Zarbi, de Cathi Unsworth – éd. Rivages

Par Clémentine Thiebault

Zarbi Cathi Unsworth RivagesErnemouth, petite ville du Norfolk. La mer, les côtes, les docks. Le gris, le brouillard, les pubs et la bière. L’été 84, Corrine Woodrow par qui le scandale arrive. Dans un bunker de la plage, un corps lardé de 16 coups de couteau, un pentagramme dessiné avec son sang autour de la victime. Les preuves qui accusent l’adolescente marginale. Le procès, les remous, le traumatisme d’une population. « Ce drame a gâché trop de vies. Dans une petite ville comme ça, quand les projecteurs se braquent sur vous pour une raison pareille, la honte collective est insupportable. » L’enferment, l’internement pour Corrine. L’enfouissement si ce n’est l’oubli pour les autres. Et le temps qui coule à nouveau dans l’indolence poisseuse d’une bourgade du Nord de l’Angleterre.

Jusqu’à ce que, vingt ans plus tard, le développement des sciences (génétiques, au hasard) ne permette la réouverture d’affaires classées. Que le séquençage ADN ne révèle que Corrine n’était peut-être pas la seule coupable. Qu’une irritante avocate militante n’engage Sean Ward, un ancien de la Met(ropolitan Police de Londres) végétant dans une retraite prématurée (blessure – pension), pour retourner fouiller la braise sous laquelle couve encore le feu.

Le récit entre hier et aujourd’hui. L’adolescence, les rivalités. Les posters, le khôl, les cheveux qu’on crêpe, les idoles qu’on peint sur les vestes en jean. Les bandes, les amours. Siouxsie, les Damned, Sex Pistols, les Ramones, les Cramps et les Clash. Madonna. Les lumières de l’ailleurs. Les punks, les gothiques, les émos. La famille, les adultes, les secrets, le mensonge. Et, que ce soit « scandale national ou magouilles dans une petite ville de province […] toujours le même triangle : les affaires, la police et la presse ».

Weirdo. Traduit de l’anglais par Karine Lalechere, 432 pages, 22 euros.

 

Block Party, Un roman à dix étages, de Richard Milward – éd. Asphalte

Block Party Un roman à dix étages Richard Milward AsphalteTrois cents pages sans une respiration, sans une pause, sans un seul retour à la ligne ou changement de chapitre. Un bloc de mots qui paraît recréer la silhouette monolithique des immeubles de Middlesbrough dans lesquels se déroule l’action. Presque une seule phrase, changeante, innervée de sons et de couleurs, qui traverserait le roman de part en part. Le résultat aurait pu être éreintant. Au contraire, il est bouillonnant, tant l’écriture imagée de Richard Milward ne cesse de prendre de nouvelles formes au fil des histoires tumultueuses des habitants de cette “tour de Babel rose” du nord de l’Angleterre. Porté par un souffle infatigable, Block Party passe d’un personnage à l’autre comme un virus se propage, suivant avec frénésie deux couples de vingtenaires et une nuée de figures secondaires, du livreur de pizza au conducteur de bus.

Richard Milward le revendique : c’est le Trainspotting de Irvine Welsh, lu alors qu’il était adolescent, qui lui a donné envie de se lancer dans la littérature. Comme son aîné, le jeune Anglais sait saisir l’essence d’une époque, décrivant, avec un humour acerbe et un profond optimisme malgré la noirceur qui affleure parfois, les ambitions d’une poignée de jeunes hommes et femmes. Tous ont une addiction (à la drogue, à la pornographie, aux sucreries…), tous peinent à trouver leur voix dans cette vie miteuse qui les attend, entre soirée alcoolisées, ennui, vols de portable, jobs minables et files d’attente au pôle emploi. (“Ce n’est pas facile d’être un loser, vous savez.”) Lorsque Bobby voit certaines de ses toiles conçues sous acide achetées par de riches collectionneurs londoniens, c’est toute la vie de la petite communauté qui en est affectée, happée par le cynisme des gens sérieux.

Reflet de ces adultes encore inaboutis, l’écriture repose sur une effervescence désordonnée, impudente, parsemée de références encore très enfantines. Avec une empathie palpable, Richard Milward signe un roman tour à tour drôle, très sombre et complètement halluciné, hymne à une génération qui tente de trouver ses propres repères, et avant tout de profiter de la vie. “On est sur terre pour profiter du moindre souffle, comme un marin que l’on ramène enfin à la surface alors qu’il est sur le point de se noyer.” L’Angleterre ouvrière des années 2010 réenchantée, racontée avec la pétulance des années 1960 et la dureté des années 1990.

Ten Storey Love Song. Traduit de l’anglais par Audrey Coussy, mars 2013, 304 pages, 21 euros.

Collection Dyschroniques – éd. Le Passager clandestin

La science-fiction est sans doute l’un des genres qui a le plus exploré la nouvelle. Des auteurs comme Ray Bradbury, Philip K. Dick ou JG Ballard (pour ne citer que les plus fameux) ont signé des chefs-d’œuvre de littérature et d’intelligence, souvent diffusés dans des revues spécialisées – comme Analog ou Galaxy aux Etats-Unis. Les éditions du Passager clandestin inaugurent en 2013 une collection regroupant des nouvelles d’anticipation ou de science-fiction d’auteurs moins connus, publiées dans des petits volumes fringants vendus entre 4 et 8 euros. Quatre textes composent la première fournée de cette excellente initiative.

Un logique nomme Joe Murray Leinster dyschroniques passager clandestinDrôle et sarcastique, Un logique nommé Joe, de Murry Leinster (1946) s’inquiète de notre dépendance à l’ordinateur, mettant en scène une machine zélée qui décide de résoudre tous les problèmes que le cerveau humain est incapable de solutionner. Evidemment, avides, cruels, lâches, jaloux, mesquins, les gens ne pensent qu’à voler, tromper, s’enrichir et tuer, et l’engin dévoué mène l’humanité vers la catastrophe.

Le Mercenaire Mack Reynolds dyschroniques passager clandestinEn 1962, Mack Reynolds publie Le Mercenaire, texte cynique qui dépeint un monde dans laquelle le libéralisme a été poussé à une telle extrémité que désormais, au lieu de faire des joint ventures et autres fusions-acquisitions, les entreprises se font la guerre selon des règles bien précises, le tout diffusé à la télé pour des populations grégaires bourrées d’euphorisants. En toile de fond de cette nouvelle pessimiste, une société de classe figée et une démocratie qui n’en a plus que l’emballage.

Tour des damnes Brian Aldiss dyschroniques passager clandestinQuelques années plus tard, l’Anglais Brian Aldiss imagine lui une expérience pour tenter d’enrayer la surpopulation humaine et, par la même occasion, faire progresser la science. La Tour des damnés (1968) regroupe plusieurs générations d’Indiens pauvres, enfermés dans un espace gigantesque où règnent la violence et la pauvreté.

Enfin Philippe Curval livre Le Testament d’un enfant mort (1978), glaçante confession d’un nouveau-né qui préfère se faire mourir, Le Testament d un enfant mort Philippe Curval dyschroniques passager clandestinplutôt que de vivre dans ce monde qu’il juge vain et incohérent. Le genre de texte qui vous laisse un goût amer dans la bouche, longtemps après l’avoir refermé.

Autant de récits très différents qui, en plus de leur qualité inhérente, nous amènent tous à repenser notre modernité. Qu’elles se focalisent sur l’informatique, la surpopulation ou l’économie, ces quatre visions du futur en disent long sur l’époque à laquelle elles les ont été écrites. Mais elle éclairent aussi notre présent d’une lumière dissonante et inattendue, certes venue d’hier mais toujours pugnace.

Un logique nommé Joe, Murray Leinster, traduit par Monique Lebailly, 50 pages, 4 euros.
Le Mercenaire, Mack Reynolds, traduit par H. Bouboulis et D. Bellec, 140 pages, 8 euros.
La Tour des damnés, Brian Aldiss, traduit par Guy Abadia, 110 pages, 8 euros.
Le Testament d’un enfant mort, Philippe Curval, 80 pages, 6 euros.

 

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Déliquescence, de Deborah Kay Davies – éd. Le Masque

Deliquescence Deborah Kay Davies Le MasqueUn jour, à la sortie du travail, elle se laisse entraîner par “M. Blond”, un type séduisant avec lequel elle couche comme ça, au débotté, dans un parking désert. L’expérience, inédite, lui laisse un goût amer, de honte et d’excitation mêlées, comme si elle ne se reconnaissait plus. Comme si, ce soir-là, quelque chose en elle avait définitivement changé. Elle ne le sait pas encore, mais M. Blond l’a désormais aspirée. En soufflant le chaud et le froid, il attise la frustration, le manque, la dépendance. A la merci d’un prédateur jouant avec elle comme un pêcheur avec sa prise, la narratrice se disloque, se coupe de sa famille, renie ses amis. Elle n’est plus qu’une poupée de chiffon, malléable, étrangère à son propre corps. Presque complice, malgré elle, de sa propre agonie.

Récit d’une obsession sexuelle qui tourne au rapport de force, Déliquescence baigne dans une lumière glauque. Sans jamais caractériser ses personnages, qui restent des ombres anonymes et menaçantes, Deborah Kay Davies dépeint l’effacement de son héroïne avec une acuité psychologique glaçante. Raconté à la première personne, comme un journal intime, son texte est émaillé de petites phrases ambiguës qui donnent l’impression que la narratrice est dépossédée de sa vie (“Au réveil, je m’aperçus que je n’étais pas allée travailler.”), ou de descriptions qui associent terreur et sensualité, attraction et répulsion (“Il se pencha pour déposer un baiser sur mes lèvres, comme un coup de poing.”). L’humour des titres de chapitres, froidement ironiques, accroît encore la noirceur du roman. Et ce n’est pas l’arrière-plan, qui laisse entendre que l’héroïne n’est qu’une victime parmi d’autres de la solitude et de la vacuité de son existence, qui nous rassurera.

“Pendant une fraction de seconde, j’envisageai d’appeler la police. Finalement, je me rendis au supermarché et j’achetai des trucs. En soirée, c’était calme. Un tas de femmes à l’air traumatisé erraient dans les rayons. C’était peut-être ça notre fonction : acheter à manger.”

True Things About me. Traduit de l’anglais par Jean Esch, 256 pages, 18 euros.

Les Nuits blanches d’Edimbourg, de Barry Graham – éd. Pulse/13e Note

Les Nuits blanches d Edimbourg Barry Graham Pulse 13e noteEntre son Ecosse d’origine et ses Etats-Unis d’adoption, l’ancien boxeur devenu bouddhiste et écrivain trouve toujours le moyen de nous embarquer dans des taudis minables. Des chambres gelées, où le chauffage coûte trop cher pour qu’on l’allume. Des immeubles dangereux, assiégés par des types juste bons à vous casser la figure. L’Ecosse, particulièrement, apparaît comme une nuit interminable, grise, froide et humide. “On n’est pas le seul pays à posséder un endroit comme ça. Les Russes en ont un aussi. Ils l’appellent Sibérie et l’utilisent comme un bagne. Nous, on l’appelle Inverness et on y vit.” Edimbourg et Glasgow ne semblent pas vraiment plus accueillantes. Certains s’y font crever les yeux, d’autres doivent déménager pour échapper à une vengeance, tandis qu’un “monstre” sillonne les routes de campagne, arrachant le cœur des jeunes filles. Les tabassages meurtriers rythment un quotidien morose, ankylosé par la drogue et la pauvreté. Beaucoup essaient de s’en sortir, peu y parviennent.

Au milieu de ce chaos, l’écrivain écossais progresse comme un entomologiste. Dans ces dix-sept nouvelles, parfois inégales, principalement écrites entre la fin des années 1980 et la première moitié des années 1990, il prend des notes, décrit ses congénères avec précision, dans un style comportementaliste. Même quand il parle de lui-même, qu’il se souvient des femmes qu’il a connues ou tente de raviver le souvenir de Françoise, son amour disparu, fiction, autofiction et réalité se mêlent. L’ancien fossoyeur raconte le désespoir de deux gamins lassés de la fureur de leurs parents (dans la sidérante nouvelle Va-t’en le plus tôt possible), suit la rédemption d’un boxeur héroïnomane (Ce qui se passe), devine le drame derrière un couple à la dispute pour le moins grotesque (Retenir l’aube). Sans effort apparent, Barry Graham saisit la fragilité du monde qui l’entoure, l’instant où l’on chavire dans une violence toujours en embuscade ; le moment absurde, mi-grotesque mi-pathétique, qui survient quand on ne l’attend plus. Un recueil sur la fugacité des relations humaines, qui ne laissent derrière elles qu’une nostalgie vite embuée par l’oubli.

Traduit de l’anglais par Marie Chabin, mai 2012, 256 pages, 8 euros.

L’homme qui aimait les îles, de D.H. Lawrence – éd. L’Arbre Vengeur

L homme qui aimait les iles D H Lawrence L Arbre Vengeur“C’était un homme qui aimait les îles. Il était né sur une île, mais elle ne lui convenait pas car, en dehors de lui, il y avait trop d’habitants. Il voulait une île à lui ; pas nécessairement pour y être seul, mais pour en faire son monde à lui.” Ainsi commence l’histoire de Cathcart qui, à trente-cinq ans, décide d’acheter un bout de terre au milieu de l’océan pour y vivre avec une petite communauté : un régisseur pour entretenir la ferme, un charpentier, un maçon, un marin et leurs familles. Quelques cochons, vaches et moutons. Douillette, accueillante, l’île devient un nid paradisiaque. Rapidement pourtant, le coût extravagant de l’aventure fait comprendre à Cathcart que sur son rocher, tous le haïssent et tous le volent. Trompé, blessé, il s’exile alors sur une île plus petite, avec juste quelques employés. Avant de repartir, toujours aussi insatisfait, sur un troisième îlot, reclus.

Dans cette nouvelle de 1926, le fameux auteur de L’Amant de Lady Chatterley fait admirer toute la sensibilité et la violence lancinante de son écriture. Sur ces îles où son personnage cherche désespérément un bonheur que la société moderne a rendu inaccessible, D.H. Lawrence cisèle un décor cathartique où le moindre coup de vent semble pouvoir faire basculer la lumière vers l’ombre ; où le paradis recherché devient, en quelques lignes, une prison étouffante. Dans cette fable, métaphore de l’existence, Lawrence laisse éclater sa misanthropie. La vie en communauté ou la vie dans le mariage deviennent un cauchemar éveillé, Cathcart ne parvenant pas à trouver la paix à laquelle il aspire. “Quel dieu répugnant avait inventé les animaux et les hommes malodorants ?” Désormais, l’île n’est plus cette terre vierge sur laquelle on peut rebâtir une nouvelle société idéale, cette Utopia prête à accueillir une humanité neuve. Ce n’est plus qu’un refuge, cerné par l’incessant mouvement des flots, où l’on cherche le silence et la solitude. Limpide et ténébreux, L’homme qui aimait les îles est une course en avant à l’issue inéluctable, d’une beauté angoissée.

Traduit de l’anglais par Catherine Delavallade, avril 2012, 90 pages, 9 euros.

Skinheads, de John King – éd. Au Diable Vauvert

Skinheads John King Le Diable Vauvert couvertureUn bide à bière soutenu par des bretelles, une chemise à carreaux Ben Sherman ou un polo Fred Perry, des Doc Martens noires ou cerise. Voici le croquemitaine anglais, bête raciste toujours prête à en découdre, crâne rasé assoiffé de Guinness et du sang des honnêtes citoyens : le skinhead. Dans un roman brut et sans manichéisme, John King dresse un tableau surprenant de cette tribu redoutée, confrontant plusieurs générations de skins. Si l’intrigue n’est pas forcément très originale, ce roman naturaliste s’acharne à dévoiler les nuances d’une culture à l’image désastreuse, révélatrice d’un malaise social qui perdure depuis les années 1960.

Sans nier la violence d’une partie des skins ni passer à côté des monumentales bastons entre hooligans, John King raconte la richesse d’un english way of life au confluent de la sape, de la musique et du football. Terry English, cinquantenaire tranquille, dirige une boîte de taxis, et essaie de racheter un pub pour pouvoir paisiblement siroter de la bière et jouer au billard en écoutant du ska. Son neveu Ray Coup-de-Boule, après une jeunesse agitée qui lui a valu ce surnom avenant, est désormais père de famille. Et si cet amateur d’Orwell reste profondément en colère contre le système actuel, sa droiture et ses rencontres, au volant de son taxi, en font un personnage beaucoup plus complexe que le facho de base qu’on nous décrit souvent.

Anti-drogues, anti-hippies, les skinheads sont d’abord des hommes fiers. Fiers de gagner leur place dans la société à la sueur de leur front, fiers de leur drapeau, fiers de leur élégance. Leur patriotisme, exacerbé par la peur de voir leur identité se dissoudre dans l’Europe, forme parfois un terreau propice aux idées de l’extrême droite, mais abrite aussi une grande variété de points de vue. Surtout, la politique est loin d’être leur principale préoccupation : les concerts de ska, les soirées entre potes ou le maillot bleu de Chelsea passent avant.

C’est plutôt le portrait, en creux, de l’hypocrisie de la société anglaise qui frappe. Honnis par des médias toujours prompts à les caricaturer, ignorés par les politiciens, frustrés, rejetés, les skinheads doivent sans cesse se battre contre les clichés qui leur collent à la peau. Le manque de considération dont ils souffrent illustre finalement le manque de considération de cette société britannique envers ses classes laborieuses. De ce rejet naissent la colère et la violence. Et l’impression gênante que c’est l’identité prolétaire de cette culture qui la rend si subversive, et si malvenue, dans le beau royaume d’Elizabeth II.

Traduit de l’anglais par Alain Defossé, mai 2012, 410 pages, 22 euros.

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RENCONTRE AVEC PHILIP KERR / Un siècle d’hypocrisie

philip-kerr-interview-hotel-adlonAlors que l’on avait quitté le détective Bernie Gunther dans l’Argentine péroniste, Hôtel Adlon, sixième volume de la série, retourne au cœur de l’Allemagne nazie, en 1934. Un peu plus d’un an seulement après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, le silence écrase déjà Berlin. Gunther se retrouve au cœur d’une machination liée à l’arrivée prochaine des jeux olympiques dans la capitale allemande, machination qui trouvera son épilogue en 1954, dans la Cuba d’Ernest Hemingway, de Meyer Lansky, et du dictateur Batista. Une fois encore, le minutieux travail de Philip Kerr, mêlant rigueur historique, roman noir et humour corrosif, fait mouche. De l’Allemagne nazie à l’Amérique latine des années 1950, Philip Kerr décrit les arcanes d’un siècle cynique et d’un monde gangrené par l’hypocrisie qui semble, invariablement, tourner en rond.

Le dernier volume des aventures de Bernie Gunther se déroulait en Argentine, dans les années 1950. Pourquoi êtes-vous remonté jusqu’en 1934 pour Hôtel Adlon ? Les nazis vous manquaient-ils ?

philip kerr portrait stephane grangierJe voulais parler de cette période qui précède les jeux olympiques de 1936 à Berlin, et de la corruption que cet événement a générée. Berlin aurait dû avoir les J.O. de 1916, qui n’ont pas eu lieu à cause de la Première Guerre mondiale, et ils avaient pour l’occasion construit un complexe olympique qui n’avait jamais été utilisé. Lorsque les nazis arrivent au pouvoir en 1933, ils pensent immédiatement que les jeux seraient la vitrine idéale du nouveau régime. Ce qui est amusant, c’est que pendant que j’écrivais ce roman, Londres remportait justement l’organisation des jeux de 2012. Je déteste profondément cette manifestation, qui représente un gâchis d’argent colossal : si les Grecs n’avaient pas dépensé les 15 ou 20 milliards d’euros qu’ils ont consacrés aux jeux de 2004, je ne dis pas qu’ils auraient évité la crise bien sûr, mais ça ferait déjà 20 milliards d’euros de moins dans le déficit. Pour trois petites semaines de sport, cela représente tout de même des dépenses incroyables… Mais Londres l’a emporté face à Paris pour 2012, vous ne vous rendez pas compte de votre chance !

En 1936, les nazis instrumentalisent rapidement les jeux olympiques pour faire la promotion du nazisme.

Ce n’est pas un hasard si tous les gouvernements autoritaires, encore aujourd’hui, comme la Chine ou la Russie, se battent pour accueillir les J.O. Quand je travaillais sur Hôtel Adlon, je me suis rendu compte que les nazis avaient inventé beaucoup de choses toujours en vigueur aujourd’hui. Par exemple, ce sont eux qui ont eu l’idée de faire venir la flamme olympique d’Athènes jusqu’à Berlin, en la faisant porter par des athlètes. Ce sont également eux qui ont eu l’idée de faire défiler les représentants de chaque nation dans le stade, lors de la cérémonie d’ouverture, pour saluer le drapeau et le dirigeant local. C’est détestable… A mon avis, les jeux olympiques auraient dû disparaître en 1972, après la prise d’otage et le massacre des athlètes israéliens par un commando palestinien. L’innocence et les vertus de l’olympisme disparaissent à ce moment-là, ça a été indécent de continuer.

1934 est aussi une date particulièrement intéressante, car on voit dans le roman que quelques mois seulement après leur prise de pouvoir, les nazis ont déjà mis au pas la police, la religion, le sport, la jeunesse. Cette mainmise est très rapide, et pensée pour durer.

trilogie berlinoise philip kerr coffret couverture pocheElle est extrêmement rapide en effet. Et tout de suite, le sport est identifié comme un domaine primordial. Les boxeurs juifs et gitans, très fameux à l’époque, sont les premiers à subir une discrimination. En quelques semaines, ils sont exclus des associations de boxe… Ce qui m’a le plus surpris, c’est le poids du lobby américain qui militait pour la venue des Etats-Unis aux jeux olympiques : une partie de l’opinion songeait alors à boycotter les J.O. à cause de l’antisémitisme d’Hitler. Les Américains envoient donc un émissaire sur place… qui conclut que tout va bien en Allemagne ! Alors qu’il suffisait de marcher dans les rues de Berlin pour voir les signes manifestes de l’oppression que subissaient déjà les juifs. Mais l’émissaire devait regarder ailleurs… Précisons que c’est ce même type qui, en 1972, après le massacre des sportifs israéliens, a dit que les jeux devaient continuer… Voilà le genre de détail cynique sur lequel on tombe quand on fait des recherches. C’est ce que j’aime dans l’écriture de roman historique : on déterre des choses étonnantes, on défait les mythes. Lire la suite

Même les chiens, de Jon McGregor – éd. Christian Bourgois

Meme les chiens Jon McGregor Christian Bourgois couverture“Ils défoncent la porte fin décembre et emportent le corps.” Dès les premiers mots, Jon McGregor débute la description du dernier voyage de la dépouille de Robert Radcliffe, retrouvé mort chez lui quelques jours après Noël. Un périple jusqu’à la crémation, émaillé par l’enquête de la police, la lente autopsie du cadavre, les conclusions du coroner. Mais si ce voyage-ci sert de fil rouge au roman, c’est bien un autre voyage, plus intime, plus vivant, qui intéresse l’écrivain de Nottingham. Des narrateurs mystérieux, “nous” omniscient que l’on devine être les amis de Radcliffe (à moins que ce ne soient leurs fantômes), dévoilent la vie du défunt, le gentil Robert, un peu trop porté sur la bouteille, qui constate un matin que sa femme s’est enfuie emportant avec elle Laura, leur petite fille.

La descente aux enfers, l’attente désespérée, l’enlisement encore plus profond dans l’alcool, le retour de la fille, désormais grande : le chœur sait tout, raconte tout. Y compris la vie de ces marginaux, toxicomanes pour la plupart, qui gravitent autour de Robert, vivent chez lui, se droguent dans sa cuisine, chacun trouvant en l’autre de quoi oublier son infinie solitude. Jon McGregor se charge de nous faire partager ces vies disloquées, ruinées par la drogue, dans lesquelles subsistent quelques traces d’amitié, voire d’amour. Sans jamais détourner les yeux malgré la laideur de certaines situations effroyables, il s’appuie sur son écriture sensible pour fouiller les décombres de ses personnages. Son style éclaté se convulse d’une histoire à l’autre, tressaute au gré des élucubrations d’un drogué en manque. La syntaxe se détériore, les phrases sont lacérées, déchiquetées par le malheur mais toujours sauvées par l’espoir. Ambitieux, Même les chiens impose sa musicalité nerveuse et parvient, hormis quelques passages un peu répétitifs, à tenir sur la longueur son audacieux travail littéraire.

Traduit de l’anglais par Christine Laferrière, septembre 2011, 280 pages, 18 euros.

Breakfast on Pluto, de Patrick McCabe – éd. Asphalte

Breakfast on Pluto Patrick McCabe Asphalte couvertureAbandonné à la naissance, Patrick, fruit des ardeurs d’un curé un peu trop affectueux avec son petit personnel, est élevé par une marâtre qu’il surnomme “La Moustachue”. Dès lors, Paddy, mal dans sa peau, développe un sérieux problème d’identité, qu’il résout en s’attifant comme une fille et en se barbouillant de maquillage. Avant de claquer la porte de son petit village à la frontière irlandaise et de filer dans le Londres sautillant du début des années 1970. Entre homosexualité, prostitution et travestissement, Paddy est devenu Pussy. Elle tente de trouver sa place, bringuebalée d’un protecteur à l’autre. Et de retrouver sa vraie mère, qui lui manque éperdument.

Avec son enthousiasme volubile et ses manières décomplexées, Pussy s’épanche, tombe amoureuse, ment, enjolive la réalité, déforme ses souvenirs, puis devient lucide, brutalement, avant de faire machine arrière. Parfois, elle donne l’impression de sombrer dans la folie, à moins qu’elle ne devienne au contraire de plus en plus sensée. En plaçant son roman dans la bouche bariolée de rouge à lèvres de son insaisissable héroïne, Patrick McCabe imagine un texte débordant, exalté, enchaînement de chapitres succincts qui sautent du coq à l’âne, changeant sans arrêt de tonalité. L’écrivain irlandais brouille les pistes, son récit s’enrichissant à chaque fois de nouvelles facettes.

Car derrière la quête d’identité de Paddy-Pussy, qui s’obstine à trouver un chez soi confortable et chaleureux, c’est toute une Irlande qui se cherche. L’IRA fait parler le sang, les bombes explosent au cœur de Londres, catholiques et protestants s’entretuent. La musique du Swinging London couvre tant bien que mal le bruit des déflagrations, les anecdotes cocasses côtoient des épisodes terribles : Patrick McCabe raconte le pire avec une exubérance et une joie de vivre détonantes, reflets de ces années contrastées où l’émancipation se manifestait autant par l’amour que par la violence.

> Pour lire un extrait du livre Breakfast on Pluto : cliquez ici.

Traduit de l’anglais (Irlande) par Audrey Coussy, septembre 2011, 200 pages, 16 euros.

Le blanc va aux sorcières, de Helen Oyeyemi – éd. Galaade

Le blanc va aux sorcieres Helen Oyeyemi Galaade couvertureSe plonger dans Le blanc va aux sorcières, c’est renouer avec une atmosphère magique que l’on n’avait pas côtoyée depuis longtemps. Dans une Angleterre qu’on jurerait en noir et blanc, écrasée par les falaises crayeuses qui dominent Douvres, se dresse la maison des Silver, qui abrite la famille de Miranda depuis quatre générations désormais. Corridors immenses, escalier en colimaçon, vieil ascenseur déglingué : le nouveau foyer, avec ses airs de château, fait le bonheur des enfants. Pourtant, subrepticement, à la mort brutale de la mère, les choses s’étiolent, la situation dégénère. Le personnel s’enfuit, d’étranges événements surviennent, et la jeune Miranda, maigrissant à vue d’œil, semble perdre pied.

En reprenant les codes d’un fantastique très classique à l’élégance victorienne (la maison hantée, les jumeaux étrangement liés, la gouvernante perspicace…), Le blanc va aux sorcières rappelle évidemment les univers diaphanes d’Edgar Allan Poe ou Henry James, anxiogènes et fascinants à la fois. Aux effets spectaculaires, Helen Oyeyemi préfère ce louvoiement entre rêve et réalité, semant des indices, insinuant le doute par petites touches, troublant notre perception du récit par des détails furtifs. La multiplication des narrateurs nous oblige à rester sur le qui-vive, chaque personnage percevant différemment l’oppressante présence de la vieille bâtisse. Jusqu’à ce que, soudainement, ce soit la maison elle-même qui prenne parfois la parole, avant de se taire aussi vite. On ne sait jamais si l’on doit avoir peur ou non, la jeune Anglaise d’origine nigériane s’appliquant à brouiller les frontières de son monde élastique – les personnages vivants ressemblent d’ailleurs à des ombres, tandis que des spectres paraissent presque palpables. Discrètement, Helen Oyeyemi parvient même à tirer son conte vers la modernité, évoquant les difficultés de l’enfance ou le racisme, sans pour autant nuire à l’envoûtement de son histoire ténébreuse.

Traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, septembre 2011, 330 pages, 20 euros.

En ce sanctuaire, de Ken Bruen – éd. Gallimard/Série noire

Alors que l’on craignait, depuis son précédent roman Chemins de croix, que Ken Bruen ne commence à user d’une recette répétitive, En ce sanctuaire nous rassure largement. Nouvel épisode des aventures du détective Jack Taylor, ancien alcoolique toujours sur le point de rechuter (à moins qu’il ne cède à la drogue…), ce roman se démarque déjà par sa pagination réduite et par sa forme de plus en plus poussée à l’extrême. Du roman noir, il ne reste plus qu’une intrigue dépecée, dans laquelle Taylor ne mène même plus l’enquête : il laisse les autres s’en charger sans vraiment s’en préoccuper. Ken Bruen s’est tellement fondu dans son personnage que désormais, il sait nous tenir en haleine simplement en racontant le combat quotidien d’un Jack Taylor coincé entre les démons qui le hantent et les tentations de rechute qui le guettent. Taylor peste contre le monde entier, Taylor se morfond, Taylor erre dans une Galway qui change à une vitesse folle, tandis que lui s’enfonce dans une abyssale mélancolie. Autant dire que le tueur qui le menace et s’applique à exécuter nonnes, juges, policiers et enfants passe rapidement au second plan. Et si Ken Bruen se répète parfois – ceux qui auront lu les précédents volumes retrouveront ici l’atmosphère hantée et désespérée qui les habitait -, En ce sanctuaire possède une fois encore cette chaleur et ce magnétisme irrésistible qui rend la lecture si envoûtante, et a fait de cet Irlandais perdu, si pathétique et si drôle à la fois, l’un des personnages les plus attachants de la littérature contemporaine.

Traduit de l’anglais (Irlande) par Pierre Bondil, octobre 2010, 200 pages, 14,50 euros.

A LIRE > Un autre roman noir irlandais : Coup de sang, de Declan Hughes.

Exit Music, de Ian Rankin – éd. Le Masque

Générique de fin pour John Rebus. Dans dix jours, c’est la retraite. Jack Palance vient de mourir, quelques heures à peine avant que le footballeur Ferenc Puskas, le légendaire Hongrois du Real Madrid, ne suive le même chemin. Sale temps pour les héros. La cigarette n’est plus autorisée dans les pubs, désormais embaumés par les seules vapeurs éthyliques, et la petite bourgade provinciale qu’est Edimbourg se la joue métropole internationale, espère l’indépendance et se laisse dévorer par ses envies d’argent frais. Même les méchants ont changé : désormais ils portent des costards bien coupés, se présentent comme des hommes d’affaires respectables, et leur immoralité rime malheureusement avec légalité. Que reste-t-il alors à ce dinosaure de John Rebus ? La foi, un peu. L’intuition, parfois. Mais surtout cette obstination, aveugle et anachronique, qui lui apporte plus d’ennuis qu’elle ne résout les crimes : c’est finalement avec l’establishment ou avec sa hiérarchie qu’il rencontre le plus de problèmes, et non pas avec les bandits qui sont censés lui mener la vie dure.

Sur une intrigue qui bifurque sans cesse, rendue plus dense encore par la tension qui grandit au fur et à mesure que le gong de la retraite approche, Ian Rankin signe un roman mélancolique, désabusé, hanté, finalement très émouvant et très profond malgré sa retenue. Perdu entre ses envies de vengeance, ses fantasmes de justicier et la basse réalité de la vie, Rebus s’égare dans une histoire sans gloire, terrifié à l’idée de devenir un retraité paisible pendant que dehors, les bandits courent toujours. Loin des clichés habituels des derniers jours du bon flic qui résout pile à l’heure l’enquête de sa vie, Exit Music se traverse comme une dernière nuit d’errance résignée dans les ruelles sombres et glacées de l’hiver d’Edimbourg, lorsque l’on sait qu’au petit matin, malgré les coups et l’alcool, on retrouvera son chemin, réchauffé par les premiers rayons du soleil.

Traduit de l’anglais (Ecosse) par Daniel Lemoine, octobre 2010, 450 pages, 22 euros.

Coup de sang, de Declan Hughes – éd. Gallimard/Série noire

Declan Hughes part avec un sérieux handicap : le polar irlandais possède déjà avec Ken Bruen une voix singulière, une plume pénétrante et mélancolique qui nous a offert certains des plus beaux romans noirs de ces dernières années. Pour ne rien arranger, le héros détective de Coup de sang, de retour en Irlande pour enterrer sa mère après avoir passé vingt ans aux Etats-Unis, se retrouve dans une situation similaire à un autre héros : celui de l’écrivain américain d’origine irlandaise Adrian McKinty, qui rentrait en Irlande dans Retour de flammes, paru il y a tout juste un an, également à la Série Noire.
Declan Hughes, auteur et metteur en scène de théâtre qui sort ici son premier roman, parvient pourtant à tirer son épingle du jeu. Réutilisant  les clichés du roman noir avec beaucoup d’aisance, il prouve qu’il sait les surmonter pour affirmer son style, particulièrement agréable à la lecture. Avec élégance, sans jamais laisser retomber la tension, il réussit non seulement à créer des personnages attachants, mais aussi à dresser le portrait de cette Irlande en pleine mutation que l’on avait déjà explorée avec la Galway désenchantée de Bruen ou la Belfast carnivore de McKinty. Declan Hughes s’applique lui à parcourir les arrières cours d’une Dublin fière de son boom immobilier, de son dynamisme économique et de son opulence de façade. Car derrière l’argent et la modernité, se planquent toujours les mêmes démons : drogue, alcool et corruption qui forment l’immuable trinité de cette nouvelle Irlande, sur laquelle Hughes porte un regard tantôt sévère, tantôt amoureux. Sans être révolutionnaire, Declan Hughes signe donc un polar léché et captivant, servi par une intrigue astucieuse, dont aurait tort de se priver.

Traduit de l’anglais (Irlande) par Aurélie Tronchet, 370 pages, 22,50 euros.

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