RENCONTRE AVEC JON KALMAN STEFANSSON / Le poète qui écrivait des romans

L’écriture de Jón Kalman Stefánsson est de celles qui, d’abord, inhibent. Si riche, si fragile, si délicate qu’elle en devient intimidante. Servi par la splendide traduction d’Eric Boury, Entre ciel et terre semble s’animer sous nos yeux, enfler comme les vagues grises de l’océan, changer de cap au gré des bourrasques glacées balayant une Islande atemporelle, rude et sauvage. Histoire de marins, histoire d’amitié, de culpabilité et de mélancolie, ce roman empreint d’une poésie envoûtante est peuplé de livres assassins et de lecteurs aveugles, de croyances incertaines et d’inquiétudes jamais étouffées. Ce texte bouleversant, l’un des plus beaux parus en 2010, sort ces jours-ci en édition de poche. L’occasion de discuter avec son auteur, invité du Salon du livre de Paris, en attendant, pour la fin de l’année 2011, la suite de ce récit renversant, conçu comme une trilogie.

Quand on se plonge dans Entre ciel et terre, on a l’impression de lire un poète qui fait de la fiction. Etes-vous d’accord avec cette description ?

J’ai publié plusieurs recueils de poèmes avant de faire des romans, c’est comme ça que j’ai commencé. Désormais, je ne peux plus écrire de poésie, donc tous mes vers se glissent dans mes fictions. De toute façon, à mes yeux, la frontière entre les deux disciplines est très poreuse, et disparaît même souvent. J’aime que ces deux mondes se rejoignent et s’entremêlent. C’est ce que j’apprécie chez des auteurs comme José Saramago, Knut Hamsun ou Herta Müller. Je les considère comme des poètes qui écrivent de la fiction.

Pourquoi dites-vous que vous ne pouvez plus écrire de poésie ?

Je n’ai jamais été vraiment heureux lorsque je faisais des poèmes. Quelque chose me manquait, je ne parvenais pas à mettre toute mon âme dans mes textes. Et puis j’ai compris que je n’étais pas fait pour ça. Je lis beaucoup de poésie, j’en ai traduit aussi, et ça m’a permis de voir que je n’étais pas du même monde.

On sent dans votre écriture une grande souplesse, comme si vous vous laissiez surprendre par ce que vous écriviez. C’est le cas ?

Cela fait clairement partie de mon style. Je commence toujours à travailler avec un plan assez précis, mais dès que je me mets à écrire, quelque chose de nouveau me vient, quelque chose d’imprévu, que je n’aurais jamais pu imaginer. C’est là que mon écriture rejoint la poésie : je laisse la porte ouverte à l’inattendu. J’écris avec mon cœur, avec mes sentiments. Or mes sentiments changent tous les jours, évoluent selon mon humeur, les événements extérieurs… Finalement, qu’est-ce que la création, sinon cette part d’incertitude et de spontanéité ? Je n’aime pas cet aspect de la fiction qui voudrait que tout soit anticipé, calculé. Le lecteur le sentira, et il ne sera jamais touché, jamais surpris. Lire la suite

Le Septième Fils, de Arni Thorarinsson – éd. Métailié

Loin de l’esthétique sombre et glacée des polars scandinaves, Arni Thorarinsson bâtit une oeuvre qui, avec ce troisième roman autour de son héros Einar, affirme sa singularité et sa profonde humanité. Le fameux Einar, reporter pour un journal de Reykjavik, se retrouve envoyé dans le fin fond de l’île, au coeur de ces contrées où il ne se passe jamais rien, de ces fjords que l’on imagine facilement peuplés de pêcheurs plantés dans leurs lourdes bottes, la barbe hirsute et le regard sauvage. L’écrin idéal pour accueillir l’ironie sur laquelle reposent les romans de Thorarinsson : à partir de rien (une caravane volée, une vieille bicoque brûlée, un étron disgracieusement déposé sur une tombe …), l’Islandais construit une intrigue tortueuse. En plus de rendre son récit palpitant, Thorarinsson utilise ses personnages comme un joueur d’échec manie ses pièces, avec une grande dextérité et beaucoup d’arrière-pensées.

Se jouant des clichés sur la belle Islande des cartes postales, il gratte le vernis de ce petit monde provincial pour dévoiler au grand jour toute la noirceur qui la traverse. Et là – surprise ! – les assassins la disputent aux pyromanes, aux névrosés et aux pervers. A quelques semaines de la désastreuse crise boursière qui conduisit l’île nordique à la faillite (le livre y est paru en 2008), Arni Thorarinsson pointe du doigt les changements brutaux qui bouleversent un pays jusque-là coupé du monde et renfermé sur lui-même. Sans jamais appesantir son roman, il montre le basculement de l’Islande vers un ultracapitalisme dévastateur qui semble déteindre sur ses habitants pour les rendre (encore plus) cupides, égoïstes et dévorés par les mirages de la société de consommation. Pour ne rien gâcher, Le Septième Fils est relevé par l’humour détaché de son héros, toujours prompt à plomber ses relations avec les femmes ou à multiplier les remarques stupides, pour le plus grand plaisir du lecteur.

Traduit de l’islandais par Eric Boury, septembre 2010, 340 pages, 21 euros.