Hérétiques, de Leonardo Padura – éd. Métailié

Par Clémentine Thiebault

Heretiques Leonardo Padura MetailieLa Havane 1939. Le jeune Daniel Kaminsky vit chez son oncle Joseph installé à La Havane « la ville assourdissante », loin des « silences pâteux » du quartier des bourgeois juifs de la Cracovie de son enfance. En cette aube marquée, il va avec les autres, espère l’arrivée du S.S. Saint Louis parti de Hambourg quinze jours plus tôt avec à son bord 937 juifs autorisés à émigrer par le gouvernement national-socialiste. Dont son père, sa mère et sa sœur et ce trésor qui se transmet dans la famille depuis le XVIIè siècle : un petit Rembrandt qui assurera la survie. Mais l’autorisation de débarquer ne viendra jamais et, refoulés, le bateau et ses occupants disparaîtront vers l’Allemagne.

La Havane 2007. Depuis presque vingt ans qu’il a quitté la police, Mario Conde, maintenant 54 ans, se consacre toujours à l’achat et à la vente de livres d’occasion et rêve encore un peu de devenir écrivain « comme ce petit salaud d’Hemingway ou ce con de Salinger ». Mais les temps sont durs, et l’horizon du Conde « aussi sombre que l’horizon collectif ». « Le pays se désintégrait à vue d’œil et accélérait sa reconversion en un pays différent, plus ressemblant que jamais à l’enclos de combats de coqs auquel son grand-père Rufino comparait souvent le monde. » Dénuement collectif et dèche nationale, logique de subsistance. Au point de devoir envisager un changement d’activité pour surmonter la Crise (avec majuscule), et ne pas crever la bouche ouverte. « Moi j’achète et je revends des livres ou je cherche des histoires perdues. »

Arrive alors celle, inespérée, du fils de Daniel Kaminsky qui revient à Cuba pour tenter de découvrir comment le Rembrandt familial que tous croyaient disparu a pu se retrouver mis aux enchères à Londres. Le Conde « si porté sur les solutions romantiques et inutiles » plonge donc dans les histoires embrouillées d’une famille juive, « pleines de fautes et d’expiations », de souvenirs et d’oubli, de courages et de lâchetés. De Cuba jusqu’à Amsterdam, dans l’atelier de Rembrandt. En une fresque historique (et un peu policière) incroyablement ample qui affirme brillamment ce principe (tranquillement) marxiste conservé pour ses livres, selon lequel la littérature doit changer la conscience du lecteur et donner une image précise d’un contexte historique déterminé.

Et Mario Conde retrouvé, éprouvé, mais décidé plus que jamais à résister à ce temps qui ne laisse plus d’espace pour les rituels et les raffinements. Faire face à cet « Homme Nouveau sécrété par la réalité de l’environnement : insensible à la politique, shooté au plaisir ostentatoire de vivre, porteur d’une morale utilitaire ». Encore lire de bon livres, manger, boire, écouter de la musique et philosopher – « en clair, dire des conneries » - avec ses amis les plus vieux et les plus tenaces en ces « conciles de pratiquants fondamentalistes de l’amitié, de la nostalgie et des complicités ». Comprendre et refuser, se souvenir et choisir maintenant « qu’on découvre que ce monde était rempli de gens corrompus, de putes, de drogués, de dégénérés qui prostituent des gamins, des crapules auxquelles on aurait donné le bon dieu sans confession parce qu’ils disaient toujours oui ». Car ils seront plusieurs, nombreux d’époques et de lieux à pouvoir souligner ce qu’évoque Daniel dans sa lettre à Elias, « le point le plus regrettable sur lequel il ne pouvait être d’accord, avait un rapport avec ce qu’il considérait comme un profond sens de l’obéissance qui avait évolué vers l’acceptation de la soumission comme stratégie de survie ».

Herejes. Traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas, août 2014, 620 pages, 23 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le précédent roman de Leonardo Padura: L’homme qui aimait les chiens.

L’Ile invisible, de Francisco Suniaga – éd. Asphalte

L Ile invisible Francisco Suniaga AsphalteAu large du Venezuela, Margarita fait figure de paradis. Le ciel est bleu, la mer est bleue, et même l’odeur de l’air est bleue (paraît-il). De quoi ravir les vacanciers, nombreux sur ce rocher perdu au bout du chapelet des Petites Antilles. Seulement, lorsque Frau Kreutzer débarque de Düsseldorf pour lever le voile sur la mort de son fils Wolfgang, qui avait ouvert un bar de plage sur cette terre pardisiaque, on comprend que derrière le charme de ce morceau de terre débonnaire aux allures de carte postale, se cache une tout autre île, invisible. “L’autre île, que l’on suppose dans la violence de l’aube, dans le soleil blanc et atroce du midi et dans la lumière rouge du crépuscule colérique qui, le soir, refuse de disparaître et embrase le ciel avant de mourir.”

Qui dit mort mystérieuse dit enquête, et L’Ile invisible aurait pu être un roman policier – il en utilise de nombreux ressorts. Mais c’était sans compter sur le pouvoir d’inertie de Margarita, embourbée dans les lenteurs administratives, le clientélisme et la pauvreté d’un Etat qui n’a de socialiste que le nom. Impossible dans ces circonstances, pour l’avocat Benítez, de mener à bien son investigation. Impossible, pour Francisco Suniaga, d’écrire un polar, alors que les personnages peinent à contrôler leur propre vie. Alors le récit, envoûtant, se métamorphose, se dilue, laisse des questions en suspens. Il glisse vers l’enquête littéraire lorsque Benítez tente de comprendre pourquoi il a rêvé en anglais. Change de ton, entre le journal intime, le récit à la première personne, ou une narration plus classique. Ausculte les vicissitudes des habitants désenchantés, floués par le rêve communiste, rappelant les personnages du Cubain Leonardo Padura.

Si elle transpire partout, la violence reste le plus souvent embusquée. Une violence “qui se devine sous la peau des hommes”, et menace d’éclater à tout instant, pure, brutale, mortelle. Celle des combats de coqs qui fascinaient tant Wolfgang, métaphores de la condition humaine, et soupape de sécurité d’une société qui, sinon, risquerait d’exploser. La “furie aveugle des coqs” pour canaliser, un temps au moins, celle des hommes.

La otra isla. Traduit de l’espagnol (Venezuela) par Marta Martínez Valls, septembre 2013, 250 pages, 21 euros.


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Notre article sur L’homme qui aimait les chiens, de Leonardo Padura.

Wakolda, de Lucía Puenzo – éd. Stock/La Cosmopolite

Wakolda Lucía Puenzo Stock La Cosmopolite“Il avait consacré sa vie à libérer le monde des rats, et maintenant – fuyant comme un lâche, rejeté en marge de la société -, il commençait à en être un.” Le dératiseur en question, tristement célèbre pour ses expériences macabres, c’est Josef Mengele, le médecin nazi qui opéra notamment à Auschwitz. En 1959, le régime péroniste s’est effondré, et avec lui la protection dont jouissait le nazi en cavale qui avait fuit l’Allemagne pour l’Argentine quelques années plus tôt. Alors Mengele doit reprendre la route, quitter Buenos Aires pour s’aventurer vers le sud, en Patagonie.

Arrivé sur les bords du lac Nahuel Huapi, dans ce paysage presque suisse de la Cordillère des Andes, il s’établit pour quelques semaines dans une pension, et s’attache à la cadette de la famille au nom de démon : Lilith. Avec ses faux airs de la Lolita de Nabokov, elle se lie avec le ténébreux occupant, fascinée par les secrets qu’il semble cacher (et par sa facilité à réparer les poupées). Sans jamais glisser vers la romance de mauvais goût, Lucía Puenzo donne assez d’épaisseur à ses personnages pour que jamais l’intrusion d’une figure aussi imposante que celle de Mengele n’écrase son roman. Là où l’écrivain américain Jerry Stahl avait eu l’idée d’en faire une caricature grotesque dans un Anesthésie générale complètement allumé (2011), l’Argentine préfère façonner sobrement un personnage à moitié dans l’ombre, qui se dévoile surtout dans sa relation à l’autre, à travers Lilith. Et affirme peu à peu son emprise sur la famille qui l’héberge.

Adroite, Lucía Puenzo ne fait pas de l’Allemand en exil le ressort principal de Wakolda, mais plutôt le révélateur d’une Argentine qui, sur son passage, révèle sa face acculte. Ecoles allemandes à l’idéologie nauséabonde, réseaux d’anciens nazis, bunkers et croix gammées affleurent, comme aimantés par la présence de Mengele. Quant au génocide organisé des Indiens Mapuche à la fin du XIXe siècle, il résonne comme un écho macabre à la barbarie nazie. Un roman trouble et fascinant, qui s’insinue dans les fissures de l’Histoire argentine.

Wakolda. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet, mai 2013, 220 pages, 19 euros.


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Une autre utilisation du personnage de Mengele dans Anesthésie générale de Jerry Stahl.

Le Cycliste de Tchernobyl, de Javier Sebastián – éd. Métailié

Le Cycliste de Tchernobyl Javier Sebastián MétailiéLe Cycliste de Tchernobyl est un manifeste à la gloire de la fiction. Inspiré de faits réels, mettant en scène des personnages réels, le roman de Javier Sebastián montre à quel point l’imagination peut être un merveilleux outil pour raconter la réalité. Pour embrasser un sujet aussi dense que l’accident nucléaire de 1986 et ses conséquences sans tomber dans l’essai documentaire ni s’embarquer dans un texte-fleuve de 600 pages, l’auteur espagnol signe un numéro d’équilibriste, construisant une intrigue qui accole des morceaux de passé et de présent, et où les anecdotes sur Tchernobyl s’entrelacent avec la fiction.

Pour ce faire, il choisit de romancer la vie de Vassili Nesterenko, physicien ukrainien (1934-2008), dissident persécuté par le régime soviétique simplement parce qu’il s’acharna à dénoncer l’ampleur de la catastrophe de Tchernobyl et à tenter d’en contrecarrer les effets sur les populations civiles délaissées. Dans les années 2000, Vassili est devenu Vassia, un vieil homme abandonné dans un self des Champs-Elysées, qui se met peu à peu à dévoiler son histoire à celui qui le recueille. “J’ai peur, je ne me rappelle plus grand-chose. Sauf qu’ils veulent me tuer.” Puis les souvenirs remontent. L’incendie, le risque d’explosion qui a failli rayer l’Europe de la carte. Le sort de ces jeunes Soviétiques envoyés là où des robots fondaient pour museler la centrale, exposés à des doses inhumaines de radiations. La minimisation de l’étendue de la catastrophe par les Soviétiques, mais aussi par les Occidentaux.

Et l’après. De nos jours. La poignée d’habitants restés malgré tout à Pripiat, qui ingèrent des aliments radioactifs plutôt que de mourir de faim, et vendent des animaux atrophiés sur eBay pour financer leur survie. Ceux qui reviennent, aussi – “De plus en plus de gens rentraient chez eux. Ils n’avaient plus peur de l’atome. Mais, en fait, ils revenaient parce qu’on n’avait pas voulu d’eux ailleurs.” L’étrange faune de pilleurs, de touristes occidentaux, de chiens efflanqués et de fantômes qui circulent dans la zone interdite. Sans oublier le travail de quelques spécialistes qui œuvrent aux côtés des populations malgré les risques et le harcèlement des autorités.

Tous ces sujets, Javier Sebastián arrive non seulement à les évoquer sans mâcher ses mots, mais surtout à les incarner. Il les articule au gré d’un roman ingénieux qui sait, en quelques lignes, esquisser un paysage inoubliable, modeler un visage marquant. Et malgré la noirceur qu’il doit affronter, Le Cycliste de Tchernobyl conserve jusqu’au bout une poésie du désenchantement qui lui confère un éclat éthéré. Si bien qu’il donne l’impression de triompher de la désolation et du cynisme par la seule force de la fiction.

(Notons que pour ceux que le sujet intéresse, l’édifiant essai de Wladimir Tchertkoff Le Crime de Tchernobyl, Actes Sud, 2006, est une lecture indispensable – de celles que l’on n’oublie pas.)


El ciclista de Chernóbil. Traduit de l’espagnol par François Gaudry, septembre 2013, 206 pages, 18 euros.

Aventures d’un romancier atonal, de Alberto Laiseca – éd. Attila

Aventures d un romancier atonal Alberto Laiseca AttilaQuand Alberto Laiseca décrit un taudis, il en fait une sorte de pièce sphérique délirante, dans laquelle on doit faire de l’alpinisme pour progresser. Quand il présente la maîtresse d’une pension, il imagine une vieille sorcière qui fait des équations à 28.432 inconnues pour gagner au loto. Et quand il raconte le travail de l’écrivain qui lui sert de héros, il parle d’un “roman atonal” de plus de deux mille pages, “indigeste” et d’une “discontinuité pure”. Bref : quand Alberto Laiseca écrit, il invente un monde outrancier, dans lequel le moindre personnage, le moindre lieu, le moindre objet possède une histoire incroyable. Le genre d’auteur qui pourrait tenir 500 pages en étant drôle et palpitant rien qu’en décrivant le menu de son petit déjeuner.

Divisé en deux parties (présentées tête-bêche, avec deux couvertures différentes), Aventures d’un romancier atonal nous expose d’abord le chemin de croix de l’écrivain qui cherche à faire éditer son extravagant roman, dans une satire du monde de l’édition rendue passionnante par l’épaisseur excessive et grotesque que revêt chaque épisode.

L Epopee du Roi Thibaut Alberto Laiseca Attila

L’autre partie, L’Epopée du Roi Thibaut, est illustrée. Sur une soixantaine de pages, elle regroupe des extraits du fameux roman colossal, croisade abracadabrante avec des Russes, des chevaliers, des dinosaures, sur fond de Stockausen – à noter qu’Alberto Laiseca a réellement écrit un roman de 1500 pages qu’il a mis dix ans à écrire et dix autres à faire publier, ce qui en dit long sur le bonhomme… Comme l’univers qu’elle met en scène, l’écriture à la fois orale, lyrique, désuète ou bruitiste n’arrête pas de se métamorphoser, dans des soubresauts surréalistes.

Première traduction en français de l’Argentin (encensé par ses compatriotes Ricardo Piglia et César Aira entre autres), ce texte schizophrène de 1982 laisse deviner une œuvre fantastique, drôle, atypique, rabelaisienne, dont l’exubérance sonne comme une ode à l’imagination. “J’en ai marre des génies, se plaint l’éditeur au début du livre. Ce dont nous avons besoin, ce sont d’écrivains sachant écrire.” Il semble bien que là, on en tienne un.

Traduit de l’espagnol (Argentine) et présenté par Antonio Werli, juin 2013, 130 pages, 15 euros. Illustrations de Helkarava.

La vie est un tango, de Lorenzo Lunar – éd. Asphalte

La vie est un tango Lorenzo Lunar AsphalteLe quartier est un monstre, la vie est un tango.” Lorenzo Lunar écrit comme on fredonne une vieille chanson. Avec un mélange de nonchalance et de nostalgie, une pointe de désenchantement et une once de joie, il répète les mêmes refrains qui viennent ponctuer ses histoires tirées du quotidien de Santa Clara. Au centre de l’île de Cuba, cette ville vit le rêve de la révolution castriste. Officiellement, en tout cas. Ici, il n’y a pas de coupures d’électricité (ou bien une ou deux fois par jour maximum), pas de prostituées (juste des femmes qui monnayent leurs charmes), pas de criminalité (mais parfois les cadavres s’entassent) et le trafic de drogue n’existe pas (à peine trafique-t-on quelques lunettes de soleil sous le manteau). Dans cet Eden de l’hypocrisie et des faux-semblants, Léo le commissaire de quartier tente tant bien que mal de mettre fin aux meurtres qui menacent la routine de Santa Clara.

Sous prétexte d’écrire un polar, Lorenzo Lunar s’attelle à décrire une société en lambeaux, notamment à travers la nuée de personnages secondaires qui apparaissent au fil de l’enquête. La vie est un tango raconte la dictature cubaine comme un tableau pointilliste, par bribes. On croise les destins brisés de jeunes filles, prostituées avec la bénédiction de leurs mères trop contentes de se faire entretenir. On suit ces policiers locaux sensibles aux rumeurs et renseignés par un essaim d’indics plus ou moins fiables, qui doivent négocier le moindre trajet en voiture à cause du prix de l’essence. Avec partout, ces petits boulots inventés par ceux qui n’ont rien pour récupérer quelques piécettes, comme ces types qui se lèvent tôt pour faire la queue dans des files d’attente et revendre ensuite leur place au plus offrant. Dans ce décor figé où tout le monde s’applique à faire semblant pour respecter le scénario officiel, le sexe et la violence apparaissent finalement comme les derniers vestiges d’une liberté mise à mal par la dictature.

Traduit de l’espagnol (Cuba) par Morgane Le Roy, juin 2013, 170 pages, 18 euros.

Deux petites filles, de Cristina Fallarás – éd. Métailié

Deux petites filles Cristina Fallarás MétailiéAu milieu des zonards, des junkies et de ceux qui font tourner la machine en donnant à la population son comptant de sexe et de drogue, Victoria González mène son enquête pour retrouver le tortionnaire de deux soeurs en bas âge, sauvagement assassinées. Quarantenaire, ex-droguée, journaliste ratée, assistée d’un fainéant sympathique, Victoria n’est pas un détective comme en accouche habituellement le polar. Déjà parce qu’elle est une femme, ce qui n’est pas si courant (son personnage à l’humour cinglant rappelle par instants la détective de l’Italienne Grazia Verasani). Ensuite parce qu’elle est enceinte de six mois, certes. Mais surtout parce qu’elle est traversée par une rage sauvage, qui la dévore. Cristina Fallarás n’a pas esquissé un enquêteur féminin juste pour se faire remarquer. Elle compose un personnage retors, à la fois attachant et angoissant auquel elle parvient à donner une densité remarquable.

Mettre les pieds dans le Barcelone de Cristina Fallarás donne l’impression de revenir, des années plus tard, dans la cité catalane telle que nous l’avait laissée Manuel Vázquez Montalbán. Cette ville que le détective Pepe Carvalho, à la fin, ne comprenait plus, ayant perdu peu à peu ses repères, ses vieux amis, ses complices les putes du Barrio Chino et ses ruelles d’antan, recouvertes par le goudron de la modernité. Entre une sordide banlieue et le quartier du Raval, à quelques encablures des Ramblas des cartes postales, Cristina Fallarás épluche une Barcelone pelée, damnée, “métropole miniature, marmite à faire macérer les touristes”.

Roman amer à la noirceur venimeuse, Deux petites filles semble se dérouler dans une ville sous-marine, au milieu des noyés, des vestiges du passé en décomposition et des cadavres bouffis par l’eau sombre. Comme si tout s’opérait sous “un porche triste dans une rue triste d’un quartier triste que tout le monde insiste pour appeler joyeux ou coloré ou populaire parce qu’ils ont honte d’admettre qu’il n’est plus que très triste et qu’il ne reste aucune trace de ce qu’il était en d’autre temps, quand l’oisiveté était plus simple, qu’il y avait des putes bien en chair, des comiques, des promenades, des choristes ou une chanson à la radio à la gloire des amours célibataires”.

Las niñas perdidas. Traduit de l’espagnol par René Solis, mars 2013, 220 pages, 17 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Tatouage, de Manuel Vázquez Montalbán.

Cible nocturne, de Ricardo Piglia – éd. Gallimard

Cible nocturne Ricardo Piglia GallimardRions d’abord un peu en lisant la quatrième de couverture du roman : Cible nocturne est un roman policier, mais d’un genre nouveau (…), l’intrigue policière devient le point de départ d’une réflexion et d’une écriture incisives et brillantes dont le but est de révéler – noir sur blanc – les multiples visages cachés de l’Argentine contemporaine.” Incroyable, personne ne nous a prévenus mais c’est bien arrivé : Piglia a eu l’idée d’utiliser le roman policier comme outil littéraire pour parler (noir sur blanc) de l’Argentine. Dingue ? Ah non. Evidemment, Ricardo Piglia n’invente rien : depuis les années 1920 (et même avant) nombre d’auteurs ont montré qu’on pouvait se servir du cadre du roman policier pour raconter le réel, et “observer les manifestations extrêmes de la misère et de la folie”. Que le roman noir ait bientôt cent ans et que l’esprit perspicace qui signe ce résumé travaille en plus pour Gallimard, l’éditeur de la fameuse Série Noire, ajoute à l’ironie de la situation.

S’il ne révolutionne donc le genre policier en le faisant glisser vers le noir, l’auteur d’Argent brûlé se fond par contre à merveille, une fois encore, dans le roman de genre pour dresser un portrait de l’Argentine rurale des années 1970. “Ca ressemblait à la Sicile, car tout s’arrangeait en silence, des villes silencieuses, des chemins de terre, des contremaîtres armés, des gens dangereux. Un monde très primitif.” Un crime est commis, un mulâtre américain flambeur, débarqué au fin fond de la Pampa, est retrouvé poignardé dans sa chambre d’hôtel. L’incorruptible commissaire Croce, porté par ses intuitions quasi magiques, mène l’enquête.

Rapidement pourtant, la trame classique de ce roman va partir en lambeaux. Le personnage de Croce est mis sur la touche, l’enquête change complètement de direction. Piglia s’applique en plus à casser la linéarité de l’enquête en troublant la temporalité de son roman et en perturbant le récit avec une profusion de notes de bas de page. Dans une Argentine pastorale dont la tranquillité est bouleversée par l’arrivée de la modernité, l’argent affirme son pouvoir, soutenu par un régime dictatorial et des élites corrompues jusqu’à la moelle. Ici, on règle ses comptes par lettres anonymes, on enferme les oiseaux de mauvais augure à l’asile, on s’oublie dans la drogue, on s’enferme dans la folie pour résister à celle du monde extérieur. Impossible, dans ces conditions, de mener le roman policier à son terme : la vérité et la logique n’ont plus cours dans cette contrée souillée. “Il faudrait inventer un nouveau genre policier, la fiction paranoïaque. Tout le monde est suspect, tout le monde se sent poursuivi. Le criminel n’est plus un individu isolé, mais une bande qui détient le pouvoir absolu.”

Blanco nocturno. Traduit de l’espagnol (Argentine) par François-Michel Durazzo, janvier 2013, 310 pages, 22 euros.

La Servante et le catcheur, de Horacio Castellanos Moya – éd. Métailié

La Servante et le catcheur Horacio Castellanos Moya MétailieSan Salvador à feu et à sang. Les forces de l’ordre, regroupées dans leur “Palais noir”, font des raids dans leurs 4×4 blindés pour kidnapper, violer, assassiner, torturer. Les étudiants, devenus maîtres dans l’art de la guérilla, sont prêts à mourir pour leur cause, à quitter le cocon familial pour entrer dans la clandestinité à l’âge où ils devraient tranquillement draguer leur voisine ou traîner au cinéma. La population terrorisée, prise en otage par cette violence aberrante, hésite entre se jeter dans les émeutes ou se cloîtrer et attendre que ça se passe.

Mais que pourrait-il bien se passer ? Qui dirige ? Qui combat qui ? Pour quelle cause ? Plus personne n’a l’air de trop le savoir, embringué dans cette mécanique féroce. “Il y a des tas de gens arrêtés tous les jours, gendarmerie, police, casernes de l’armée, de l’aviation, de l’artillerie. Plus personne n’est au courant. C’est comme si on était dans une très grande usine ; on est débordés.” Une dictature sans tête qui semble tourner à vide, au jour le jour, juste soucieuse d’alimenter la machine avec le sang de ses victimes.

Dans cette capitale devenue infernale, l’écrivain né au Honduras suit les destinées croisées d’une demi-douzaine de personnes autour de la servante, femme de ménage qui cherche à savoir ce qui est arrivé à ses maîtres disparus, et du Viking, ancien catcheur devenu flic (ou plutôt tortionnaire) dont la vie n’est plus qu’une trop longue agonie. Du petit-fils entré en résistance à la mère décidée à fermer les yeux sur la situation, en passant par la tenancière d’un restaurant qui essaie de protéger sa fille de la prostitution, c’est tout un monde désaxé, sens dessus dessous, qui affleure à travers ces quelques figures.

Avec peu de moyens, Horacio Castellanos Moya relate la folie d’un Salvador saigné par la guerre civile à la fin des années 1970. Mais cela pourrait presque se passer n’importe où, n’importe quand au XXe siècle. Menées sur un tempo ravageur, ces 48 heures au cœur du brasier alternent les points de vue, mettant en perspective, à travers les membres d’une famille que le chaos a divisé sans même qu’ils ne s’en rendent compte, le cannibalisme d’une société prise dans une spirale de violence autodestructrice. Violence rendue plus effroyable encore par la sécheresse de l’écriture. Car comme le rappelle le Viking : “Ici, on porte tous la mort sur la tronche.”

La Sirvienta y el Luchador. Traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, janvier 2013, 240 pages, 18 euros.

 

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Tes yeux dans une ville grise, de Martín Mucha – éd. Asphalte

Tes yeux dans une ville grise Martín Mucha Asphalte“Les gens de la rue ne se rendent pas compte que nous vivons en dictature. La plupart ne voient pas que tout est une farce.” Derrière la vitre de son bus (ou de son combi, ça dépend des jours), le jeune Jeremías voit défiler sa ville, Lima la grise. Et lorsqu’il tourne les yeux, il regarde monter et descendre dans le véhicule une inlassable cohorte de vieux pervers, de jolies jeunes femmes désabusées, de pickpockets émérites. “A chaque feu rouge – à chaque rue, avenue ou impasse – surgissent des morts vivants. Ils font partie de ma vie. Ils crient à chaque pas. Ils hurlent. Tendent les mains. Mendient.” Flottant dans le monde qui l’entoure, il détaille ces éclats de vie, rendus par une écriture précise, incisive et fragmentaire, qui enchaîne les chapitres laconiques. On pense aux Détectives sauvages de Roberto Bolaño, écrivain que Martín Mucha évoque presque explicitement (“Nous étions des romantiques, mais pas à la manière des feuilletons télévisés. Des chiens romantiques.”).

Dans son regard où la colère a laissé place à l’impuissance, se reflètent des images belles ou repoussantes. Ici, seule compte la survie, coûte que coûte. Marquée par la violence des années de guerre civile, traumatisée par les décisions gouvernementales qui ont réduit à néant les économies des pauvres, délaissée par les riches qui vivent à l’abri derrière leur “mur de Berlin” local, Lima s’est engluée dans une tranquillité de façade. La démocratie, arrivée dans les années 1990, a engendré une paix trompeuse qui camoufle mal un abandon résigné : les Péruviens sont coincés dans un présent lisse et amorphe, dont la mort est la seule issue. “Quand avons-nous cessé de rêver un futur différent ?”, s’interroge Jeremías en contemplant les paysages et les visages sur lesquels la souffrance a laissé tant de traces. L’espoir a déserté les rues poussiéreuses, et le jeune homme n’a plus pour lui qu’une poignée de souvenirs sur le point de se dissoudre. Dégradés par ce monde-ci, qui n’est plus qu’un mirage d’existence.

Tus ojos en una ciudad gris. Traduit de l’espagnol (Pérou) et préfacé par Antonia García Castro, janvier 2013, 190 pages, 16 euros.

 

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L’Immeuble, de Mario Capasso – éd. La Dernière Goutte

L Immeuble Mario Capasso La Derniere Goutte couverturePoser un pied dans L’Immeuble, c’est tomber dans un piège étourdissant. Un dédale insensé où les escaliers sont facétieux, où les couloirs jouent des tours aux marcheurs, où les portes ne servent parfois qu’à entrer, et où les toilettes se dissimulent sous les tapis, dans les armoires à pharmacie ou parfois même à l’intérieur d’autres toilettes. Sorte de super structure insaisissable, l’immeuble en question fonctionne comme un corps vivant, se transformant sans cesse, se dévoilant par bribes, sans jamais que le tableau ne soit complet ni cohérent. La lecture devient une exploration à la logique délirante, un cheminement spongieux. Chaque page révèle une nouvelle anfractuosité, une nouvelle surprise, au point que le foisonnement de ce roman organique demande parfois que l’on s’arrête un peu, histoire de reprendre notre souffle.

Impossible de savoir comment est régi ce building-monde, qui a ses propres légendes et ses historiens : même s’il y travaille visiblement depuis un moment, le narrateur reste imprécis. Les employés semblent ne pas faire grand-chose dans leurs bureaux, les réunions sont prétextes à des débats farfelus. Ici, on est capable de mener une campagne politique pour décider du sens d’utilisation des escaliers, et ça peut même dégénérer en guerre sanglante – mais finalement assez ludique aussi. Quant à la hiérarchie, elle apparaît comme une entité floue, crainte et ignorée à la fois : “Les ordres du SUPER sont exécutés religieusement, même si nul ne sait au juste en quoi ils consistent.” A part s’envoyer en l’air et parler de foot, les hommes et les femmes ne font qu’errer, entre absurdité et fantasme.

Tout en jeux de mots, en expressions détournées, en adjectifs inattendus et en comparaisons absconses, l’écriture sonore de l’écrivain argentin Mario Capasso, formidablement rendue en français par la traductrice Isabelle Gugnon, ondule en harmonie avec les circonvolutions de l’édifice. Cette géométrie de l’impossible rappelle bien sûr Franz Kafka ou Jacques Sternberg, mais possède aussi quelque chose de Pérec, de Gébé ou de Tex Avery. Ode à la liberté et à la transgression, le fourmillement des habitants de l’immeuble devient une allégorie politique, un monument à l’imagination, à l’insouciance et l’irrévérence. “Vous autres, les plus jeunes surtout, vous devez l’imiter et ne pas renoncer à la lutte, vous devez vous risquer dans les escaliers, ne jamais perdre l’espoir d’arriver quelque part.”

El Edificio. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, novembre 2012, 280 pages, 20 euros.

L Immeuble Mario Capasso La Derniere Goutte Baladi TELECHARGER UN EXTRAIT > de L’Immeuble : cliquer ici.

Un voyou argentin, de Ernesto Mallo – éd. Rivages/Noir

Un voyou argentin Ernesto Mallo RivagesSuite directe de L’Aiguille dans la botte de foin (2009), ce nouveau roman d’Ernesto Mallo met en scène Perro Lascano, laissé pour mort dans l’épisode précédent. S’il est bien vivant, Lascano est en sale état, a perdu son boulot de flic en même temps que la trace de sa dulcinée, qu’il n’a pas vue depuis l’agression qu’il a subie. Bref, encore un enquêteur paumé, qui n’est pas vraiment sûr de ce qu’il est censé faire, à l’image d’une Argentine schizophrène. Si la dictature a laissé place à la démocratie, le pays, en pleine mutation, reste englué dans son terrible passé. “Sur les pavés doivent encore résonner les cris de ceux qu’on a torturés, de ceux qu’on a exécutés, des jeunes gens qu’on a balancés à la mer depuis un avion ainsi que les pleurs des pères, des mères, des amis, des amants à qui ils manqueront à jamais.”

Les enfants disparus n’ont pas refait surface, et le souvenir des tortures est encore douloureux, d’autant que les anciens tortionnaires ne sont toujours pas inquiétés. Alors que Buenos Aires se peuple de “têtes de nœud” en costard, et se la joue comme la City avec ses immeubles de verre flambant neufs, rien ne change vraiment. Les banques ferment toujours du jour au lendemain, la ville n’est plus “qu’un endroit imprégné, contaminé par l’horreur et la mort”, et le gouvernement, avec la complicité des grandes entreprises, “vole jusqu’à l’envie de vivre aux gens”.

Sans être d’une originalité folle, le roman d’Ernesto Mallo saisit parfaitement le parfum étrange de cette période d’entre-deux. A travers l’enquête erratique de son héros désabusé, apparaît la nécessité de digérer son histoire, aussi douloureuse soit-elle, pour pouvoir aller de l’avant. Charge contre ceux qui “sont restés planqués dans leur coin en priant chaque nuit pour que la boue ne vienne pas les éclabousser”, Un voyou argentin semble placer son espoir dans la nouvelle génération, symbolisée par un jeune procureur incorruptible, bien décidé à ne pas laisser les bourreaux d’hier couler une douce retraite. Ceux de la vieille école, eux, n’y croient plus vraiment.

DELINCUENTE ARGENTINO. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Olivier Hamilton, 240 pages, 8 euros.

Tatouage, de Manuel Vázquez Montalbán – éd. Points

Tatouage Manuel Vazquez Montalban PointsUn marin est retrouvé noyé, le visage rongé par la mer. Seuls indices : son tatouage, “Né pour révolutionner l’enfer”, et une vieille chanson qui trotte dans la tête du détective Carvalho… La réédition en poche de Tatouage (1976), dans une traduction révisée, apparaît comme le prétexte idéal pour parler de l’œuvre noire du romancier, essayiste, poète et journaliste Manuel Vázquez Montalbán, dont l’influence, de la Cuba du détective Mario Conde (Leonardo Padura) à l’Italie du commissaire Montalbano (Andrea Camilleri), marqua toute une génération d’écrivains.

Deuxième livre mettant en scène Pepe Carvalho, Tatouage est un roman sombre à l’humour âcre, où se croisent des personnages picaresques, incarnations colorées de l’Espagne post-franquiste. Carvalho le quarantenaire, ancien de la CIA et ex-marxiste, symbolise à lui tout seul ce nouvel ordre bancal, alors que la Guerre froide touche à sa fin. Cynique, pessimiste, individualiste, le détective galicien “n’en [a] rien à branler, des autres. La seule émotion abstraite qu’il se permettait encore, c’était celle que lui procurait un paysage.” Ne lui reste que sa maîtresse Charo, une pute du Barrio Chino, et une poignée d’acolytes comme le cireur de chaussures qui lui sert d’indic. Et la nourriture, bien sûr : “Il eût donné tout Rembrandt pour un joli cul de femme et un plat de spaghettis à la carbonara.” A toute heure du jour ou de la nuit, Carvalho ne pense qu’à la bouffe, ne rêve que de bouffe, de festins divinement arrosés, de recettes de grands-mères remises au goût du jour et de petits plats à l’huile d’olive.

Enquetes de Pepe Carvahlo Manuel Vazquez Montalban Opus Seuil integraleBeau et dépouillé, Tatouage explore les bas-fonds d’Amsterdam et de Barcelone. Cette Barcelone qui semble animer les récits de Montalbán jusqu’à s’octroyer le premier rôle, comme dans Le Labyrinthe grec (1991), errance fantasmagorique dans la capitale catalane transformée par l’arrivée prochaine des jeux olympiques. La Barcelone des quartiers populaires, des prostituées, des rades enfumés, des arrière-boutiques louches, des idéalistes paumés et des ouvriers déçus. “J’aimais beaucoup la littérature, déclare un Pepe Carvalho fatigué, qui ne se sert plus de ses livres que pour allumer des feux dans sa cheminée. Maintenant, je n’éprouve plus d’intérêt que pour la littérature en chair et en os.” Pas de doute, celle de Manuel Vázquez Montalbán est faite de ce bois-là.

Tatuaje. Traduit de l’espagnol par Michèle Gazier et George Tyras, édition de poche, 250 pages, 6,60 euros.

 

☛ A LIRE > Paraissent également, entre juin 2012 et novembre 2013, quatre épais volumes qui regroupent les douze enquêtes du détective Pepe Carvalho, dans la collection Opus du Seuil.

Le Mal dans la peau, de Gabriel Báñez – éd. La Dernière Goutte

La Derniere Goutte Le Mal dans la peau Gabriel BanezDamien Daussen a 25 ans. Ancien séminariste devenu veilleur de nuit à la faculté de médecine après avoir renoncé à sa vocation, il s’ennuie, végète. Passe ses journées dans une pension, où il regarde les autres s’agiter comme si rien ne le concernait. Sa vie s’écoule mollement, dans une torpeur décuplée par l’écriture sobre, descriptive et posée de Gabriel Báñez. Coincé dans la tête de Daussen, le lecteur a l’impression de voir tourner le monde de loin, de très loin, tant la froideur et le détachement du jeune homme le rendent imperméable au moindre sentiment. Pourtant, on comprend rapidement que quelque chose ne colle pas. Des remarques déplacées, des réactions dissonantes. Quelques indices, dévoilés avec parcimonie, qui laissent deviner son parcours intellectuel, marqué par la religion et des groupuscules d’extrême droite. Et une fureur tapie derrière la léthargie de la prose de l’écrivain argentin, qui surgit soudain, brusque déraillement, avant de disparaître aussi vite.

Pour Damien Daussen, qui se décrit lui-même comme une “âme orageuse”, la vie s’apparente à “un exercice stérile”. Alors ses obsessions racistes remontent ponctuellement à la surface, comme lorsqu’un soir, il barbouille des croix gammées sur les murs de l’université. Et puis, surtout, il y a Rachel. Rachel la juive, qu’il retrouve souvent, le temps d’une balade au zoo, d’un concert ou d’un après-midi à l’hôtel, sans pour autant s’attacher à elle. Daussen entretient des relations malsaines avec les femmes, et ne trouve son plaisir que dans des rapports sexuels dominateurs, furtifs, enragés, au “contact obscène de sa peau sémite” qu’il désire “comme s’il s’agissait d’une proie”. Gabriel Báñez détaille cette relation dérangeante et fascinante qui lie l’antisémite et la juive malgré leur répulsion réciproque, mélange confus de sensualité et de violence. Comme si elle renouait, dans sa soumission, avec la souffrance de son peuple martyr. Comme si lui éprouvait, physiquement, charnellement même, l’étendue de sa haine, en se fondant dans ce qu’il abhorre – “Nous cherchons tous à ressembler à ce que nous craignons le plus”, répète-t-il souvent.

Dans ce roman de 1985, Gabriel Báñez (1951-2009) choisit de ne jamais faire exploser ses personnages, ni de briser la monotonie de l’action. Son écriture lancinante lui permet de s’approcher au plus près d’un malaise diffus, cette une pulsion macabre qui se nicherait au fond de chaque homme. En arrière-plan, la sauvagerie de la dictature et son cortège d’enlèvements, de tortures et d’humiliations fait écho à la tumeur abominable qui enfle chez Damien Daussen. Mise en exergue du roman, la citation tirée du film Portier de nuit de Liliana Cavani résume bien ce texte glaçant :

“C’est une relation entre victime et bourreau : une escalade dans chacun des deux rôles, et où chacun finit par se dissoudre dans l’autre. C’est ça, l’ambiguïté qui fait partie de la nature humaine. Et c’est pour ça qu’il faut partir du nazisme qui, en filigrane, sommeille en chacun de nous, partir de l’ambiguïté de notre nature.”

Hacer el odio. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Frédéric Gross-Quelen, avril 2012, 190 pages, 17 euros.

 

☛ TELECHARGER UN EXTRAIT > du Mal dans la peau : cliquer ici.

L’Autobus, de Eugenia Almeida – éd. Métailié Suites

L Autobus Eugenia Almeida Metailie Suites Argentine couvertureOn se croirait au théâtre. En grande partie composée de dialogues, l’intrigue se déroule dans un lieu clos – un village isolé du fin fond de l’Argentine. On suit les interactions d’une demi-douzaine de personnages qui vivent dans cet espace confiné soudain perturbé par une anomalie : un jour, l’autobus qui relie le village au reste du pays ne s’arrête pas. Même chose le lendemain, puis le jour suivant. Pourquoi l’autobus ne s’arrête plus ? Que peut-il bien se passer là-bas, à la capitale, pour que les choses soient à ce point bouleversées ?

L’écriture sèche et minimaliste d’Eugenia Almeida fonctionne par métaphores, s’appuyant sur des phrases faussement bénignes pour illustrer la contamination lancinante des esprits par la dictature. La répétition inlassable de chaque journée, qui rappelle Ionesco ou Beckett, est amplifiée par l’élan monotone de la foule grégaire venue regarder, tous les soirs, le bus passer sans s’arrêter. Dans ce cadre figé, la dégradation s’opère par petites touches imperceptibles. L’inquiétude glisse vers la folie ; la peur vers la violence. Les militaires prennent les choses en main. Les livres disparaissent des bibliothèques. Les nuits deviennent plus sombres, et les cadavres se comptent au petit matin. Par sa sobriété et son détachement, L’Autobus réussit à placer un regard décalé sur les drames de l’histoire de latino-américaine. Un roman court, dont l’apparence inoffensive dissimule une puissance critique insoupçonnée.

El Colectivo. Traduit de l’espagnol (Argentine) par René Solis, édition de poche, septemBRE 2012, 132 pages, 7 euros.

L’Insatiable Homme-Araignée, de Pedro Juan Gutiérrez – éd. 13e Note

Insatiable homme araignee Pedro Juan Gutierrez 13e notePedro Juan Gutiérrez tourne en rond sur son île paradisiaque, transformée en un cloaque dans lequel les Cubains survivent comme ils peuvent. L’espoir a depuis longtemps disparu. De la révolution castriste, il ne reste qu’une société en cendres, qui n’a de société que le nom. La faim obnubile les insulaires, affamés au point de se jeter sur un poulet pourri tant la viande manque. Seul espoir, obtenir le visa qui permettrait de fuir cette cage à ciel ouvert.

Avec cette vigueur et ce réalisme sale qui ont fait de lui l’une des voix les plus remarquables de l’Amérique latine d’aujourd’hui, Pedro Juan Gutiérrez raconte le quotidien pénible de ce monde en vase clos. La mort, la prostitution, la paranoïa, la pauvreté endémique. “Moi, ma vocation, c’est de descendre dans les égouts, d’attraper des rats et de les ouvrir avec un rasoir pour voir ce qu’ils ont dans le ventre.” Cette odeur écoeurante de sang, de sperme, de sueur, de pourriture, habite chacune de ses phrases. Au centre de tout ça, le sexe. Ultime espace de liberté, seule occupation accessible (et gratuite). Dernière distraction de tous ces pervers agglutinés dans les recoins sombres. Seule monnaie d’échange aussi, parfois… Le sexe, primitif, spontané, animal, comme une porte de sortie à ce quotidien invivable. Une bouffée d’air pur. Un moyen d’échapper, un instant, de cette vie sans issue. “Je me dis parfois que la vie ici se réduit à la musique, au rhum et au sexe. Le reste, c’est du décor.”

Dans ce recueil de textes courts écrits entre 1999 et 2001, le bouillonnant auteur de Trilogie sale de La Havane sent la cinquantaine l’assaillir. Il doute, se fait encore plus cynique, tente de tenir le coup. “J’essaie d’oublier qu’il y a quelqu’un pour nous contrôler, donner son avis et décider de nos vies” : surtout, ne pas perdre son sang-froid, car “celui qui perd son contrôle dans la jungle meurt.” Ne pas être trop lucide, afin de ne pas sombrer dans la folie. Moins renversantes que les précédents textes de Gutiérrez parus en France (notamment l’inoubliable Roi de La Havane ou son récit autobiographique Le Nid du serpent), ces nouvelles n’en restent pas moins des éclats incandescents d’une œuvre portée par une rage insatiable.

Traduit de l’espagnol (Cuba) par Olivier Malthet, août 2012, 220 pages, 20 euros.

Les livres, c’est de la balle !

L’Euro 2012 commence, le prétexte parfait pour parler de… lectures. Plutôt que de se taper des résumés de matches écrits avec les pieds, pourquoi ne pas apprécier quelques bons livres sortis ces dernières années ? De la Hongrie au Chili en passant par la France et, évidemment, l’Italie, ici pas de quotas : social, drôle, politique ou poétique, le foot devient un art.

> Adieu au foot, de Valerio Magrelli – éd. Actes Sud

Adieu au foot Valerio Magrelli Actes SudQuatre-ving-dix récits, divisés en deux mi-temps de 45 minutes chacune. Lorsque Valerio Magrelli fait ses adieux à son sport tant aimé, il le fait jusqu’au bout. Sur trois générations, dans un triangle amoureux (du ballon rond) qu’il forme avec son père et son fils, le poète italien livre une flopée de petits textes nostalgiques, légers, érudits ou intimes. Objets fétiches, idoles qu’il n’oubliera jamais, souvenirs héroïques ou ridicules qui ont jalonné sa relation au football : Magrelli construit un kaléidoscope d’images, avec, comme fil rouge, le temps qui passe. De ses premiers émois en crampons au jour où il s’est senti vieux, en passant par l’histoire du baby-foot à ce gardien allemand qui osa uriner en plein stade, il trouve dans le foot une source de poésie, amusante et pleine d’émotions.

Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli (en collaboration avec René Corona), 120 pages, 17 euros.


> Le Virtuose, de Hernán Rivera Letelier – éd. Métailié

Le Virtuose Hernan Rivera Letelier MetailieLa mine de salpêtre de Coya Sud va disparaître, rasée au nom d’impératifs économiques supérieurs. Baroud d’honneur d’une population condamnée à l’exil, le match contre l’ennemi juré, l’équipe de la ville voisine, prend alors une saveur toute particulière. Or voilà que débarque dans ce village perdu du désert chilien un génie du football… L’occasion pour Hernán Rivera Letelier et sa langue orale, souvent leste, de faire le tour des habitants de ce trou perdu de la pampa, brossant une galerie de personnages délirants qui parviennent, derrière leur façade grossière, à nous confier leurs espoirs, leurs peines, leur résignation ou leurs envies. Une ode au foot dans ses aspects les plus amateurs bien sûr (coups bas et bagarre générale recommandés), avec, en toile de fond, la décrépitude sociale d’un pays aux mains de la dictature.

Traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg, 160 pages, 17 euros.


> Libre arbitre, de Dominique Paganelli – éd. Babel poches

Libre arbitre Dominique Paganelli Babel pochesDe la Roumanie à l’Argentine, des années 1940 aux coups de gueule du charismatique Robbie Fowler, Dominique Paganelli (non, pas le mec de Canal+) sillonne l’histoire du foot, et rend hommage à ces gestes courageux qui ont coûté la vie à bien des insoumis. Pas les frappes de trente mètres sous la barre ni les coups du foulard, non, mais l’engagement et les liens étroits qu’entretiennent foot et politique. Lorsque les stades deviennent un lieu de torture. Lorsqu’une victoire est un formidable moyen de promouvoir une dictature. Lorsqu’un but a valeur de rébellion, ou que le refus de perdre a le poids d’un affront. Là où le foot dévoile son pire aspect, amnésique et avilissant, mais aussi ses vertus universelles et pacifistes. Onze nouvelles passionnées, dans lesquelles la fiction vient au secours de la mémoire. Pour ne pas que ces “autres” grands moments du football sombrent dans l’oubli. Lire la suite

Le Retour des Tigres de Malaisie, de Paco Ignacio Taibo II – éd. Métailié

Le Retour des Tigres de Malaisie Paco Ignacio Taibo II Métailié Salgari Sandokan couvertureC’est en 1883 qu’apparaît pour la première fois, sous la plume de l’écrivain italien Emilio Salgari, Sandokan, prince-pirate toujours prêt à lutter contre l’oppresseur et à défendre les faibles. Accompagné du renégat portugais Yañez, le héros malais fait aujourd’hui son grand retour grâce à Paco Ignacio Taibo II, dont les convictions politiques et sociales se sont nourries du “code éthique des Trois Mousquetaires, de la vitalité de Robin des Bois, et de l’anti-impérialisme de Sandokan”. Les Tigres de Malaisie reviennent donc, malgré leurs soixante ans, sortis de leur retraite par l’exécution de plusieurs de leurs anciens comparses. Une diabolique organisation semble avoir décidé de tourmenter les deux compagnons et de semer la mort et la désolation au cœur de la luxuriante Bornéo.

Avec un enthousiasme communicatif et un savoir-faire inégalable, Paco Ignacio Taibo II réinvente l’univers foisonnant de Salgari, sacrifiant au passage un peu de sa fougue pour raviver le parfum désuet de ces aventures feuilletonesques, où les panthères viennent en aide aux gentils, où les méchants portent des masques d’argent. Sciences, superstitions, politique, religion et capitalisme fusionnent, dans ce XIXe siècle vieillissant, en un maelström qui rend possible tous les fantasmes du lecteur. Oui, on peut croiser Rudyard Kipling ou le professeur Moriarty, ennemi juré de Sherlock Holmes, dans un bordel de Ceylan. Sans parler des sociétés secrètes chinoises, des cow-boys de passage, et de réunions machiavéliques qui ont lieu, par snobisme, sur le siège des toilettes d’un club privé.

Taibo oblige, le tout baigne dans un anti-impérialisme moqueur, teinté de clins d’œil à la Commune de Paris, au Capital de Marx et Engels, ou à l’instrumentalisation de l’islam. L’intrusion violente de l’Empire britannique dans cette partie de l’Asie devient le symbole d’un capitalisme avide. Une “civilisation de merde” (dixit Yañez) qui aime “remplacer les chaînes de l’esclavage par les chaînes du salaire de misère prolétaire”, et combat les pirates alors qu’elle doit son implantation dans la région à des corsaires anglais. Mieux formulé, sur l’Angleterre victorienne, ça donne : “Rien de tel qu’un mélange de peur et de cupidité pour pousser à l’action une bête nourrie par une reine imbécile, la vapeur, le charbon et les manufactures textiles.”

Effets de manche, subterfuges, tics de langage, approximations géographiques… Paco Taibo II décuple le rythme d’une intrigue faussement compliquée, saupoudrant le tout d’une once d’ironie bienveillante – comme lorsque Sandokan, après avoir taillé en pièces ses adversaires, lance : “Nous devrions prendre la bonne habitude de laisser en vie l’un de nos assaillants, pour pouvoir l’interroger”. Car plus qu’une reprise de Salgari, Le Retour des Tigres de Malaisie respire Eugène Sue, Karl May, Jules Verne, Victor Hugo, Paul Féval, et se présente comme une déclaration d’amour à tout un genre, celui de la littérature populaire, et à ces personnages immortels qui nous hantent depuis l’enfance. Comme le rappelle le facétieux Yañez : “Je me dis parfois (…) qu’ils ne réussiront jamais à nous tuer et que, si par hasard, ils y parvenaient, personne ne les croira. Parce que, alors, d’autres rêveront qu’ils sont nous.”

Traduit de l’espagnol (Mexique) par René Solis, mai 2012, 310 pages, 20 euros.

POURSUIVRE AVEC > L’interview de Paco Ignacio Taibo II : cliquez ici.

A mon corps désirant, de Alberto Ruy-Sánchez – éd. Galaade

A mon corps desirant Alberto Ruy Sanchez Galaade couverture“La vie n’obéit-elle pas, en réalité, à la logique des songes ? Narrer d’une manière réaliste, comme le font certains romanciers et conteurs, n’est qu’une convention comme une autre, un artifice adopté par ceux qui ne peuvent admettre ni le délire qu’est la vie, ni l’immense défi qu’est toute tentative de la comprendre”. La réalité ne se cantonne pas au visible. L’acte sexuel ne se cantonne pas à la rencontre physique de deux corps. La vie n’est pas seulement ce qu’on en voit, elle est aussi ce que l’on peut sentir. Imaginer. Croire. Et Alberto Ruy-Sánchez s’en fait l’interprète. Entre roman et essai, il rassemble une mosaïque de récits, de situations, de souvenirs, de réflexions philosophiques ou de lectures éparses qui se répondent, se réverbèrent dans des personnages passés et présents, comme autant de morceaux d’une œuvre brisée dont on tenterait de retrouver la forme originelle. Ou les indices dispersés qu’un enquêteur amasserait pour trouver une piste. Chez Alberto Ruy-Sánchez, l’écriture n’a de cesse de percer un secret : celui de l’amour et du désir.

Plutôt que d’aligner les poncifs ou de glisser vers une pornographie terre-à-terre, il trouve le moyen de s’approcher de son sujet avec subtilité, changeant continuellement son arme d’épaule pour essayer de recomposer, sur le papier, la sensualité d’un monde dérobé. Une poignée d’orchidées, les mots du poète arabe du XIe siècle Ibn Hazm, les tatouages des yakuzas japonais ou l’art de la poterie deviennent autant de portes d’entrée vers l’indicible. De l’Amérique latine au Maroc, de l’islam au christianisme, l’auteur de 9 fois 9 choses que l’on dit de Mogador, armé de sa prose ondoyante, sans âge, cartographie le désir en suivant les courbes de la peau. Car ce sont les doigts de la main qui orchestrent ce Kama Soutra involontaire, avec une logique presque mathématique, tissant sa toile autour du chiffre 5. Au fil des phrases somnambules du conteur mexicain, le lecteur n’a plus qu’à se laisser guider. “Il disait que caresser doucement le corps aimé c’était aussi avancer à tâtons dans le noir, déchiffrer du bout des doigts l’obscurité d’où surgirait peut-être la lumière intérieure partagée, comme il déchiffrait du bout des doigts les propriétés intimes de la terre.”

Traduit de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli, mars 2012, 300 pages, 22 euros.

Plus léger que l’air, de Federico Jeanmaire – éd. Joëlle Losfeld

Plus leger que l air Federico Jeanmaire Joelle Losfeld couverture argentineUn gamin de 14 ans a essayé de braquer une petite vieille. Mal lui en a pris : du haut de ses 93 ans, la petite vieille l’a enfermé à double tour dans sa salle de bain, au dernier étage d’un immeuble de Buenos Aires. Pris au piège, l’adolescent n’a plus d’autre choix que d’écouter les élucubrations de Faila, ancienne maîtresse d’école, bien décidée à tromper sa solitude grâce à son jeune otage. Alors elle déblatère. Des bribes de sa vie pathétique, nourrie de frustrations, d’aigreur et d’épisodes sordides, qu’elle agrémente de diatribes contre les hommes ou le peuple argentin. Laide, élevée par une tante qui ne l’aimait pas, raillée par ses cousines, elle eut pour seule expérience sexuelle les abus à répétition d’un ami de son oncle, et pour seul fiancé un escroc qui lui déroba tous ses bijoux. “Je me suis contentée de vivre. Ou de survivre, plutôt. Je crois que le seul désir qui m’ait effleuré l’esprit, c’est de mourir.” Son unique fierté, c’est l’histoire romancée à l’excès de la mort de sa mère, admirée et idolâtrée, qui tenta de vivre son rêve, piloter un avion – et qui mourut dès qu’elle y parvint.

Durant quatre jours, l’aïeule va ainsi se dévoiler au jeune Santi, conditionnant sa libération à l’achèvement de son récit. Entre-temps, emportée par le bonheur d’avoir enfin un interlocuteur, elle joue les tortionnaires. Colérique et aimante, sadique et maternelle, elle ne cesse de faire la leçon au petit bandit, interrompant ses récits fumeux pour lui glisser de la nourriture sous la porte ou lui expliquer que non, on ne couche pas avec sa petite sœur. Sans jamais nous laisser entendre la voix du séquestré, Federico Jeanmaire construit son huis clos comme un long monologue de la vieille Cerbère. Porté par un suspense suffocant, Plus léger que l’air navigue entre noirceur, humour et folie sans jamais véritablement basculer. A chaque nouvelle discussion, la relation perverse entre les deux personnages change. La lourde porte close de la salle de bain sépare une grand-mère de son petit-fils, un pécheur avec son confesseur, une amante de son fantasme, une bourgeoise catholique de la lie du petit peuple… De la lutte des classes aux relations hommes-femmes, Jeanmaire arrive à résumer avec beaucoup de subtilité les contradictions du monde moderne, tout en rappelant la puissance, mais aussi la vanité, de l’imagination. Un tour de force narratif en forme de piège magistral dont il est impossible de s’extirper.

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, octobre 2011, 224 pages, 21 euros.