Au pays des mensonges, de Etgar Keret – éd. Actes Sud

Au pays des mensonges Etgar Keret actes sud couvertureOuvrir un recueil de nouvelles d’Etgar Keret, c’est avancer dans un univers familier, composé de bribes d’existences ou de visages que l’on a l’impression d’avoir déjà croisé quelque part. Rapidement pourtant, Keret bifurque, avec cette manière qu’il a de toujours trouver une nouvelle façon d’aborder des choses banales, de toujours choisir un point de vue déviant. Regroupant trente-neuf histoires très courtes, comme à son habitude, Au pays des mensonges affirme encore un peu plus le talent de son auteur, capable de cerner ce qui nous échappe ou, plus précisément, ce à quoi l’on essaie d’échapper. Ses personnages tentent, par tous les moyens, de se voiler la face, de se soustraire à une réalité qui les effraie, les maltraite. Hagaï passe ses journées les yeux fermés, à s’imaginer vivre la vie de ceux qu’il croise ; Avishaï rêve qu’il retourne en enfance et repousse son réveil pour rester bien au chaud chez maman ; Miron usurpe des identités dans un bar pour avoir quelqu’un à qui parler ; Oscar tente de revivre le coma dans lequel un accident l’avait plongé. “La vie me fait l’effet d’un piège. On y entre sans se méfier et ça se referme sur vous. Une fois qu’on est dedans (…), il n’y a plus nulle part où s’enfuir”.

De cette mélancolie de la solitude, de cette peur de voir la vérité en face, Etgar Keret tire des récits multicolores, relevés par un humour sarcastique ou par un comique de situation frisant l’absurde. Keret titille son lecteur, navigue entre fantastique débridé et réalisme pointilleux. D’autres fois, c’est l’horreur et la violence qui s’invitent entre les lignes, émanations d’une société israélienne qui prend forme en arrière-plan. L’ombre du terrorisme, l’instabilité d’un pays qui “ne comprend que la force”, constamment au bord du précipice, font peser sur ces pages une menace palpable. Ainsi une hémorroïde géante cohabite-t-elle avec des histoires d’anges ou de réincarnation, tandis que les maris volages croisent des personnages dont l’enveloppe charnelle s’ôte aisément, à l’aide d’une fermeture éclair. Un recueil d’une vigueur surréaliste, tableau éclaté des inquiétudes et des contradictions de notre monde.

Traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech, septembre 2011, 206 pages, 20 euros.