La Promo 49, de Don Carpenter – éd. Cambourakis

La Promo 49 Don Carpenter CambourakisAprès l’époustouflant Sale temps pour les braves (1966) enfin traduit l’an dernier, Don Carpenter nous impressionne à nouveau, avec un ouvrage très différent paru aux Etats-Unis en 1985. Entre le roman morcelé et le recueil de nouvelles, La Promo 49 suit les trajectoires d’un groupe de lycéens durant l’année 1949, qui s’ouvre sur un réveillon et s’achève sur un double enterrement. Derniers mois avant le diplôme, premières semaines dans la vie d’adulte. S’il subsistait encore dans ces jeunes hommes et femmes des restes d’adolescence, ils se désagrègent durant ces saisons décisives, où l’insouciance d’une vie juste rythmée par l’alcool qu’on boit en cachette et les regards qu’on s’échange à la dérobée entre filles et garçons s’évapore. Désormais, plus personne ne les réprimande s’ils avalent des bières ou enchaînent les cigarettes ; par contre, chaque décision devient cruciale.

Il y a ceux (et celles) qui couchent, tombent enceinte et sont obligés de se marier. Ceux qui partent à l’armée et ceux qui, réformés, voient leur vie prendre une tout autre direction. Ceux qui entrent immédiatement dans la vie active et ceux qui poursuivent à la fac. Ceux qui font le grand saut et ceux qui n’osent pas. C’est l’âge où les rêves se heurtent de plein fouet à la réalité – celles qui se rêvaient starlette à Hollywood et ceux qui s’imaginaient en écrivain new-yorkais en font l’amère expérience.

Don Carpenter arrive à saisir un kaléidoscope d’émotions, cernant ce moment volatil et éphémère où tout semble possible. Ce moment d’éclosion, mélange de fragilité, de prétention, de naïveté et de bêtise, qu’il épingle en trouvant la bonne distance, effleurant ses personnages tout en restant un peu en retrait. Lui qui avait également 18 ans en 1949 raconte une génération marquée par la guerre, qui tente de s’émanciper mais se fait rattraper par la société des années 1950, encore rigide pour quelque temps. A travers ces petites vignettes qui se lisent comme un album photo jauni, l’écrivain américain capte aussi facilement les instants cocasses que les moments tragiques, les émois sexuels que le désarroi d’une vie réglée trop tôt. Et ravive une nostalgie qui vibre en chaque lecteur, comme s’il était, lui aussi, issu de la promo 49.

The Class of ’49. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, mars 2013, 140 pages, 17,50 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Sale temps pour les braves, de Don Carpenter.

Raging Bull, de Jake LaMotta – éd. Pulse/13e Note

Raging Bull Jake LaMotta Pulse 13e NoteRaging Bull est un vrai roman noir – sec, rogue, sauvage. Le roman noir d’une Amérique où il faut se battre dès le berceau pour avoir une chance de survie quand on grandit tenaillé par la faim et dressé par un père violent, dans le Bronx des années 1930 scarifié par la crise économique. “Seule solution : me servir de mes poings. (…) Pour savoir se battre, il faut commencer par se battre, et j’ai calculé un jour qu’en entrant chez les amateurs, j’avais déjà derrière moi un millier de combats.” Jake chaparde, arnaque, agresse, braque, assénant toujours le premier coup pour éviter de subir ceux des autres. Ce “bon à rien qui vivait comme un bon à rien dans un quartier de bons à rien” se retrouve rapidement là où tous attendaient qu’il finisse : en prison. Mais là, contre toute attente, il canalise sa hargne maladive et sa peur viscérale de se laisser marcher dessus, trouvant dans le sac de frappe l’exutoire qu’il lui fallait.

Autobiographie de Jake LaMotta écrite en 1970 en collaboration avec son ami Peter Savage et le journaliste Joseph Carter, Raging Bull n’est ni une simple hagiographie de boxeur, ni un exercice convenu et poussif (ni même le scénario du film de Martin Scorsese de 1980, qui ne s’inspirait que d’une partie du récit). Combat truqué, agression, viol, le “Taureau du Bronx” ne cache rien de ses erreurs, révélant, derrière l’image du guerrier qui remporta la ceinture mondiale après sa victoire sur Marcel Cerdan, celle d’un cogneur forcené, combattant hérissé dont la violence est devenue le seul langage.

Sorti de prison pour arriver sous la lumière des projecteurs, puis retombé dans la déchéance après un titre de champion du monde, Jake LaMotta le New-Yorkais incarne toute une époque. Celle de la boxe, le sport roi d’alors, dont l’envers du décor – du rejet des boxeurs noirs à cette mafia qui tire les ficelles d’une discipline souillée par l’argent – résume de manière troublante le rutilant way of life américain et ses failles qui apparaîtront au grand jour dans les années 1960. Raging Bull retentit comme le cri de ces laissés-pour-compte qui décident de tenter leur chance pour pouvoir, quelques instants au moins, s’extraire de la misère dans laquelle ils sont nés.

Raging Bull Jake LaMotta

Réédition. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Martinache, 350 pages, 9 euros. Postface de Patrice Carrer.

Chiennes de vies, de Frank Bill – éd. Gallimard/Série Noire

Chiennes de vies Frank Bill Gallimard Serie NoireDepuis quelques années, le roman noir américain quitte son traditionnel décor urbain pour s’installer dans des bleds de plus en plus miteux. James Crumley, Harry Crews, Larry Brown ou Chris Offutt avaient déjà initié le mouvement à partir des les années 1980. Récemment, William Gay, Ron Rash et Donald Ray Pollock sont allés plus loin encore, enfouissant leurs intrigues dans un décor en friche peuplé de consanguins, de paysans, d’alcoolos ou de paumés défoncés venus du fin fond de l’Ohio, du Tennessee ou de la Caroline. Et comme Donald Ray Pollock (qu’il remercie d’ailleurs en fin d’ouvrage) avec le village de Knockemstiff, ou, il y a un siècle, Sherwood Anderson avec Winnesburg-en-Ohio, le nouveau venu Frank Bill joue sur une unité de lieu, élargie cette fois à un Etat entier, l’Indiana.

Les ingrédients restent les mêmes : un paquet de types brutaux, qui résolvent leurs problèmes à coups de poing ou à coups de gros calibre. De la bière tiède et des labos de meth planqués derrière les arbres. Des combats de chiens (ou d’hommes) dont l’argent des paris coule à flot. “Un paysage de remorques corrodées et de fermes délabrées devant lesquelles traînaient des tracteurs rouge argile abandonnés, ainsi que les diverses carcasses de véhicules posées sur les parpaings. (…) Il ne restait plus qu’à attendre que la loi du talion pointe sa tête hideuse.” Ajoutez-y quelques règles archaïques, des fantômes qui hantent encore le Sud profond et des gangs salvadoriens venus vendre de la drogue au bouseux, et vous avez la recette de ces Chroniques du Sud de l’Indiana.

Si son écriture n’a pas (pas encore ?) la puissance dévastatrice de celle de Donald Ray Pollock ou la majesté ensorcelante de William Gay, Frank Bill fait déjà admirer l’impact de son style, notamment pour esquisser des personnages très denses. Tendues au point de rompre, ses nouvelles se coulent dans le monde âpre et impitoyable de ces autres Etats-Unis, à des millions de kilomètres des lumières de la ville. Entre la génération brisée des vétérans du Vietnam et celle traumatisée par la guerre en Afghanistan, les âmes coincées ici ne s’affirment que par le sang, tentant de survivre au milieu des viols, des meurtres et des vengeances qui ont tailladé le tissu social.

Frank Bill ausculte particulièrement le noyau familial, mis à mal par la pauvreté et la violence de cet Indiana implacable : on vend sa petite-fille pour quelques billets, on tue son père pour un héritage, on bat son épouse comme un sourd en sachant très bien qu’un jour, les enfants viendront la venger. Sous ce ciel assombri, hommes et femmes ressemblent de plus en plus à ces chiens qu’ils forcent à s’entretuer dans des combats clandestins, pour tromper l’ennui. Les seules lueurs d’espoir se cachent dans la mort des autres, ou dans la fuite, loin, très loin. “Il ignorait encore où les mènerait leur voyage, et il s’en fichait ; il savait juste qu’il ne s’arrêterait pas avant d’avoir mis plusieurs Etats entre eux et les crimes du sud de l’Indiana.”

Crimes in Southern Indiana. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Maillet, janvier 2013, 250 pages, 21 euros.

☛ POURSUIVRE AVEC > Nos interviews de Ron Rash et de Donald Ray Pollock, et notre article sur le dernier William Gay.

L’Etrange destin de Katherine Carr, de Thomas H. Cook – éd. Seuil Policiers

Par Clémentine Thiebault

L Etrange destin de Katherine Carr Thomas H Cook Seuil PoliciersPour George Gates il y eu la vie de vagabond d’un auteur de récits de voyages. Puis Celeste et Teddy. La mort de Teddy, enlevé à l’arrêt du car sept ans plus tôt, le corps décomposé finalement découvert par un vieux pêcheur à la ligne. George, englué dans sa propre histoire, ne peut plus que trouver refuge dans la banalité d’un travail de journaliste de petite ville, rédigeant d’anesthésiants portraits locaux pour le Winthrop Examiner“forme de journalisme très éloignée de celle d’Orwell”. Rage et rituels quotidiens d’un homme seul qui tente d’échapper à ses visions trop violentes – “lugubre et perpétuel voyage que de ressusciter ce moment” – depuis sept ans. Particulièrement difficile ce soir anniversaire. Alors le O’Shea’s Bar, voûté sur les verres qui s’enchaînent. Et la rencontre avec Arlo McBride, flic retiré qui avait participé aux battues, qui lui confie l’étrange histoire de Katherine Carr, poétesse disparue vingt ans plus tôt “comme si elle avait taillé une ouverture dans ce monde-ci et l’avait franchie pour passer dans un autre”. Un mystère, sombre et épais, que George va tenter d’élucider, se plongeant dans le récit laissé par la “victime” avant sa disparition.

“Un journaliste au passé tragique lisant l’histoire écrite par une femme volatilisée dans des circonstances mystérieuses que lui avait confiée un enquêteur à la retraite. Un classique du genre”, tente de nous faire croire l’auteur. Avant de brouiller les pistes, une fois encore. Polar, roman gothique, fantastique, Cook joue habilement de toutes ces cartes littéraires avec une maîtrise qui ne cesse d’étonner, enchâssant sans esbroufe le récit dans le récit, faisant bouger les lignes rendues poreuses entre réalité et fiction, jouant avec le temps suspendu ou compté qui s’étire alors entre passé et présent sans futur, entre souffrance, notion de justice et désespoir. “Pouvoir s’accrocher à l’espoir de ne pas perdre l’espoir” et “se confronter à la présence réelle de ce mal inaltéré” dans une dualité sans manichéisme que portent les personnages adroitement manipulés.

The Fate of Katherine Carr. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Loubat-Delranc, janvier 2013, 304 pages, 19,80 euros.

Criminels ordinaires, de Larry Fondation – éd. Fayard

Criminels ordinaires Larry Fondation FayardCe que Larry Fondation aime dans la fiction, c’est sa capacité à coller au plus près de la réalité. Après Sur les nerfs, les junkies, les dealers, les délinquants et les jeunes paumés des quartiers noirs, il poursuit son exploration au ras du bitume de Los Angeles. En plus des jeunes laissés-pour-compte capables de tout pour grappiller quelques dollars, il se frotte cette fois à une population qui traîne du côté des bars où elle ingurgite bière et whisky. Encore plus que la pauvreté, l’écrivain américain cerne les contours d’une solitude, qui se manifeste par un égoïsme implacable. Chacun écrase sans scrupule son voisin pour pouvoir faire quelques pas de plus.

Dans cette Los Angeles-là, tout est régi par la violence. Une violence brute, épidermique, où chaque situation du quotidien, même la plus banale, est susceptible de basculer vers l’irrémédiable. Tout le monde est armé. Les flingues se dressent pour un oui ou pour un non, à cause d’un accrochage en voiture ou d’une querelle de comptoir. Le premier qui frappe a le plus de chance de survivre, alors tant pis si ça n’en valait pas la peine. Dans une indifférence stupéfiante, le meurtre est devenu monnaie courante, au même titre que le sexe qui au mieux, est tarifé, au pire, forcé. Avec l’alcool et l’adrénaline des mauvais coups, il reste cependant le meilleur dérivatif d’une société en déliquescence, dans laquelle les gens ne se rencontrent pas, mais s’affrontent.

Avec son style acéré, dégraissé de tout superflu, et son “je” dérangeant qui nous attrape par le col pour nous mettre le nez dans la fange, Larry Fondation tire le portrait de Los Angeles comme d’autres font de la photographie. Dans une économie littéraire qui finit par rappeler le minimalisme de Félix Fénéon, Fondation essore ses textes pour les rendre encore plus percutants, encore plus effilés, et rendre compte d’une humanité malade. L’absurdité de certaines situations est telle qu’il ne reste parfois plus que l’humour pour en rendre compte. Comme lorsque ce type se plaint que la tarte qu’il a volée est répugnante, ou que ce cambrioleur et ce cambriolé refusent de baisser leurs armes, et passent la soirée à regarder la télé en se tenant en joue. Jusqu’à ce que tout bascule, une fois encore, et que le désespoir annihile même ces derniers éclats de rire jaunes. Un recueil à l’impact étourdissant, servi par une écriture magistrale.

Common Criminals. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexandre Thiltges, février 2013, 160 pages, 15 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > l’interview de Larry Fondation : cliquer ici.

☛ A LIRE AUSSI > notre article sur son précédent roman : Sur les nerfs.

L’Etranger mystérieux, de Mark Twain, illustré par Atak – éd. Albin Michel

L Etranger mysterieux Mark Twain Atak Albin MichelL’Etranger mystérieux, c’est un ange répondant au doux nom de Satan – neveu de son fameux homonyme – qui débarque sans prévenir dans un petit village léthargique d’Autriche, à la fin du XVIe siècle. Après avoir impressionné par quelques tours extraordinaires les trois adolescents qui jouaient là, il commence à se mêler des affaires du hameau : sous leurs dehors paisibles, les habitants cachent une belle propension à calomnier leur prochain ou à brûler des sorcières – et tant pis si ce ne sont que des fillettes de dix ans, suspectées d’avoir pactisé avec le diable parce qu’elles ont quelques rougeurs dans le dos. Le récit de Mark Twain délaisse alors de sa tonalité merveilleuse pour devenir une fable politique, philosophique et (anti)religieuse : sur le modèle des Lettres persanes de Montesquieu, l’écrivain américain se sert de son ange descendu sur terre pour prendre du recul, et porter un regard extérieur sur la vanité de notre monde.

Esprit divin, Satan est indifférent au bien et au mal. Son regard détaché lui permet de cerner la vérité et d’agir en toute objectivité, quitte à tuer. A travers ses yeux, Twain met en relief la tartuferie des hommes, leur incapacité à être heureux, préférant toujours la jalousie, la haine ou la bêtise superstitieuse au bonheur. “Le premier homme était hypocrite et lâche, des qualités qui ne font toujours pas défaut à la lignée”, se moque Satan en soulignant que les seuls progrès dont est capable cette “race de moutons” se résume au perfectionnement des armes ou aux idées toujours nouvelles que l’homme conçoit pour torturer ses compatriotes, voire les exploiter comme des esclaves dans des usines.

Au-delà de la puissance universelle du texte de Mark Twain, cette édition le confronte en plus aux foisonnantes illustrations d’Atak, en parfaite osmose avec le ton de L’Etranger mystérieux (d’autant que le rendu des illustrations et la maquette qui s’efforce de ne pas séparer le texte des images en font un livre superbe). Comme dans le récit de Twain, le travail composite du graphiste allemand, tout en superpositions, en clins d’œil (à la peinture classique surtout) et en anachronismes discrets, donne à la fable de l’ange Satan toute sa dimension atemporelle et prophétique. Mêlant des références piochées dans toutes les époques, ses peintures paraissent comme hantées par les multiples facettes du roman, en même temps propice à la rêverie et à l’émerveillement, mais aussi tristement cynique. Comme si les couleurs éclatantes d’Atak tentaient en fait de dissimuler, sans succès, toute la perfidie de l’humanité.

L Etranger mysterieux Mark Twain Atak Albin MichelThe Mysterious Stranger. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Le Plouhinec, octobre 2012, 180 pages, 20 euros.

 

POURSUIRE AVEC > le précédent livre d’Atak : Pierre-Crignasse.

L’assassin qui est en moi et L’Echappée, de Jim Thompson – éd. Rivages/Noir

jim-thompsonC’est tout le paradoxe de la Série Noire. En 1945, la collection que crée Marcel Duhamel chez Gallimard installe le polar dans le paysage littéraire. Elle fait connaître en France les Américains Dashiell Hammett, Raymond Chandler, Chester Himes, Horace McCoy ou James Cain. Sans la Série Noire, le roman noir n’aurait peut-être jamais percé en France ; l’importance des fameux livres à la couverture jaune et noire sur le genre fut assurément sans égal dans le monde. Seulement, pour s’imposer auprès du grand public, il faut baisser les coûts. Les traductions, mal payées, sont vite expédiées ; les coupes sont innombrables, sacrifiant parfois des chapitres entiers puisque tout doit entrer dans un format de 250 pages. Les passages psychologiques, notamment, sont les premières victimes de ces caviardages.

Encore plus contestable, l’uniformisation du ton de ces romans d’outre-Atlantique, rendus dans un français argotique gouailleur, qui rend beaucoup de textes illisibles aujourd’hui. Pourtant, alors que Gallimard a fait retraduire nombre de ses classiques de la “blanche” (James Joyce, F. Scott Fitzgerald, Alfred Döblin…), il continue de vendre sans scrupules de nombreuses éditions faussées de classiques du noir. Alors, ce sont d’autres éditeurs qui s’y collent, comme, récemment, Gallmeister avec sa retraduction du Tireur. Et, surtout, les éditions Rivages, qui travaillent sur ce fonds patrimonial du polar. En plus de leurs nouveautés, elles rééditent dans des versions intégrales Donald Westlake, Elmore Leonard, Shirley Jackson, Elliott Chaze et donc Jim Thompson. Thompson qui reste l’un des exemples les plus parlants de ces traductions aléatoires, son roman Pop. 1280 ayant été traduit en français sous le titre 1275 âmes – cinq habitants portés disparus dès le titre, ça promet… L’assassin qui est en moi, jusqu’alors amputé de presque un quart de sa longueur, et L’Echappée, avec toute l’ambiguïté de sa fin tronquée en version Série Noire, sont enfin disponibles.

L assassin qui est en moi Jim Thompson Rivages retraduction Serie NoireL’assassin qui est en moi (1952)

L’un des romans les plus impressionnants de l’écrivain américain. Dans cette nouvelle traduction, il gagne encore en force et en noirceur, sublimé par les monologues intérieurs de Lou Ford, shérif adjoint schizophrène d’un petit bled tranquille. En façade, Lou est un brave type un peu simplet à l’accent traînant. Derrière ce masque qu’il n’ôte jamais, c’est un forcené dévoré par une fureur incontrôlable, qui hait les femmes et manipule ses congénères. Il s’enfonce dans un tourbillon de folie, de sadomasochisme et de sang, ponctué par des instants de grâce irréels, et des sentences d’un pessimisme inouï – “Si le Seigneur a commis une erreur en nous créant, nous les humains, c’est celle de nous donner envie de continuer de vivre quand nous avons le moins d’arguments valables pour nous accrocher à notre existence.” En toile de fond, Thompson crache sur une société viciée où tout le monde semble jouer un rôle, et où la bêtise, la perfidie et le souci des apparences a depuis longtemps asphyxié l’humanité dans le cœur des hommes.

The Killer inside me. Nouvelle traduction de Jean-Paul Gratias, octobre 2012, 270 pages, 8,65 euros.

 

L Echappee Jim Thompson Rivages retraduction Serie NoireL’Echappée (1958)

L’Echappée paraît d’abord très classique. Un braquage de banque mené de main de maître, une fuite millimétrée, quelques complices gênants à écarter. Un couple de bandits en cavale : Doc, génie du crime, calculateur et arnaqueur-né, et Carol, jeune femme autrefois falote qui s’épanouit depuis qu’elle est passée du mauvais côté de la barrière. Pourtant, leur plan parfait va peu à peu s’effilocher, en même temps que la méfiance, instillée avec une grande subtilité par l’écriture sèche et agressive de Jim Thompson, contamine les deux amants. Peu à peu, le roman glisse dans une sorte de cauchemar paranoïaque, traversé, dans les cinquante dernières pages, par des scènes d’une claustrophobie insupportable. L’ultime chapitre en forme de faux happy-end rongé par le cynisme, et cette impression, persistante, que l’existence ne serait qu’une sorte de piège malsain, achève de rendre cette Echappée si étrange et si insolente.

The Getaway. Nouvelle traduction de Pierre Bondil, octobre 2012, 240 pages, 8,65 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > les autres retraductions déjà évoquées : cliquer ici.

Le Tireur, de Glendon Swarthout – éd. Gallmeister

Le Tireur Glendon Swarthout GallmeisterCa commence comme un western classique. Après avoir chevauché pendant des jours et des nuits, un desperado au bord de l’épuisement atteint El Paso. Juste avant d’arriver en ville, un brigand tente de le dépouiller. Mauvaise idée : le desperado en question se trouve être une légende de l’Ouest et le voleur se vide de son sang, perforé par une balle tirée à la vitesse de l’éclair. Ca commence comme un western classique donc, mais ça déraille aussi sec. Car une fois arrivé à El Paso, J.B. Books, la légendaire gâchette de l’Ouest, rencontre son médecin dans une scène aussi triviale que dramatique. Le bandit a un cancer de la prostate, et il ne lui reste que quelques semaines à vivre.

Le Tireur, c’est l’histoire du romanesque qui se prend de plein fouet la dure réalité. C’est un cow-boy au nom de livre qui pensait mourir sous les balles de ses adversaires et qui se retrouve à agoniser, rachitique et même plus capable de pisser, dans une chambre sans charme. Le XXe siècle vient de s’ouvrir, la reine Victoria vient de s’éteindre. “La fin d’une ère, un coucher de soleil.” Le Far West, c’était avant. Tous les caïds du six-coups se sont entretués les uns après les autres. Ne reste que l’anachronique J.B. Books, l’unique survivant, le dinosaure. “On a tué le dernier crotale sur El Paso Street il y a deux ans”. Désormais, les routes se pavent. L’eau courante, l’électricité, la banque et même l’opéra ont supplanté le sable, les baraques en bois et les coyotes. “Où est votre place dans cette marche du progrès ? Nulle part. Votre place est au musée”, lui lance le shérif de ce bled qui se prend pour une grande ville.

Du fond de son lit, Books voit défiler cette fameuse marche du progrès, cette civilisation bien-pensante. Journaliste, photographe, prêtre, croque-mort, ils sont tous là, à venir lui rendre visite, sournois et perfides, pour essayer de tirer parti de la mort annoncée du dernier des géants. Dans ce nouveau monde bien cadré, où un assassin sans foi ni loi est en train d’expirer, c’est désormais l’hypocrisie qui a pris le dessus. Les hors-la-loi ont disparu, mais quand tout se monnaie à ce point, on finirait presque par les regretter. Reste que Books ne semble pas décidé à lâcher prise : “Je garderai ma fierté. Et mes revolvers chargés jusqu’à la dernière minute.” Un chef-d’œuvre crépusculaire, à l’écriture sèche et poignante.

The Shootist. Nouvelle traduction de Laura Derajinski, novembre 2012, 200 pages, 9,50 euros.

 

LIRE UN EXTRAIT > du Tireur : cliquer ici.

RENCONTRE AVEC ERIC MILES WILLIAMSON / Col bleu, colère noire

Eric Miles Williamson Bienvenue a Oakland Gris Noir beton interview photoPeut-être parce qu’il y parle de ce qu’il a connu jusqu’au pire, Eric Miles Williamson fait partie de ces auteurs qui ressemblent étonnamment à leurs livres. Massif et vacillant, brutal et poignant, spectaculaire mais sans esbroufe, provocateur, buveur lucide à la colère grondante et généreuse. Oakland dans tous ses romans, “aisselle puante de l’Amérique”, ville haïe dont la violence colle à la peau de ses habitants comme la gunite à celle des ouvriers. Alors, Gris-Oakland, Noir Béton ou Bienvenue à Oakland racontent le travail inhumain, les bruits assourdissants, la poussière, les outils, l’alcool, la folie, l’honneur, la haine et la misère, les hommes en morceaux qui touchent constamment le fond. Un monde sauvage, ruiné. Le tribut payé à l’Amérique.
Peu prophète en son pays, celui qui n’a jamais cessé d’être un ouvrier dans sa tête parle “des gens qui travaillent pour gagner leur vie, les gens qui se salissent et ne seront jamais propres, les gens qui se lavent les mains à la térébenthine, au solvant ou à l’eau de javel”. Il module son style, invective son lecteur, se met à nu et frappe juste. Il prévient d’ailleurs : “Don’t fuck with this man !”

Vos romans, particulièrement Noir Béton, apparaissent comme des livres sur la classe ouvrière tels qu’on n’en avait pas vus depuis les années 1930 ou 1940, depuis John Dos Passos, Jack London ou John Steinbeck. Comment expliquez-vous le vide entre ces deux générations ?

Après la Deuxième Guerre mondiale, la loi qu’on a surnommée le “G.I. Bill” finançait des études universitaires aux soldats démobilisés. Puis, à partir du milieu des années 1960, et jusqu’aux années 1980, les études supérieures sont carrément devenues gratuites : tous les pauvres de la classe moyenne ont pu aller dans les mêmes universités que les riches. Les Noirs, les Mexicains, tous. Pendant presque quarante ans, le temps d’une génération – ma génération. Puisque nous en étions capables, nous avons écrit sur nos vies, nous nous devions de raconter notre histoire, notre expérience, notre monde, comme dans Noir Béton ou dans les livres de Norman Mailer. Mais cette période est terminée. Reagan a détruit tout ça. Désormais, pour aller à l’université, il faut débourser entre 10.000 et 20.000 dollars, somme qu’un jeune étudiant ne peut pas récolter en travaillant. Nous resterons une génération unique, une anomalie de l’Histoire.

Puisque vous faisiez partie de cette génération capable de raconter un autre aspect de l’Amérique, avez-vous ressenti le devoir de le faire ?

Noir Beton Eric Miles Williamson Fayard noirJe suis devenu écrivain parce que je n’étais pas un musicien suffisamment doué. Mon père jouait de la trompette dans l’orchestre symphonique d’Oakland, comme mon grand-père avant lui. Moi, je n’étais pas aussi bon, et en plus je jouais du jazz, alors je ne pouvais jamais vraiment me faire plus de 40 dollars par soirée. Et puis j’ai fini par me rendre compte que les textes que j’écrivais étaient meilleurs que la musique que je jouais… Je ne me suis jamais senti investi d’une mission – sauf quand j’étais jeune et que je voulais raconter la vie des ouvriers au monde entier. Mais les ouvriers ne voulaient pas en entendre parler, et les riches n’en avaient rien à foutre.

C’est la colère qui sert de moteur à votre écriture ?

Sans doute. Toute ma vie, j’ai essayé de vivre dans des endroits accueillants, or, à chaque fois, j’atterris dans des coins cauchemardesques. Mon deuxième fils est né sur le sol du salon de ma maison, juste parce que nous n’avions pas de sécurité sociale. Maintenant, je vis près de la frontière mexicaine, j’ai une assurance, mais derrière chez moi, six personnes ont été décapitées dans les six dernières années, un hélicoptère militaire tourne constamment au-dessus de ma maison et il y a des mitraillettes au fond de mon jardin. Voilà où je vis, c’est ça mon Amérique. Et rien de ce que je n’écris ne me sortira de là. Je peux m’en échapper une semaine pour venir à Paris, parler avec vous, mais ma famille est dans ce trou, et tous les jours, j’ai peur qu’ils se fassent tuer dès qu’ils sortent de la maison. J’ai enseigné dans les quartiers noirs de Houston, maintenant j’enseigne aux Mexicains du fin fond du Texas : je n’ai pas cessé de fuir la pauvreté, mais je suis toujours retombé dedans. Lire la suite

Comment attirer le wombat, de Will Cuppy – éd. Wombat

Comment attirer le wombat Will Cuppy Wombat“Le lapin, ou Jeannot Lapin, est parfaitement adorable. Il s’assied sur la pelouse, fronce son museau et remue ses oreilles, avec un air si innocent qu’il vous fait fondre et éveille en vous des sentiments protecteurs. C’est exactement ce que le lapin veut vous faire ressentir.” Et la note de bas de page de préciser : “Les lapins grignotent de biais pour avoir l’air mignon.” On l’aura compris, Will Cuppy est un vrai scientifique, de ceux dont les livres sont le fruit de recherches poussées, menées minutieusement des années durant. De cette expérience féconde, l’Américain a tiré des conclusions révolutionnaires, comme le rappelle par exemple sa classification du monde animal, qui regroupe les “mammifères problématiques”, les “oiseaux qui ne peuvent même pas voler” ou encore les “insectes optionnels” et les “pieuvres et ce genre de bestioles”.

Sa méthode, c’est l’observation. Une observation si précise, si patiente, qu’elle lui permet de s’insinuer dans la psychologie de l’escargot, de pouvoir affirmer si oui ou non un animal est raté ou de rassurer nos petits cœurs écologistes : non, ce ne serait pas vraiment un drame si le disgracieux tapir disparaissait. Derrière le désopilant bestiaire que Will Cuppy compose en 1949, affleure rapidement un anthropomorphisme sarcastique. L’humour fin et sophistiqué du New-Yorkais d’adoption révèle une profonde critique du genre humain, dissimulée derrière chaque huître, chaque autruche, chaque wombat. Pour Cuppy le misanthrope, la nature devient un exutoire, mais aussi le refuge dans lequel il semble fuir la fatuité de ses semblables.

How to Attract the Wombat. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Frédéric Brument, octobre 2012, 210 pages, 18 euros. IllustrationS de Honoré.

La Contrée immobile, de Tom Drury – éd. Cambourakis

La Contrée immobile Tom Drury CambourakisA peine a-t-on pénétré dans La Contrée immobile que l’air semble se charger d’une électricité singulière. L’écriture détachée de Tom Drury crée tout de suite une distance avec la narration. Elle esquisse des personnages entourés d’un halo flou et installe un rythme indolent qui nous berce sans que l’on sache vraiment où tout cela va nous mener. L’intrigue paraît toujours sur le point de décoller, mais elle ne le fera jamais, préférant louvoyer, sinueuse, entre conte de fées, roman noir, fantastique et une sorte de satire sociale doucement ironique. Même quand apparaît la violence, même quand le mystère se dévoile, la contrée qui porte bien son nom baigne toujours dans une léthargie intrigante.

Pur produit de cet environnement cotonneux, Pierre Hunter est un curieux héros. Simple et droit comme le jeune premier des contes ; flegmatique et désenchanté comme les durs dans les romans noirs. Même lorsqu’il se retrouve pourchassé par un tueur revanchard qui menace son amour pour la secrète Stella, Hunter ne semble jamais gagné par la haine, la panique ou l’inquiétude. Il regarde les feuilles bouger, joue de la batterie comme si chaque jour était le dernier, et accepte la fatalité comme un personnage de jeu vidéo amassant au fur et à mesure de son parcours les objets qui lui serviront ensuite, mais dont on ignore pour l’instant l’utilité.

Si le rapprochement avec les films des frères Coen sonne comme une évidence, à cause de ce constant décalage qui imprègne le décor, les dialogues et les situations, Tom Drury mérite mieux que des comparaisons. Son “monde fracturé”, symbiose de genres hétéroclites, dégage un arôme inédit, insaisissable. Comme ces hivers où la nuit donne l’impression d’avoir définitivement pris le dessus, tandis que la neige, qui recouvre le paysage de sa blancheur immaculée, étouffe les sons.

The Driftless Area. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, octobre 2012, 176 pages, 20 euros.

Le Jardin du mendiant, de Michael Christie – éd. Albin Michel

Le Jardin du mendiant Michael Christie Albin MichelEn neuf nouvelles seulement, le jeune Michael Christie s’impose déjà comme un grand espoir de la littérature canadienne. D’abord parce qu’il a le courage d’aborder un sujet difficile, peu vendeur et souvent ignoré par les écrivains d’aujourd’hui : les pauvres, les drogués, les fous, les suicidaires, les SDF… Christie parcourt les marges de notre société, donne corps à tous ces êtres abîmés, brisés, ces laissés-pour-compte qui se sont écartés (ou qui ont été mis à l’écart) du chemin. Plutôt que de se concentrer uniquement sur les plus démunis, il s’intéresse aussi à des personnages issus d’une classe moyenne, rappelant que la solitude, la détresse, le mal-être ne sont pas que l’apanage des plus mal lotis. D’autant que ceux qui considèrent les sans-logis avec un mélange de dégoût et d’incompréhension (“Qu’est-ce qui poussait un homme à opter pour une telle vie, désespérée et cruelle, plutôt que pour un pavillon et une famille ?”) ne sont pas à l’abri de se retrouver à leur tour dans des situations désespérées.

Entre cet homme seul au point de faire de son chien le centre de l’univers, et cette femme qui appelle les urgences plusieurs fois par semaine pour attirer l’attention d’un beau secouriste, Christie se frotte à des personnages pathétiques, noyés dans leur misère sociale. Le destin de ce junkie qui parle à un ami imaginaire ou de Saül le fou, qui se prend pour l’inspecteur Columbo, rappellent que ces marginaux ont eux aussi une famille, un passé et des espoirs. Pour éviter tout sentimentalisme, Michael Christie s’appuie sur une écriture sobre qui se coule dans chacun de ses personnages. Son ton tragicomique lui permet d’aborder des sujets lourds sans jamais s’y empêtrer. Rebut, la poignante nouvelle sur ce grand-père qui découvre que son petit-fils est devenu un clochard, en est la meilleure illustration, tant l’empathie de l’écrivain de Vancouver et la pudeur des sentiments qu’il met en scène lui permet de tirer le meilleur d’une intrigue qui, sinon, aurait pu s’engluer dans une mièvrerie bien-pensante. Une expédition pleine de discernement et de lucidité au cœur d’un monde à portée de main, mais trop souvent ignoré.

The Beggar’s Garden. Traduit de l’anglais (Canada) par Nathalie Bru, septembre 2012, 310 pages, 21,50 euros.

La Demeure éternelle, de William Gay – éd. Seuil policiers

La Demeure eternelle William Gay Seuil policiersA Mormon Spring, dans le Tennessee rural des années 1940, le temps semble s’écouler au ralenti. Des chèvres efflanquées parcourent des vallons misérables, au cœur d’un paysage de ruines sur lequel la forêt semble reprendre le dessus : une poignée de baraques qui rouillent sur place, des murs osseux, des potagers faméliques. On se croirait dans “un pays où la civilisation aurait périclité et disparu, où les dieux seraient devenus vengeurs et pervers, forçant les habitants à ramasser ce qu’il leur restait de leurs pauvres existences et à fuir.” Sur cette terre où certains aiment enfiler des cagoules blanches pour imposer leur point de vue, les habitants semblent être retournés à l’état sauvage. Alors, comme dans la jungle, le plus cruel est le chef. “Aussi insensible, aussi implacable qu’un dieu de l’Ancien Testament”, Dallas Hardin tue, brûle, détruit tous ceux qui se mettent en travers de son chemin. Après avoir fait son beurre sous la Prohibition en fabriquant de l’alcool de contrebande, il est désormais à la tête du lieu de débauche local, son whiskey et ses putes se chargeant de vider les poches des soldats en permission.

Dans cette contrée de taiseux, chaque mot prononcé a valeur de discours. Chaque geste devient un événement, et se pare d’une aura biblique. L’écriture de William Gay (1943-2012) suit le même principe. Hiératique, majestueuse, gorgée de significations métaphoriques, elle trouve dans sa lenteur un lyrisme digne des tragédies antiques – pour un peu, on entendrait presque le bruit de la mousse agrippée sur les troncs humides. Si l’écrivain américain prend tranquillement le temps de creuser ces personnages pendant le premier tiers du roman, il ne lui faut pourtant que quelques lignes pour nous hypnotiser. Car ici, le gris n’existe pas. Il n’y a que du noir et du blanc. Les sentiments sont simples, rugueux, essentiels, comme exacerbés par la présence envahissante de la nature. Alors, lorsque le jeune Nathan décide de s’élever contre le diabolique Hardin, l’affrontement est impitoyable. Dans ce monde obscur et brûlant, si l’on hait, c’est jusqu’à la mort. Si l’on aime, c’est jusqu’à la mort.

The Long Home. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Gratias, septembre 2012, 340 pages, 21 euros.

Pike, de Benjamin Whitmer – éd. Gallmeister

Pike Benjamin Whitmer GallmeisterQuand sa fille Sarah, qu’il connaissait à peine, meurt d’overdose, Douglas Pike se retrouve avec sa petite-fille de 12 ans sur les bras. L’ancien bandit redouté espérait s’être définitivement rangé, mais les questions qui planent sur la mort de Sarah et le policier qui rôde autour de la fillette abandonnée l’entraînent dans un nouveau déferlement de violence. A la frontière de l’Ohio et du Kentucky, dans la Cincinnati du milieu des années 1980, Pike et son ami Rory s’engouffrent dans un long tunnel peuplé de junkies, de prostituées, de loques sans espoir, de rescapés du Vietnam ou de Noirs brimés. Face à eux, un flic corrompu, psychopathe féroce qu’on jurerait sorti d’un roman de Jim Thompson, s’applique à aller toujours plus loin dans la folie. Ni le bien, ni le mal, ni l’espoir ou la rédemption n’ont pu trouver leur place ici. Ne reste que des hommes qui s’affrontent, implacables.

Même si l’intrigue aurait pu être un peu plus épurée pour gagner en force et en clarté, Benjamin Whitmer saisit à bras le corps le genre noir, signant un premier roman dur, brutal, transi par le froid hivernal des Appalaches désolées. Le tout sur fond de Bruce Springsteen, visiblement le seul disque disponible dans tout le comté. Cette hargne contamine même l’écriture, rongée par des images inquiétantes ou des comparaisons grimaçantes, au point que l’on a parfois presque l’impression que Benjamin Whitmer en fait un peu trop. Les personnages rugueux, qui semblent n’avoir aucun autre horizon que la cigarette qu’ils sont sur le point d’allumer, possèdent au fond d’eux une sauvagerie au bord de l’explosion. Comme s’ils ne pouvaient qu’alimenter cette violence, incapables de faire un pas de côté pour oser, un instant, s’écarter du fleuve sanglant qui les emporte.

Pike. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos, septembre 2012, 270 pages, 22,90 euros.

 

TELECHARGER UN EXTRAIT > de Pike : cliquer ici.

Nous avons toujours vécu au château, de Shirley Jackson – éd. Rivages/Noir

Nous avons toujours vecu au chateau Shirley Jackson Rivages Noir“Je m’appelle Mary Katherine Blackwood. J’ai dix-huit ans, et je vis avec ma soeur, Constance. J’ai souvent pensé qu’avec un peu de chance, j’aurais pu naître loup-garou, car à ma main droite comme à la gauche, l’index est aussi long que le majeur, mais j’ai dû me contenter de ce que j’avais. Je n’aime pas me laver, je n’aime pas les chiens, et je n’aime pas le bruit. J’aime bien ma soeur Constance, et Richard Plantagenêt, et l’amanite phalloïde, le champignon qu’on appelle le calice de la mort. Tous les autres membres de ma famille sont décédés.”

En quelques lignes seulement, Shirley Jackson (1916-1965) impose l’atmosphère étrange qui guidera tout son roman. Immédiatement, avec cette liste bancale, elle insinue une pointe de bizarre, lorgne vers le fantastique et installe une ambiance macabre, tendue par le mystère de la mort de la famille de Mary Katherine. Rapidement, on comprend que tout le village déteste les Blackwood, qui vivent coupés du monde dans leur magnifique demeure : Mary Katherine est la seule qui descend au bourg pour faire les courses deux fois par semaine, tandis que sa grande sœur Constance se cloître dans la maison et que l’oncle Julian, vieux et handicapé, seul rescapé du dîner à l’arsenic qui emporta le reste de la famille il y a six ans de ça, semble avoir perdu la raison, et rejoue sans cesse le jour du drame.

Qui a tué les Blackwood ? Pourquoi tout le village hait-il viscéralement cette famille ravagée ? Quel secret lie si intimement les deux sœurs ? Avec un ton à la fois moderne, mais aussi fortement imprégné du charme gothique du Tour d’écrou d’Henry James par exemple, Nous avons toujours vécu au château (1962) navigue entre deux eaux. Le chat, la présence magnétique de la forêt ou la superstition de Mary Katherine donnent l’impression que l’intrigue pourrait perdre pied, chavirer dans le fantastique. A moins que ce ne soit les personnages, paranoïaques et empêtrés dans leur mal-être, qui chavirent dans la folie.

Avec un savoir-faire cruel, Shirley Jackson joue de ces menaces diffuses pour épaissir encore le silence qui entoure ce foyer maudit. Inquiétant lorsque l’auteur de La Maison hantée décortique les tensions, les non-dits et les haines qui rongent les Blackwood, le récit devient carrément anxiogène lorsqu’il les force à affronter le monde extérieur, et raconte, pour ainsi dire, une chasse aux sorcières dans les Etats-Unis des années 1960. Un chef-d’œuvre tourmenté, sur la folie et la méchanceté du genre humain, auquel la nouvelle traduction de Jean-Paul Gratias redonne toute son ambiguïté.

We Have Always Lived in the Castle. Nouvelle traduction intégrale de l’anglais (Etats-Unis) de Jean-Paul Gratias, edition de poche, 240 pages, 8,65 euros.

RENCONTRE AVEC RON RASH / L’enfer au paradis

Ron-Rash-interviewVous autres, les péquenauds, vous serez chassés de cette vallée jusqu’au dernier comme de la merde dans une cuvette de chiottes.” Avec Un pied au paradis, premier roman fulgurant saisissant la fin d’un monde, Ron Rash avait ouvert un monde habité. Des lieux aux “noms bourrés de voyelles” sur d’anciennes terres Cherokee. Presque l’enfer dans des montagnes griffues, dans la chaleur triomphante, sur des terres pelées, dans la vallée menacée par l’engloutissement où les hommes sont arides. Drame choral, chronique suspendue d’un bout de nature en passe de devenir un “coin pour les disparus” ou l’on ne sait plus très bien quel cercle vicieux s’acharne à délier les relations des hommes – cruels – entre eux ou avec leur milieu.
Puis il y eu Serena, entre polar et fresque historique remontant aux fondements de l’Amérique moderne, dans les sombres lendemains de la Grande dépression, les années amères et le flot régulier des ouvriers qui font la queue pour trouver n’importe quel travail, décrits avec la netteté des photos de Dorothea Lange, la violence des Raisins de la colère.
La scierie, le déboisement massif, le terrible quotidien des bûcherons, les vallées qui enferment, les forêts qui étouffent, la montagne qu’on massacre, les hommes qui meurent à un rythme endiablé. Le changement qui menace. Toujours.
Avec Un monde à l’endroit, roman initiatique au cœur d’un univers de rivières poissonneuses et de désespoir, Ron Rash poursuit son impressionnante exploration de la noirceur des hommes qui risquent tant d’être chassés de là où il n’ont mis qu’un pied : le paradis. La beauté, la dureté, le paysage comme un destin, dans les Appalaches toujours, avec une voix comme celle de Johnny Cash, “capable de transformer le chagrin et le regret en quelque chose de beau”.

Un pied au paradis, Serena et Un monde à l’endroit se déroulent tous entre la Caroline du Nord, la Caroline du Sud et les Appalaches. Pourquoi une telle unité de lieu ?

Comme disait Eudora Welty : “Comprendre un lieu aide à mieux comprendre tous les autres.” (1) Je m’inscris dans cette tradition d’écrivains qui cherchent à raconter une histoire universelle à travers une histoire locale, tradition qui remontent par exemple à William Faulkner ou James Joyce – il n’existe pas de livre plus régional que Ulysse. Quand j’écris, j’essaie de reconstruire la Caroline aussi intimement que possible, pour essayer d’atteindre non seulement l’essence de ce territoire, mais aussi celle de tous les territoires.

A chaque fois, dans vos récits, la nature est omniprésente. Une nature forte, belle et majestueuse qui parfois, aussi, se mue en piège infernal. Comment expliquez-vous cette dualité ?

le monde a l endroit ron rash seuilDans ma région, la nature peut à la fois être protectrice, guérisseuse, mais elle s’avère également étouffante, accablante, en retenant les gens prisonniers dans ses filets. Souvent, les habitants des Appalaches sont nés dans la misère et n’ont pas forcément eu accès à l’éducation. Ils sont piégés, physiquement et psychologiquement. C’est une contrée sublime, mais on y trouve aussi des villages reclus, coincés au fond de vallées sombres et étroites depuis des générations. Comme je dis toujours : notre destin dépend de l’endroit où l’on vit. Si je devais avoir une phrase tatouée sur le corps, ce serait celle-là. J’ai connu des jeunes femmes comme Laurie, le personnage féminin de Le Monde à l’endroit, issues de familles pauvres, qui avaient compris que l’éducation était le seul moyen pour elles d’échapper à leur destin. Elles étaient concentrées sur le objectif : aller à la fac, ne pas tomber enceinte, rester libre, ne pas finir comme leur mère. Mais derrière, on sentait aussi beaucoup d’aigreur.

La relation que vous décrivez entre l’homme et le lieu dans lequel il vit se matérialise aussi par ses tentatives de dompter la nature, par exemple en coupant les forêts (dans Serena), ou en installant des barrages (dans Un pied au paradis).

Mon propos en tant que romancier n’est pas seulement de raconter, mais de décrire le cadre en donnant des détails spécifiques sur la faune, la flore, un rocher ou une rivière, de manière à révéler la nature, sa complexité, sa beauté et à étudier l’interaction entre l’homme et son milieu. Il faut d’abord donner à voir au lecteur la beauté d’une contrée pour lui faire ensuite prendre conscience de ce que l’homme commet.

Du coup, l’écologie est aussi un sujet récurrent dans vos romans. Dans Serena par exemple, vous décrivez la naissance d’un sentiment écologique, au début des années 1930.

Serena Ron Rash Le MasqueJ’ai écrit Serena comme une réponse directe à ce qui se passait alors, sous l’administration de George W. Bush, qui voulait ravager des forêts protégées pour faire du profit. Encore aujourd’hui, les Républicains annoncent qu’ils veulent lever la protection des parcs nationaux pour exploiter le pétrole ou gaz naturel. Serena raconte le début de ce combat entre exploitation et écologie.

A vos yeux, la Caroline est une région qui incarne bien l’ensemble des Etats-Unis ?

Je pense, oui. La majorité des Américains vivent comme des personnages de Jim Harrison, Daniel Woodrell ou Annie Proulx, et non pas comme les New-Yorkais de Bret Easton Ellis. New York ou Los Angeles s’apparentent presque à un autre monde, déconnecté des Etats-Unis. Quand on lit Bret Easton Ellis, on observe vraiment une toute petite portion du pays, pas forcément représentative. Des auteurs comme Richard Price y parviennent avec plus de justesse, en retranscrivant en même temps la vie dans plusieurs couches de la société. Lire la suite

L’Expérience Oregon, de Keith Scribner – éd. Christian Bourgois

Experience Oregon Keith Scribner Christian BourgoisExpérience. Prenez un couple de New-Yorkais sur le point d’avoir son premier enfant. Enfouissez-le au fin fond de l’Oregon, au nord des Etats-Unis, sur la côte Pacifique. Là où il pleut huit mois sur douze. Là où les membres du Club des Lesbiennes motocyclistes font des barbecues le dimanche. Professeur d’université spécialisé dans les mouvements de masse et le radicalisme politique, Scanlon, le mari, trouve dans la région un sujet d’étude rêvé : hostile à la mondialisation, le nord-ouest américain, repaire de hippies sur le retour et d’anarchistes tatoués, est tenté par l’indépendance depuis des dizaines d’années. Laissez-le mijoter pendant que Naomi, sa femme, ex-créatrice de parfums qui a perdu son odorat des années plus tôt, retrouve brutalement son nez grâce au déménagement. Pour autant, elle n’est pas vraiment emballée par les bienfaits de la campagne… Afin de compliquer un peu les choses, mettez-leur dans les pattes une jolie mère célibataire à la tête du mouvement séparatiste local (pour lui) et un jeune anarchiste fanatique plein d’admiration (pour elle). Secouez. Observez.

Résumé ainsi, on dirait un bête récit sur la fidélité conjugale et les vertus des produits bio. Erreur. Car Keith Scribner déplie constamment son intrigue pour ajouter de nouvelles dimensions à son Expérience. La famille, l’amour et le couple sont envenimés par l’ambiance insurrectionnelle qui transpire de cette bourgade faussement tranquille. Avec, en toile de fond, le portrait acide d’un Etat américain monolithique, dont l’autorité s’effrite chaque jour un peu plus. Pour plonger ses personnages dans un dilemme constant, Scribner s’appuie sur une écriture sensuelle à l’extrême, guidée par les arômes que perçoit l’odorat surdéveloppé de Naomi. La lecture devient alors une expérience sensorielle, physique : les personnages s’affirment non seulement par leur grande finesse psychologique, mais aussi, chose beaucoup plus rare dans la littérature, à travers leurs corps, qui n’hésitent pas à aller à l’encontre des esprits qui les dirigent.

Roman suave et volatil, L’Expérience Oregon sonde ce perpétuel combat que se livrent, en chacun de nous, idéalisme et pragmatisme, engagement militant et confort personnel, famille et individu. En allant au plus près de ce déchirement entre l’espoir et les convictions, entre ce que l’on est certain de vouloir et ce que l’on n’ose pas désirer, Keith Scribner réussit à cerner ce qui, finalement, fait l’essence d’une vie : les renoncements qui la jalonnent.

The Oregon Experiment. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michel Marny, août 2012, 530 pages, 21 euros.

Les Frères Sisters, de Patrick deWitt – éd. Actes Sud

Les Freres Sisters Patrick deWitt Actes SudImpitoyables, féroces, fines gâchettes, Charlie et Eli Sisters sont les tueurs les plus fameux du Far West. Employés par le Commodore, le redoutable duo a pour mission de retrouver et d’exécuter un chercheur d’or qui aurait volé leur patron. De l’Oregon jusqu’à la Californie, ils vont traquer leur cible. Sur leur chemin, ils croisent des grizzlis, des sorcières, des chevaux courageux, un paquet de bandits de tout poil, des prospecteurs paranoïaques, des filles de joies romantiques, une poignée d’Indiens parce qu’il faut toujours des Indiens dans une histoire comme ça, et toute une faune de types plus ou moins rongés par la folie. “J’ai l’impression que la solitude des grands espaces n’est guère propice à la santé”, constate justement Eli.

Cuisinés par l’irrésistible sens de la narration de Patrick deWitt, tous ces ingrédients forment un récit excitant au possible, rendu plus attrayant encore par la pointe d’extravagance qu’introduit l’Américain dans ce décor familier. De l’émerveillement d’un hors-la-loi devant une brosse à dents (visiblement le summum de la technologie en 1851) à l’acharnement d’Eli à se mettre au régime pour séduire une demoiselle, Les Frères Sisters ne cesse de glisser sur les codes du western avec un humour décalé.

Mais la vraie réussite de cet ouvrage, c’est la manière avec laquelle Patrick deWitt réussit à tracer un sillon inattendu entre roman d’aventure et roman intimiste. Entre Charlie, la tête brûlée qui se complaît dans l’alcool et le crime, et Eli, qui doute de sa vocation de desperado patibulaire et aspire à renouer avec une vie plus rangée, s’insinue souvent la colère, la jalousie, l’incompréhension. “Nous sommes du même sang, mais nous n’en faisons pas le même usage.” Mais il affleure surtout une insubmersible affection, que deWitt couche sur le papier avec délicatesse, et sans jamais sacrifier le rythme enjoué de l’intrigue. En faisant d’Eli le narrateur, il donne à son roman une dimension émouvante, qui éclaire sous un jour nouveau cette Amérique de la ruée vers l’or. Un western des plus captivants, doublé d’une exploration subtile de la fraternité et de la noirceur de ces tueurs à gages de l’Ouest sauvage.

The sisters brothers. Traduit de l’anglais (CANADA) par Emmanuelle et Philippe Aronson, septembre 2012, 360 pages, 22,80 euros.

La Belle Echappée, de Nicholson Baker – éd. Christian Bourgois

La Belle Echappee Nicholson Baker Christian Bourgois roman grivoisPour un peu, on se croirait dans Charlie et la chocolaterie. A part que la chocolaterie serait le paradis des adultes, et non plus des enfants, et que Willy Wonka aurait été remplacé par Lila, une directrice capable d’évaluer la qualité du sperme rien qu’en humant les attributs masculins ou de guérir les frigides avec une giclée de son lait. La Belle Echappée, on n’y accède sans faire exprès, voire sur les conseils d’un ami. Aspiré par le trou d’un terrain de golf, par le sèche-linge d’une laverie automatique ou par le cercle noir imprimé à la fin d’une petite annonce, on se retrouve dans un Eden du sexe, parc d’attractions utopique et déluré (au prix d’entrée exorbitant) où tout est fait pour vous aider à combler vos frustrations, explorer vos fantasmes, assouvir vos rêves érotiques les plus fous.

Qu’il parodie les films X en y opposant un féminisme décomplexé ou pousse à l’absurde le trio mari-femme-amant (dans une scène mémorable qui voit madame téléphoner à monsieur pour lui demander son autorisation : “Chéri ? J’ai rencontré sur la plage un beau jeune homme qui souhaiterait me voir jouir”), Nicholson Baker s’appuie toujours sur une inventivité réjouissante. Chaque chapitre dévoile une nouvelle manière de concevoir la sexualité : seul, à plusieurs, en inversant les rôles, en goûtant à des plaisirs inédits, en privilégiant l’esthétique, en regardant les autres, en s’ébrouant jusqu’à l’épuisement… On peut s’envoyer en l’air avec un arbre, visiter la “Salle aux Pénis”, se réchauffer dans la “Chambre des Soupirs”, mais aussi changer son corps pour séduire ou guérir de ses complexes, grâce à la pompafesse qui vous fera un arrière-train démentiel. A moins que vous ne préfériez carrément troquer votre bras droit contre une verge surdimensionnée. Hommes et femmes pourront même, s’ils le désirent, changer de sexe.

Dans son univers parallèle farfelu, Nicholson Baker parvient à donner à la pornographie une vigueur nouvelle. Tout en étant très cru et en s’aventurant dans des situations parfois très bizarres (comme quand une femme couche avec un homme sans tête), la fantaisie débridée et, surtout, l’humour ravageur qui le guident lui permettent de ne jamais être malsain, ni même vulgaire. “Le plus grand avantage du sexe exprimé par écrit, si on le compare aux vidéos porno, c’est que l’humour reste possible, explique-t-il. La comédie et l’immersion dans l’excitation sexuelle peuvent coexister dans un livre, alors que la nudité dans le porno est tellement oppressante pour l’arrière du cerveau que tu arrêtes de rire.” Pétrie de mots-valises et de tournures enjouées, son écriture batifole avec un sens comique évident – chapeau au traducteur. Si bien que malgré l’obscénité du propos, Baker arrive à conserver une ingénuité désarmante, qui fait de cette odyssée un hymne facétieux au pouvoir de l’imagination, évidemment débordante.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Eric Chédaille, avril 2012, 310 pages, 22 euros.

Simenon, Ellroy : ils ne pensent qu’à ça

Certains auteurs de polar auraient-ils un problème avec les femmes ? Il y en a tout cas deux que la question travaille notoirement : Georges Simenon et James Ellroy. Comme le confirment l’essai de Michel Carly sur Simenon et les femmes (2011) et la confession masturbatoire de James Ellroy, La Malédiction Hilliker (2011). Par Clémentine Thiebault.

L’essayiste (Michel Carly donc) nous avertit d’emblée que l’image du taureau insatiable qui colle à la peau de l’auteur belge est une légende, le cabotinage sur les dix mille femmes qu’il aurait connu, une boutade. Simenon n’est donc pas un serial fucker, se contentant d’assumer discrètement “une santé exubérante, une virilité peu commune et une ardeur triomphante” sans doute aiguillonnée par la peur de la solitude et la vision idéale du couple qui le hante. Le problème n’est donc pas là. Ellroy, lui, nous rassure tout de suite. S’il assume son image de coureur de jupons et de bouffon de droite, son rapport aux femmes est ce qui “nourrit une part essentielle de cette quête de lui-même qu’il a poursuivie durant toute l’écriture de son œuvre ». C’est donc pour la bonne cause.

LTrois chambres a Manhattan Georges Simenon’incontournable question du rapport à la mère, difficile bien sûr, se pose très vite. Le Belge, “contraint par la pudeur de l’époque », raconte le désert affectif d’une mère à “la religiosité étouffante », une femme qui le méprise, et évoque alors Balzac qui affirmait qu’un romancier “est celui qui n’est pas aimé par sa mère ». L’Américain, lui, fut abandonné par Jean Hilliker, une mère “à la nudité impassible et abrupte” assassinée à 39 ans et un père, “jean-foutre plutôt beau gosse nommé Ellroy », “l’homme blanc le plus paresseux du monde nanti d’une queue de quarante centimètres”, avouant des activités un tantinet déviantes. De quoi vous filer de sérieux complexes, alimenter une solide mésestime de soi et légitimer un voyeurisme acharné.

1958 jean hilliker james ellroy meurtre dahlia noirEncore prépubères, déjà empêtrés dans une libido compliquée, les deux futurs auteurs confessent alors leurs travers comme une litanie. Ils espionnent les filles aux fenêtres, dans les bars, aux arrêts de bus, dans les parcs. Collent l’œil aux trous de serrures, pistent les filles, rôdent et fantasment. En attendant l’âge de la compulsion. Défilent alors les initiatrices, les copines, les épouses, les maîtresses, les rencontres d’un soir, les partenaires rétribuées, les femmes du monde, les inconnues libertines, les excentriques en goguette, les garçonnes délurées, les danseuses sans pudeur et les vénus tarifées dans pénombre des cabarets, “des pierreuses du trottoir aux hétaïres des maisons de luxe ». “Dans un premier temps filles chastes. Par la suite, une rafale de succès flatteurs.” L’un (Georges) admet en avoir peut-être connu des milliers mais n’en connaître pas une, l’autre (James) voulant que Leurs histoires (celles des femmes) éclipsent La Sienne (celle de sa mère) par leur volume et leur contenu. Le mariage (avec garçonnière) par peur d’être seul, par besoin d’être protégé contre les débordements.

Bref, les femmes c’est pas simple. Encore moins quand se pose le mythe de la muse qu’ils invoquent ou convoquent (trop) rapidement dès que leur est posée la question du sexe faible. Oui, il y a des femmes dans les romans de Simenon – dans une œuvre qui compte près de 9.000 personnages. Un vivier de personnages secondaires bidimensionnels, durs, dépourvus de scrupules ou d’intérêt. Une légion des vieilles filles qui vendent du fil à coudre, de l’encre violette et des épingles, les mères de familles nombreuses, les veuves, les secrétaires, les vendeuses, les receveuses des postes, les institutrices, les petites bonnes qui meublent. Même si bien des hommes fuient dans les romans de Simenon, ou “ratent », selon sa propre expression. Et jamais les femmes. Lire la suite