu’on le représente et qu’on le représentera toujours comme St-Bob. St-Bob, l’ami du cannabis, St-Bob, celui protégeant la veuve et l’orpheline. Bref, merci à toi pour tout cela.

    P.S: Pour les habits, c’est vraiment devenu un business.

  2. @Julien D : Un grand bravo : cet article résume ce que je ressens depuis des années sans réussir à l’énoncer clairement…

    Ce problème est amplifié à fond par le mode de vie occidental qui tourne autour de l’Internet : on stocke toutes nos connaissances sur un support commun afin d’y avoir toujours accès, mais résultat, de moins en moins de monde cherche à “savoir” les choses, Internet sait plus de choses que nos cerveaux. Et on finit par se conforter dans des images simplistes et caricaturées pour arriver à vivre avec ce paradoxe.
    (A propos de Bob Marley, il y a des centaines d’anecdotes révelant que c’était un personnage bien différent de celui représenté sur les t-shirts : il s’est par exemple brouillé avec Peter Tosh parce que ce dernier refusait de l’appeler le “Gong”).

    Quand on leur dit Reggae=musique de noirs enfumés pacifistes et fainéants, les gens s’en contentent et ne cherchent pas plus loin…L’exemple des cartes postales est vraiment révoltant et le fait que ça ne choque personne l’est d’autant plus.

    Les dérives pop actuelles des elders jamaïcains n’aident en rien à redorer le blason de cette musique (le légendaire Lee Perry, consideré comme père fondateur du Dub avec King Tubby, dans un clip de ces dernieres années : http://youtu.be/3zqxAwbyETI ).

    En France, l’image collective du Reggae est encore plus ternie par le fossé du langage…Le reggae est à 99% anglophone (d’où une plus grande compréhension du genre par nos amis britanniques) et tout ce que le francophone moyen retiendra de cette musique incroyablement riche sera les scats d’Eek-A-Mouse ou les “Woioioio” de Bob Marley…On ne peut pas dire que le message spirituel est passé !
    Et comme tu le soulignais, les “équivalents” populaires français du reggae n’ont rien à voir avec ce message (Dub Inc, Danakil et cie sont des exemples assez honteux pour notre scène nationale).

    Heuresement, la communauté Rastafari compte toujours des fidèles adeptes et même en France il y a un sacré mouvement “underground” (surtout au niveau du dub) qui fait toujours entendre de bonnes vieilles tunes culturelles des 70′s en soundsystem.

    Much respect pour ton article.

  3. Bien vu dans l’ensemble, mais ce constat concerne surtout le “grand public” ou une certaine frange du public reggae français qui en est restée à une vision superficielle de la dimension de cette musique. Car il y a aussi en France, depuis plus de 30 ans, malgré la différence linguistique, un vrai public de connaisseurs et d’amoureux du reggae, qui ne se limite pas qu’à Bob Marley. Nombreux sont les musiciens jamaïcains qui ont déclaré que la France était un des pays où ils préféraient venir jouer, où les “vibes” du public étaient le plus en accordance avec leur musique. Alors laissons le folklore et les clichés aux beaufs, même dreadlockés !
    Si vous voulez un signe de ce lien profond entre la France et le reggae, allez voir “Le premier Rasta”, le film d’Hélène Lee qu’elle a mis plusieurs années à réaliser, et qui est très instructif sur la période des années 20 à 50 en Jamaïque, avant que la culture reggae et rasta ne franchisse les frontières, grâce en grande partie à Bob Marley et avec l’aide de son producteur Chris Blackwell.

  4. Je pense que ta vision des choses est très réduite! Bob Marley défendait des valeurs il avait des opinions sur tout, c’était un grand monsieur, je te l’accorde il a fait de l’ombre a beaucoup de monde mais crachais dessus comme ça je trouve ça bien facile!
    Le reggae français se porte bien, il est en pleine évolution et les frenchies ne chantent a mon avis pas sans convictions et ce n’est pas des paroles en l’air, je pense qu’ils savent ce qu’ils veulent défendre..

  5. Mmmmmh… Je sais vraiment pas quoi penser de cet article? Le but de cet article est de dénoncer les nombreux clichés que la population a du Reggae? Ou alors crache-t-il impunément sur des facettes réelles du Reggae? Je n’ai pas su faire la différence lors de la lecture, bien dommage!
    Les commentaires sont beaucoup moins ambigues, et je suis plutôt d’accord, mais Quesada aussi a raison!
    Il faudrait pas oublier certaines choses aussi, des personnes plus ou mins renseignées comme ici ne devrait pas confondre Reggae et Rasta, chose bien différentes. Le Reggae est un genre musicale, le Rastafarisme est une religion. Mais l’assimilation est courantes car le Reggae à été un outils a la propagation et a la prospérité du Rastafarisme et de ces idées, en particulier grâce à (ou a cause de?) Bob Marley. Le Robert Nesta Marlay fragile né dans une famille déchirée plus précisemment, qui a su trouver en la personne de Jah Ras Tafari un amour paternel qui lui manquait, et cela grâce au Rastafarisme. C’est pour ça que ces idées la on envahis ces textes, et en effet les gens ont principalement gardé cette image la en tête. La question serait donc quesqu’y a été “clichétisé” par les populations? La religion, ou la musique? Ou l’un a travers l’autre? En tout cas je pense qu’il est très important de dissocier les deux, ce qui manque dans cet article…
    Aussi par rapport a l’image du Rasta drogué que vous semblez entretenir (pas en l’étant, je ne me permet pas cette accusation infondée, mais en sous entendant que c’est en effet l’image du Rasta de base, celui-ci doit ètre un drogué…). Et bien c’est encore une contradiction! Un Rasta (Ici, l’homme croyant en Jah) est anti-drogue, notamment les drogues chimiques, catégorie dans laquelle il classe le Tabac, et l’acool pour les plus strictes. Mais la Weed n’est pas considérée comme telle car, d’après le Rasta, elle est un ingrédient qui permet de rapprocher son esprit de Jah, et de mener des réflexions spirituelles sur soi et sur le monde qui nous entour, réflexions qui seraient moins efficace sans elle.(On notera que le lien entre la ganja et Dieu est né de la relecture de la bible par les Rastas qui ont découvert des allusions a cette plantes mystiques qui “permet de voir Dieu” (autres termes, même idée), et cette référence aurait été recensées 3 fois (a noter que je parle au conditionnel…). Tout comme l’image des dreadlocks… Elles aussi ont leur signification, mais il faudrait que je m’étale encore plus dans l’explication des idées de la religion Rastafari, ce qui risque d’ètre bien long!
    Pour terminer, Bob Marley avait fait cette prophéthie: “Quand le Reggae arrivera en Afrqiue, ç aprendra une dimension…”, et c’est ce qui c’est passé, le Reggae à énormément apporté au population Africaines victimes de la dictature, notamment grace à Alpha Blondie. Vous connaissez? Ils serait bien triste de ne citer que des artistes Jamaïcains quand on parle de Reggae, car il a aussi c’est sources en Afrique. Enfin Alpha Blondie s’exprimait en ces termes (et je termine avec cela): “La fummée cannabis à tué le message du reggae Jamaïcain… Ca fait 15ans que je ne fume plus, et ça ne me manque pas. Il existe de faux prohphètes qui disent que pour ètre un Rasta il faut fumer de la Ganja… Non! Si ce jeune a les mêmes idées, qu’il aime la musique Raggae, il est pas obligé de fumer si ça lui réussi pas! Non! Je ne suis pas partisan de cette hypocrisie rastafarienne a la con!”
    Il me semble que cette citation résume plus ou moins fidèlement la situation… Je m’excuse de publier ce si long msg, mais je me devais de réagir vis a vis de cette article que j’ai pris comme une atteinte a certains des mes opinions, que j’ai donc voulu défendre de la façon la plus neutre possible…
    Jah Bless

    • Merci pour ces précisions, surtout à propos de la weed. J’ai été choquée par le manque de respect de cet article, car même si certains faits sont imparables, il ne faut pas non plus oublié que Bob marley, malgré le fait qu’il était un homme et non un Dieu, n’a jamais cessé de défendre l’amour et l’unité, sans limites. Et je pense qu’au niveau de ses convictions en terme d’homophobie, et de misogynie, il a simplement vécu avec son temps. Et je pense que s’il n’était pas mort, en fait j’en suis certaine, ces facettes auraient évoluée avec sa musique et l’homme qu’il était, c’est à dire un homme qui a fait monter sur scène deux ennemis politiques, et les a fait se serrer la main. QUI peut faire ça aujourd’hui ? Alors oui, à l’époque la nature des hommes était encore simpliste concernant certains sujets, mais la bonne volonté et l’esprit d’initiative positive c’est quelque chose qui manifestement échappe encore à la plupart des hommes de notre époque, qui est censée être plus évoluée qu’hier… Vous feriez mieux de ranger votre haine, et d’apprendre à écrire sans jeter des pierres aux morts. Il y a mieux à faire sur cette Terre, ne pas perdre de temps avec ces conneries, vous devriez déjà être en route pour écrire des articles sur la situation de l’Afrique, sur l’évolution de la pauvreté, sur les solutions envisageables pour plus de distribution gratuite de nourriture dans le monde, avez vous déjà écrit pour expliquer aux gens comment se rapprocher d’associations afin de venir en aide aux plus démunis ? Avez vous déjà chercher des solutions pour les clochards vivant dans votre quartier ? Avez vous déjà proposer une démarche pour les orphelins français, ou d’un pays étranger ? Vous êtes vous déjà investis rien qu’une fois pour quelque chose qui servira autre chose que vous-même ? Quand vous aurez fait ça, alors vous pourrez envisager de critiquer les hommes qui ont consacrer leur vie à ça. Au delà de ça, mon commentaire est rempli de la plus pure bonne volonté, sans aucun besoin de vous blesser. Espérant vous avoir fait méditer, prenez soin de vous et de ceux qui vous entourent. Merci.

  6. Et je viens de me relire et de remarquer que mon texte et truffé de fautes, je vous prie de m’en excuser, mais je tiens a corriger l’une d’elle: “Alpha Blondy” et non pas “Alpha Blondie”… (je fais régulièrement cette faute a cause d’une confusion avec le nom d’un Artiste sicilien, “Albarosie”…)

  7. Hello,
    Pour aller à l’ essentiel Bob Marley.
    Je pense que tu es loin d’imaginer la vraie vie de Bob Marley .
    Bob donner tous son argent et sa richesse était la vie.Il ne frappe pas sa femme (Rita) et à ouvert les portes à beaucoup d’ artiste.
    Sa vie est complexe et loin d’ être simple et joyeuse.
    Quand Marley est mort il n’ y avait pas de testament ! Sa femme Rita gère aujourd’hui les droits et fait de la merde avec l’image de Bob!!!!!!!!
    One Love

    • c es claire elle fait n importe quoi avec l image de son mari je pense que bob doit se retourner dans son cercueil

  8. Le reggae n’est heureusement pas le monopole des rastas……….’qui ne sont à mon sens qu’une secte chrétienne comme le catholicisme, le protestantisme………….. ou pour aller plus vite toute religion). Les premiers jeunes blancs a avoir popularisé le Reggae sont les Mods et les Skinheads anglais de la fin des années soixante. Ces derniers dansaient aussi des Ska endiablés (rien à voir avec Madness) de Laurel Aitken ou Prince Buster ainsi que des Rocsteady langoureux……!!!
    Un athée qui vous veut du bien……
    Stay Rude, stay Smart & keeep the Spirit of 69 Alive!!!

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