Un voleur de Bagdad, de Sherko Fatah – éd. Métailié

Un voleur de Bagdad Sherko Fatah MétailiéCa commence comme un conte des Mille et une nuits, et ça finit dans l’horreur des massacres SS de la fin 1944. Porté par un souffle romanesque étourdissant, Un voleur de Bagdad nous entraîne dans le sillage d’Anouar, gamin des rues qui grandit en escaladant les murs de la légendaire cité traversée par le Tigre. L’Irak des années 1930 connaît alors ses premiers soubresauts nationalistes : pour se défaire de l’emprise britannique, les militaires se soulèvent contre les Anglais et s’allient avec le régime nazi pendant la Seconde Guerre mondiale. Partagé entre la bande de voleurs dont il envie la liberté, les militaires dont il admire l’uniforme et son amitié envers Ezra son ami juif, Anouar se retrouve vite au cœur des tourbillons d’une Histoire qui semble soudain s’accélérer sans lui laisser le temps de grandir. « Je viens de loin et je ne sais plus qui je suis. »

En plus d’être un formidable roman d’aventure, Un voleur de Bagdad parvient à cerner brillamment les enjeux de la période 1930-1950 en prenant un point de vue oriental sur les événements. Avec beaucoup de finesse, Sherko Fatah raconte l’imbrication de l’antisémitisme et du nationalisme arabe, montre comment la guerre 1939-45 a pu apparaître comme un espoir de libération pour les peuples colonisés, analyse l’étonnante alliance entre Hitler et le Grand Mufti de Jérusalem, rappelle comment le cynisme des Russes contribua au massacre de Varsovie, et raconte le destin méconnu des régiments musulmans de la SS.

Personnages réels et fictionnels s’entremêlent dans un récit porté par la voix d’Anouar, cette voix qu’il semble avoir perdu dans le bourbier sanglant d’une guerre trop grande pour lui. « Cela m’étranglait quand je voulais parler. (…) Lorsque j’étais revenu, ma capacité de faire un rapport, et a fortiori un récit, était réduite à néant. Et puis à qui aurais-je raconté comment un monde était tombé en ruine alors qu’ici, dans mon pays, tout était resté comment autrefois ? » On avait déjà pu prendre la mesure de l’inestimable talent de l’écrivain allemand (notamment avec En zone frontalière, 2004). Cette fois, on est hypnotisés par la fougue de son écriture, capable de nous entraîner avec autant de facilité des toits ensoleillés d’une Bagdad en ébullition aux étendues glacées d’une l’Europe de l’Est ravagée. Du grand art.

Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, septembre 2014, 468 pages, 22 euros.

Le Grand Bousillage, de Volker Braun – éd. Métailié

Le Grand Bousillage Volker Braun Métailié“Il avait passé toute sa vie au travail, ça avait été son besoin vital premier et maintenant qu’on le lui enlevait, ça devenait vraie rage et possession.” Flick, à peine soixante ans, perd son boulot. Mais incapable de tenir une journée de retraite forcée, tel un héroïnomane sans sa dose, celui qui “circulait toujours fringué de son invariable tenue, mousqueton au ceinturon, casque rouge” court au pôle emploi retrouver une occupation qui comblera son corps en manque d’activité. Le super-héros de la réparation et ennemi intime de la panne accumule les petits boulots rocambolesques, dans tous les domaines, et dans le monde entier, comme Hercule enchaînait ses travaux. Le problème, c’est que de la mine d’ex-RDA au marché de l’emploi du XXIe siècle, il y a un fossé que le bon Flick ne peut combler.

Roman picaresque dans lequel Don Quichotte et Sancho Panza se sont mués en un travailleur accro et son petit-fils, un jeune dadais en sweat à capuche, Le Grand Bousillage se présente comme un tour d’horizon du travail moderne, de la cueillette des fruits jusqu’aux performances des musées d’art contemporain. Les arabesques littéraires du style touffu, capable de nous raconter une grève d’ouvriers avec la verve de Shéhérazade narrant un épisode des Mille et une nuits, font de ce roman une fable grimaçante. Volker Braun mélange les tons, les niveaux de langue, joue avec l’intertextualité, l’oralité, les citations, les tournures désuètes. Attaquant par le rire l’aliénation, il pointe autant la nocivité de cette aliénation au travail, que sans le travail – lorsque l’on se retrouve sans emploi et exclu, en quelque sorte, de la société. Paradoxe que résume la sentence placée en exergue du livre : “Ô Travail, il vaudrait mieux que tu n’aies jamais commencé. Mais, une fois commencé, il faudrait que tu ne finisses jamais.”

Traduit de l’allemand par Jean-Paul Barbe, mai 2015, 224 pages, 22 euros.

Krimi : une anthologie du récit policier sous le Troisième Reich, par Vincent Platini – éd. Anacharsis

Krimi une anthologie du recit policier sous le troisieme Reich Vincent Platini Anacharsis10 mai 1933. Des dizaines de camions déversent devant l’opéra de Berlin plus de 25.000 livres qui vont être réduits en cendres, au cours de cette soirée qui s’achève sur un discours de Joseph Goebbels. A peine arrivés au pouvoir, Hitler et son ministre de la Propagande mettent au pas la littérature sous prétexte de lutter contre “l’esprit non allemand”. Arrestations, autodafés, censure, interdictions d’écrire : les écrivains sont surveillés de près ; pourtant, le roman policier, le Krimi, va lui continuer de prospérer.

Ironiquement, c’est l’habituel dédain envers ce genre mal considéré qui va en partie le servir. Car là où la grande littérature se retrouve très vite encadrée par le Reich, cette sous-littérature, elle, continue de survivre, profitant du mépris des institutions pour devenir une niche de (relative) liberté, propice à une “contrebande littéraire”. D’autant que dans sa volonté de toujours divertir les foules, Goebbels soutient activement la culture populaire, et ne souhaite aucunement priver le peuple d’un de ses mets favoris : le Krimi, son sens de l’aventure et son appétit pour l’évasion – Krimi qui doit tout de même, au passage, surmonter une difficulté idéologique : comment écrire romans policiers alors que le crime a officiellement disparu du Reich ?

Plutôt que de signer un essai, l’universitaire Vincent Platini nous laisse nous frotter directement aux textes de l’époque 1933-1945, réunissant une douzaine de nouvelles, extraits, courts romans ou articles issus de ce pan méconnu et encore trop peu étudié de la culture allemande. Chaque texte est présenté avec précision, mais en prenant soin de laisser au lecteur sa liberté d’interprétation. Car contrairement à ce que l’on pourrait croire, le Krimi n’a pas été qu’un outil du pouvoir. Certes, on trouve ici des textes qui soutiennent ouvertement le régime nazi comme ce premier récit, dont le ton moraliste et les effets pompeux prêtent à sourire. D’autres fois, la subversion apparaît, évidente, dès les premières lignes, souvent de haute tenue littéraire (chez Adam Kuckoff particulièrement). Mais le plus souvent, le propos joue volontairement sur l’ambiguïté, offrant un visage prompt à satisfaire les comités de censure mais qui, après une lecture attentive, s’avère plus ambivalent qu’il n’en a l’air.

Travail d’historien qui observe, par le prisme de la littérature, l’effet d’une dictature totalitaire sur la culture de masse, Krimi est aussi une anthologie littéraire qui pointe les ponts inattendus entre les romans policiers du IIIe Reich et le hard-boiled américain, ou montre comment la volonté de développer un genre allemand émancipé de l’école britannique pose les base du polar germanique d’après 1945. Sans oublier de rappeler, sous la plume farfelue et condescendante d’Arnold Eichberg, que pour les gens insatisfaits dans leur vie personnelle ou professionnelle, les “contractions internes des troubles de la santé (dérèglement des glandes), peuvent sans doute être soignées de cette manière” – en lisant cette piètre littérature de divertissement : le roman policier, évidemment.

Textes choisis, présentés et traduits de l’allemand par Vincent Platini, avril 2014, 450 pages, 22 euros.

A Berlin, de Joseph Roth – éd. Les Belles Lettres

A Berlin Joseph Roth Les Belles LettresC’est après la Première Guerre mondiale que Joseph Roth, juif de langue allemande né en Galicie, devient chroniqueur à succès à Vienne et à Berlin. Ce “promeneur” excelle dans les descriptions détaillées pleines de lucidité, d’ironie ou de nostalgie, qui font de lui le témoin de ce XXe siècle déroutant. “Seuls, les petits rien de la vie sont importants” : à coup de courts portraits, de reportages de quelques pages ou de traits d’humeur, il saisit les contradictions d’une ville en pleine mutation au cours des années 1920. Entre la cacophonie des grandes rues et les déambulations poétiques à l’écart du tumulte (par exemple au parc Schiller), la capitale est “jeune, malheureuse, mais c’est vraisemblablement une ville de l’avenir.”

Comme dans l’histoire de ce vieil homme qui, après avoir passé cinquante ans en prison pour meurtre, tombe des nues en découvrant un nouveau Berlin méconnaissable, Joseph Roth arpente la capitale bruyante, bouillante, mécanisée et décadente de la République de Weimar. Exit les chevaux, les petits quartiers, les traditions. Voici venue l’ère des feux rouges, des gratte-ciel, des salles à manger qui ressemblent à des salles de gym – ce qui n’est pas toujours pour plaire à l’auteur, souvent enthousiaste sur les innovations technologiques, beaucoup moins sur les mœurs modernes et la“gaieté industrialisée” de la nuit berlinoise.

Otto Dix Salon I 1921Le style de Joseph Roth, pétri d’images marquantes, éclaire d’une lumière blafarde les recoins de Berlin. Les prostituées édentées aux seins bouffis semblent échappées d’une toile d’Otto Dix ou d’Ernst Kirchner, l’armée de sans-logis qui survivent dans les ruelles sombres rappellent le décor du Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin – comme ces bars sombres d’ailleurs, dans lesquels les policiers s’assoient à la même table que les bandits. Quant à ce jeune homme qui vient imposer ses opinions nationalistes chez le coiffeur, il semble esquissé avec le trait griffu de George Grosz : “Ses mots pétaradent, crépitent, éclatent. Des tirs de batterie, des coups de fusil, des feux roulants sortent de son gosier. Des guerres mondiales ronflent dans sa poitrine.”

On le voit, Joseph Roth pressent le danger du nationalisme, des croix gammées qui fleurissent sur les murs, et se moque de ces femmes hommasses qui portent l’uniforme et braillent des slogans. Sa description de la campagne électorale, ses visites au Reichstag et à la maison du ministre Rathenau assassiné en 1922 se teintent d’une intuition amère, lorsqu’il souligne l’incapacité de la République de Weimar à rassembler ses citoyens. Le basculement n’est pas loin, et dans le dernier texte du recueil, écrit en 1933, c’est déjà l’heure des autodafés. “L’Europe spirituelle capitule. Elle capitule par faiblesse, par paresse, par indifférence, par inconscience (ce sera la tâche de l’avenir de préciser les raisons de cette capitulation honteuse).”

George-Grosz-1922-23-Strasse-in-BerlinTraduit de l’allemand par Pierre Gallissaires, août 2013, 224 pages, 13,50 euros.


☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin.

Orgasme à Moscou, de Edgar Hilsenrath – éd. Attila

Orgasme a Moscou Edgar Hilsenrath Attila WagenbrethAprès le succès du Nazi et le barbier, le cinéaste Otto Preminger commande un scénario à Edgar Hilsenrath – drôle d’idée. En une semaine, l’auteur de Nuit signe cet Orgasme à Moscou délirant qui, à défaut de voir le jour sur grand écran, devient un roman extravagant. Avec un sens aigu de la provocation, Hilsenrath fait fi (une fois de plus) de toutes les limites de la bienséance et du bon goût. Mêlant espionnage, polar et sexe (déviant) dans un décor de Guerre froide en carton-pâte, Orgasme à Moscou tient toutes les promesses de son titre débridé. Lorsque la fille du richissime parrain de la mafia new-yorkaise revient de Russie en cloque, engrossée par un dissident juif russe orgasmique, le papa mafieux décide de faire sortir son futur gendre d’URSS pour que le mariage puisse avoir lieu avant l’accouchement. Il recrute alors S.K. Lopp, le plus habile des passeurs qui, problème, s’avère aussi être un “dépeceur sexuel inverti”.

Orgasme à Moscou illustration Henning Wagenbreth Edgar Hilsenrath AttilaEt c’est parti pour 300 pages d’aventures rocambolesques, à coups de pérégrinations de l’autre côté du mur, d’excursions dans New York, d’histoires de castration, de partouzes littéraires, de cinéma de propagande communiste, de suspense pour savoir qui c’est qu’a la plus longue et de détournements d’avion par des terroristes palestiniens. S’il n’atteint pas la perfection littéraire des précédents ouvrages traduits chez Attila, ce récit de 1979 fait preuve d’une liberté de ton insolente et d’une utilisation subversive du rire, dans les dialogues comme dans les situations, qui atteint des sommets. Hilsenrath nous embarque dans une parodie insensée à l’atmosphère sulfureuse. Mais ce n’est là que la façade, le moyen qu’a trouvé l’Allemand pour tailler en pièces son époque.

Orgasme à Moscou illustration Henning Wagenbreth Edgar Hilsenrath AttilaSous sa plume satirique, la Guerre froide devient un barnum hypocrite entre des puissants qui s’ennuient, et l’humanité un ramassis de pervers dépravés. Au passage, Edgar Hilsenrath en profite pour livrer des portraits frappants de New York dans les années 1970 : “Ne restaient sous la pluie que les vieilles voitures garées, et les chiens et les chats qui avaient fait fuir les rats et erraient le long des caniveaux, reniflant les tas d’ordures, les bouts de journaux, les bouteilles de bière jetées là tout au long de la journée par les zonards avachis sur les marches.” Comme un prélude grotesque à son épidermique Fuck America, qui paraîtra quelques mois plus tard.

Traduit de l’allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb, avril 2013, 320 pages, 23 euros. Illustrations et couverture de Henning Wagenbreth.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Nuit, le précédent ouvrage de Hilsenrath traduit chez Attila.

ET AUSSI > Notre article sur la bande dessinée de Henning Wagenbreth, qui signe les illustrations d’Orgasme à Moscou.

Nuit, de Edgar Hilsenrath – éd. Attila

Nuit Edgar Hilsenrath Attila Wagenbreth couverture Nacht1942. Prokov, Ukraine. Au bord du Dniestr boueux, débarquent chaque jour de nouveaux arrivants qui s’entassent dans les ruines sinistres du ghetto juif délabré. Les morts s’amoncellent dans les fossés, victimes du froid, de la faim, du typhus, de la police. Dans le dénuement le plus total, hommes, femmes, enfants, vieillards et nouveaux-nés tentent toutefois de survivre. Et luttent, inlassablement. Chaque minute est un combat. De la place dans un abri surpeuplé aux épluchures de patates qui serviront à faire une maigre soupe, tout se monnaie, tout s’échange, rien ne se perd.

Pour raconter l’horreur nazie, le génial Le Nazi et le barbier (1971) usait d’un grotesque plein de fantaisie. Nuit, par contre, repose sur un hyperréalisme glaçant. Mais le résultat est le même : Edgar Hilsenrath, féroce, provocateur, frappe à l’estomac. Inspiré de son expérience de la déportation, le premier roman de l’écrivain allemand, paru en 1964, pulvérise l’image consensuelle de la victime innocente ou d’une communauté juive unie face à l’oppresseur. Dans le ghetto agonisant, il n’y a plus de juifs. Plus d’amis, d’amants, ni même de pères ou de fils. Juste des êtres “sans-nom, ceux qui n’ont que des jambes, des corps et des têtes… mais pas de visages”, des “revenants”, qui ont perdu depuis longtemps le vernis de la civilisation. Tous concurrents, tous ennemis, ils essaient juste de tenir un jour de plus, pour avoir la satisfaction de penser : “Encore un jour absurde qui touche à sa fin.”

Et tant pis si, pour cela, il faut détrousser le cadavre encore tiède d’un ami, arracher au marteau les dents en or de son frère mort ou vendre son corps. Tant pis si, pour libérer quelques instants son esprit dans un monde où l’imagination n’a plus la force d’exister, un avortement sanglant prend des airs de divertissement. “Notre propre vie est déjà tellement triste, mais devoir vivre les uns avec les autres, assister malgré soi aux agissements des autres, c’est ce qu’il y a de pire : patauger dans la saleté, tant de laideur, sans moyen de s’échapper.”

Poussés dans leurs derniers retranchements, les personnages éclaboussent ces pages de leur cynisme implacable, leur empathie perdue, le froid pragmatisme qui étouffe leurs sentiments. “Il n’y a pas de place pour la pitié. Pas dans ces circonstances. Celui qui est malade doit mourir. Les malades sont des parasites. Plus vite on s’en débarrasse, plus les autres ont une chance de s’en tirer.” Seule règne la peur d’être le prochain. Ranek, qui traverse cette Nuit de cendres comme une ombre fragile, doit apprendre à vivre dans l’horreur, sa conscience asphyxiée dans la lâcheté et l’égoïsme. Pourtant, contre toute attente, l’humanité résiste, s’arc-boute, s’accroche jusqu’à s’en casser les ongles. “Même chez nous, le bonheur existe. Le bonheur de celui qui grelotte et trouve une couverture. Le bonheur de celui qui a faim et trouve un peu de pain. Et le bonheur de celui qui est seul et trouve un peu d’amour.” Un chef-d’œuvre ahurissant d’Edgar Hilsenrath. Un de plus.

Traduit de l’allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb, janvier 2012, 550 pages, 25 euros. Avec, une fois encore, une couverture magnifique de Henning Wagenbreth.

Crimes, de Ferdinand von Schirach – éd. Gallimard

Ce qui frappe d’abord, dans Crimes, c’est la puissance de son phrasé clinique, sobre, soucieux de ne jamais sombrer dans le sensationnel. Grâce à cette écriture sèche et précise, d’un magnétisme extraordinaire, Ferdinand von Schirach parvient à transcender le fait divers pour pénétrer les arcanes du crime, scruter la psychologie de ses personnages et trouver, dans chaque récit, matière à une réflexion poussée sur la justice. En onze nouvelles succinctes, toutes très différentes les unes des autres, l’avocat berlinois dissèque autant de cas insolites, aberrants, étranges voire complètement fous qui apportent un éclairage sur la propension de l’homme à commettre le pire. Sommes-nous dans la réalité ou dans la fiction ? Peu importe. Von Schirach joue justement sur cette ambiguïté pour mieux déstabiliser le lecteur.

Car c’est bien là, finalement, l’intention de cet ouvrage troublant, qui contrarie nos réflexes manichéens. Un vieux médecin tue sauvagement sa femme à coups de hache. Or, quelques pages plus loin, nous voilà soulagés d’apprendre que malgré son meurtre, il continue de cultiver paisiblement ses pommes. Idem pour cet individu qui démembre un corps pour l’enterrer dans un jardin public, ou pour ce jeune manipulateur qui tente d’éviter que son voleur de frère n’aille en prison : chaque fois, on espère l’acquittement. Ferdinand von Schirach bouscule nos idées préconçues sur la justice, usant de la littérature pour transformer ces histoires singulières en autant d’exemples déstabilisants illustrant l’abîme qui sépare les faits de leur appréciation et de la compréhension des coupables. En sondant la psychologie humaine avec une froideur juste nuancée par une once d’empathie, Crimes s’avance sur les terres tourmentées de la folie, des névroses ou de l’amour ultime. “Un braquage de banque n’est pas toujours qu’un braquage de banque”, argue Ferdinand von Schirach, rappelant ainsi que les monstres n’existent pas. Il n’y a que des hommes.

Traduit de l’allemand par Pierre Malherbet, février 2011, 220 pages, 17,50 euros.

Berlin Alexanderplatz, de Alfred Döblin – éd. Folio

Chef-d’œuvre de la littérature du XXe siècle, Berlin Alexanderplatz bénéficie enfin de la version française qu’il mérite. Quatre-vingt-dix ans après sa sortie en 1929, on peut désormais, grâce à cette magistrale retraduction d’Olivier Le Lay, palper le style génial et révolutionnaire d’Alfred Döblin, son écriture concassée, animée par une urgence et une folie que l’auteur lui-même semble avoir du mal à canaliser. Les pensées des personnages se mêlent à leurs dialogues ; paroles de chansons, ton argotique et passages littéraires se répondent et se croisent. Les phrases s’enchevêtrent, celle qui arrive paraît commencer avant même que la précédente ne s’achève. Les adjectifs s’entrechoquent, s’entraînent dans un effet boule de neige, résonnent : la nouvelle traduction parvient à rendre compte jusqu’aux jeux sonores de l’écrivain allemand, sur lesquels il s’appuie pour donner corps au fracas de la grande ville moderne, bruyante, viciée. Döblin combine fiction, faits divers, discussions politiques et même les prévisions météo pour dresser un portrait expressionniste du Berlin de 1928, au bord du précipice.

Descente infernale dans les bas-fonds de la cité, Berlin Alexanderplatz se lit comme un portrait morcelé, désaccordé, de la ville sous la ville. Sur fond de crise économique et de bouillonnement politique – la République de Weimar halète, communiste et nazis s’affrontent sauvagement -, on découvre ces pauvres qu’évitent les riches, cette misère que dissimule le progrès. Dans les pas de Franz Biberkopf, qui ne parvient pas, malgré toute sa bonne volonté, à rester honnête, Döblin aborde des thèmes essentiels (le mal, le sexe, l’argent, l’amour et la mort) avec une violence épidermique, mais également avec beaucoup de compassion, de tendresse même, pour les âmes perdues qu’il met en scène. Ici, la vie des moins que rien est racontée comme celle des héros. Entre l’âpreté du roman noir et la grandiloquence d’une tragédie grecque, entre la chronique sociale terre-à-terre et une envolée baroque, Berlin Alexanderplatz fusionne les tons, les styles, les genres, et dévore tout sur son passage. Un roman terrassant, au confluent de Céline, Joyce et Dos Passos.

Traduit de l’allemand par Olivier Le Lay, disponible en poche depuis juillet 2010, 630 pages, 8,90 euros. Postface de Rainer W. Fassbinder.