Un yakuza chez le psy, de Hideo Okuda – éd. Wombat

Un yakuza chez le psy Hideo Okuda WombatSuite des histoires d’Irabu le psychiatre le plus débile de Tokyo (ou le plus génial, on a du mal à trancher). Dans ces cinq nouvelles, Un yakuza chez le psy reprend les ingrédients qui avaient fait tout le sel du premier tome (dont on avait parlé ici) : chaque histoire est axée sur un patient englué dans une névrose dont il n’arrive pas à se dépêtrer et qui le conduit dans le cabinet du gros Irabu et de son infirmière aussi revêche qu’allumeuse. Une fois encore, le mystérieux docteur (sur lequel on en apprend tout de même un peu plus en rencontrant ses anciens camarades de promo) maltraite les pauvres malades, leur propose des solutions abracadabrantes pour régler leurs problèmes, et finalement… ça marche.

Au-delà de la dimension humoristique et de l’atmosphère bizarre de ces nouvelles perturbées par l’extravagance d’Irabu, avec lequel on sait jamais sur quel pied danser, Hideo Okuda affine encore son portrait d’un Japon au bord de la crise de nerfs. A travers les angoisses d’un yakuza incapable de supporter la vue d’un objet pointu – pas pratique, pour un gangster – ou d’un écrivain à l’eau de rose qui finit pas se noyer dans ses personnages mièvres et ses situations répétitives, Okuda dépeint une société nipponne frustrée, enserrée dans les carcans de la bienséance et de la bien-pensance, là où elle aurait besoin de légèreté, d’insouciance et d’un grain de folie. Grâce à Irabu, elle est servie.

Traduit du japonais par Jacques Lalloz, septembre 2014, 280 pages, 20 euros.


☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le précédent volume des aventures du psy Irabu : Les Remèdes du docteur Irabu.

La Fille du chaos, de Masahiko Shimada – éd. Wombat

La Fille du chaos Masahiko Shimada WombatA ma droite Mariko, une jolie lycéenne séquestrée, torturée et violée pendant deux ans par son ravisseur, et qui depuis, traumatisée par les hommes, joue du cutter avec une sanglante virtuosité. A ma gauche, Naruhiko, jeune narcoleptique un peu lunaire qui a hérité de sa grand-mère son don pour la voyance, issu d’une longue tradition de chamanes. La première semble échappée d’un roman noir sordide, l’autre d’un univers barré tendance ésotérique, et pourtant ils vont se retrouver face à face dans le même roman, ce qui en dit long sur l’ambiance étrange de cette Fille du chaos.

Naviguant entre le polar et le fantastique, le roman de Masahiko Shimada demande quelques chapitres de patience, le temps que l’on trouve ses repères dans ce monde ambivalent. Aux scènes de violence extrême faite aux femmes, racontées avec un réalisme tel qu’il en devient détaché, répondent des passages oniriques d’une beauté étrange, comme cette extraordinaire séquence de rêve d’un érotisme surréaliste, où la jeune fille fait jouir un sexe volé, séparé de son propriétaire.

Derrière ces changements de tons constants, l’auteur nous fait vite comprendre que c’est un portrait au vitriol de la société nippone qu’il est en train d’esquisser. Dans ce Japon-là, les femmes ne sont pas les bienvenues : les lycéennes vendent leurs culottes sales à des pervers pour financer leurs études, les fugueuses sont récupérées par des filières de prostitutions, les hommes ne pensent qu’à abuser des demoiselles. Dans ce Japon-là, les chamanes se sont perdus en route, la nature a disparu, et les peuples anciens ont été oubliés, absorbés, démembrés. Dans ce Japon-là, le taux de suicide est le plus élevé au monde, et l’on finit par trouver ça normal. C’est finalement ça, la leçon de Masahiko Shimada : face au cynisme omnipotent, il signe un texte farfelu qui, malgré sa noirceur et sa subversion presque terroriste, tend à réenchanter une société qui a perdu son âme.

Traduit du japonais par Miyako Slocombe, mars 2014, 350 pages, 23 euros.

Les Remèdes du docteur Irabu, de Hideo Okuda – éd. Wombat

Les Remèdes du docteur Irabu Hideo Okuda WombatTetsuya, incapable de surmonter le départ de celle qu’il aimait, se réveille un matin avec une encombrante érection qui semble bien décidée à ne pas s’estomper. Hiromi, elle, persuadée d’être la plus belle femme du monde, est narcissique au point de croire que tous les hommes la harcèlent. Le jeune Yûta, lui, ne peut pas vivre sans son portable et passe ses journées à envoyer des messages à tout le monde pour se convaincre qu’il a plein d’amis. Tous ont un point commun : pour guérir de leur névrose, ils se retrouvent dans le sous-sol d’une clinique tokyoïte, au service psychiatrie. Là où opère l’extravagant docteur Irabu.

Affublé d’une infirmière aussi sexy qu’acariâtre, cet obèse fétichiste à l’allure bovine prend soin de ses patients comme personne. Plutôt que d’émettre un diagnostic ou de soigner leurs maux, il se comporte comme un enfant insouciant, parle de tout et de rien, leur suggère n’importe quoi (du genre : tendre une embuscade à des yakuzas pour oublier le stress du boulot), quand il ne se paie pas carrément leur tête. Et pourtant, comme hypnotisés par le déroutant praticien, les clients reviennent toujours, et – c’est un comble – repartent guéris. Alors, idiot fini ou médecin génial ? Irabu joue-t-il un rôle pour bousculer ses patients et les forcer à réfléchir à leurs errements, ou est-il complètement timbré ? Dur de se faire une idée.

Cocasses, ces cinq “leçons” de psychiatrie sont l’occasion de situations délirantes, pleines de drôlerie et d’ironie. Mais, au-delà de sa dimension humoristique, Les Remèdes du docteur Irabu intrigue par sa manière détournée de dresser le portrait de nos inquiétudes profondes. Irabu n’en est que le personnage secondaire : le récit est toujours axé sur le malade, dont les souffrances semblent découler des maux de notre société pressée, trop soucieuse des apparences et obnubilée par la performance et la sécurité. Et si, finalement, le vrai remède du gros docteur Irabu et de son allumeuse d’infirmière, c’était le rire ?

Traduit du japonais par Sylvain Chupin, janvier 2013, 290 pages, 20 euros. Couverture de Romain Slocombe.


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 Notre article sur le second volume des aventures du psy Irabu: Un yakuza chez le psy.

Coffret Edogawa Ranpo – éd. Picquier poche

Couv Coffret Edogawa Ranpo la bate aveugle ile panorama le lezard noirEdogawa Ranpo (1894-1965) passe traditionnellement pour le père du roman policier japonais. Celui dont le pseudonyme est une transcription phonétique d’Edgar Poe explora en effet ce genre en profondeur, notamment à travers les enquêtes de son détective Akechi Kogoro, imaginant des intrigues retorses où le crime s’apparente souvent à une recherche esthétique macabre. Si ses œuvres ont un peu vieilli, leur désuétude n’érode pas, pour autant, la dimension la plus fascinante de ses récits : ce déstabilisant mélange de stupre et de sang, ces psychologies déviantes, cette atmosphère malsaine. Des nouvelles comme La Chenille ou La Chaise humaine restent parmi les plus déroutantes de la littérature moderne. Entre érotisme, horreur et grotesque, l’écriture “ero-guro” de Ranpo influencera le cinéma (Teruo Ishii) ainsi que toute une génération d’auteurs de manga, dont Hideshi Hino ou Suehiro Maruo (adaptation de L’Île panorama, Casterman, 2010). Les éditions Picquier rééditent aujourd’hui trois romans d’Edogawa Ranpo dans un petit coffret.

Edogawa Ranpo Ile panorama PicquierL’Île panorama (1927). Pour créer le monde dont il rêve, un écrivain raté prend la place de son riche sosie récemment décédé, et utilise sa fortune pour bâtir l’île panorama. Une œuvre d’art taille réelle, un Eden tout en trompe-l’œil, accomplissement magnifique et inquiétant de sa vision démesurée. Dans un décor fabuleux, Edogawa Ranpo joue avec le thème du double, et met en perspective le paradis luxuriant peuplé de nymphettes avec la folie meurtrière d’un homme, prêt à tout pour réaliser son ambition.

 

Edogawa-Ranpo-Lezard-noir-PicquierLe Lézard noir (1929). Un ersatz de Sherlock Holmes affronte un ersatz d’Arsène Lupin au féminin, surnommé le Lézard noir, dans une intrigue ludique qui multiplie les tours de passe-passe et les rebondissements improbables. Très classique, Le Lézard noir vaut surtout pour sa dernière partie, qui nous plonge dans l’antre de la voleuse. On pénètre dans un musée saugrenu où, à côté des richesses qu’elle a accumulée, la séduisante monte-en-l’air collectionne des mannequins humains. Les trois romans ont d’ailleurs en commun de mettre en scène des lieux capiteux et oppressants, projection des obsessions des personnages.

 

Edogawa Ranpo la Bete aveugle PicquierLa Bête aveugle (1931). Dans une Tokyo dont Edogawa Ranpo choisit toujours de révéler la face sombre et débauchée, une danseuse de cabaret se fait enlever par un artiste aveugle fou à lier, obnubilé par la beauté du corps féminin, qu’il ne peut appréhender que par le toucher. Au fond d’un mausolée dantesque, leur relation sensuelle dévie peu à peu. Sadomasochisme, torture, mutilations, et meurtre : voilà comment les histoires d’amour finissent quand on se laisse séduire par un tueur en série esthète, qui fait mourir de plaisir ses victimes. Réflexion provocante sur l’art, sur le couple, sur la sexualité, La Bête aveugle recèle toute l’ambivalence de l’écrivain japonais. Il entremêle sexe et mort dans un même mouvement de balancier qui donne le tournis. Avec en plus, cette touche de grotesque, résumée par la folie qui s’empare des habitants lorsque le tueur dissémine des morceaux de ses victimes charcutées à travers toute la ville :

“En lisant l’article du journal qui relatait la trouvaille, les lecteurs se mirent à rire. Les différentes façons de se débarrasser du cadavre étaient tellement extravagantes qu’elles en étaient comiques. (…) C’était une histoire démente et cocasse, tellement absurde qu’on en avait le fou rire.”

Coffret Edogawa Ranpo, trois romans d’environ 150 pages traduits du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, 18 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur l’adaptation de L’Île panorama de S. Maruo.
ET AUSSI > Notre article sur L’Enfant insecte de Hideshi Hino.

Boy, de Takeshi Kitano – éd. Wombat

Boy Takeshi Kitano Wombat Emmanuel Guibert couvertureMamoru se souvient de la fête des sports à l’école primaire, l’année où son grand frère avait failli l’emporter, et où “Tête creuse”, le champion de l’école, avait tenté de concourir malgré la fièvre. Le petit Toshio, lui, bousculé par la mort de son père et le déménagement qui a suivi, se réfugie tous les soirs au sommet d’une colline pour admirer les étoiles avec son grand frère. Et puis il y a Ichirô, ado timide qui décide de fuguer pour assouvir sa passion de l’Histoire et visiter les temples de Kyôto. Là-bas, il tombe sur une jeune fille qui va changer sa vie.

En trois nouvelles, Takeshi Kitano ravive le parfum doux-amer de l’enfance, signant trois histoires nimbées de mélancolie. Délaissant le grotesque et l’outrance qui parsèment souvent ses films (mais aussi sa carrière télévisuelle et son œuvre plastique, aperçues à la Fondation Cartier en 2010), le réalisateur de Aniki, mon frère s’exprime ici dans un registre plein de délicatesse, où l’humour se fait discret. Marqué par l’incompréhension qui règne entre les petits et les grands, ces récits tentent de cerner le moment de basculement dans l’âge adulte.

En choisissant de se mettre à hauteur d’enfant, “Beat” Takeshi fait du monde des adultes une bulle impénétrable. Avec beaucoup de retenue, symbolisée par la beauté ouatée du dénouement de Nid d’étoile, il met à mal la naïveté et l’innocence de ses jeunes personnages. Les pères manquent quand ils sont disparus trop tôt (Nid d’étoile), mais s’avèrent étouffants quand ils sont là, alcooliques agressifs (Tête Creuse) ou figures autoritaires et pragmatiques, qui brident les envies de leur progéniture (Okamé-san). Alors les enfants se dressent, défendent leurs rêves ou tentent de devenir grands le plus vite possible pour pouvoir lutter à armes égales. Malgré la nostalgie qui pointe, Kitano fait de l’enfance une période âpre et cruelle, où les émotions sont décuplées. Où les souffrances deviennent des plaies qui ne se refermeront jamais vraiment.

Traduit du japonais par Silvain Chupin, février 2012, 128 pages, 15 euros. Illustrations de Emmanuel Guibert.

Monsieur Han, de Hwang Sok-yong – éd. Zulma

Il y a quarante ans tout juste, en 1970, paraissait Monsieur Han. L’histoire d’un médecin de Pyongyang inspirée du destin de l’oncle de l’auteur. Menacé de mort à la fin des années 1940, Han se voit forcé de fuir vers le sud d’un Etat fraîchement coupé en deux, à hauteur du fameux 38e parallèle. Dans ce récit très ramassé, d’à peine plus de 130 pages, Hwang Sok-yong dit toute l’incongruité des conflits qui bouleversent la vie des peuples sans jamais s’en préoccuper. Coincée malgré elle au cœur de la guerre froide, la péninsule asiatique se mue en un monde absurde, mis sens dessus dessous par la volonté d’une poignée de dirigeants : du jour au lendemain, les Coréens deviennent étrangers dans leur propre pays ; des familles éclatées ne se reformeront jamais. Les ressortissants du Nord sont harcelés, rejetés, toujours suspects dans cette Corée du Sud obnubilée par la paranoïa rouge. Monsieur Han se retrouve ainsi incarcéré et torturé sans raison valable, victime innocente d’une bande d’exploiteurs qui profitent de la tension ambiante pour régler leurs comptes. C’est le règne de l’incompréhension, sudistes et nordistes semblent ne plus parler la même langue, ne jamais avoir vécu côte à côte. Et l’écrivain n’est pas tendre avec les nouvelles entités : l’ancienne Corée est partagée entre une dictature hypocrite au communisme mensonger, et une démocratie rongée par la corruption et la violence militaire, qui a mis ses principes entre parenthèses.

Présentant ce récit comme une “chronique” pour insister sur sa réalité, Hwang Sok-yong arrive à condenser dans Monsieur Han un portrait minutieux de la scission coréenne, vu à travers les yeux de ceux qui sont réduits au silence, de ceux que l’on n’écoute jamais. L’écriture est sèche, subtile, riche de sous-entendus. L’écrivain coréen ne s’appesantit jamais, évite les analyses et les émotions pour se concentrer sur la figure de Monsieur Han, témoin d’une nation estropiée qui marche sur la tête. Sans avoir l’air d’y toucher, ce roman aborde une foultitude de thèmes qui réapparaîtront ensuite comme des leitmotivs dans toute l’œuvre de Hwang Sok-yong – comme le sexe et la prostitution, au coeur de son dernier ouvrage, Shim Chong, fille vendue (2009). Quarante ans après sa parution, Monsieur Han a donc non seulement conservé son intensité, mais a en plus gagné, avec l’âge, une portée universelle.

Réédition, présenté et traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, octobre 2010, 152 pages, 16,50 euros.