Bienvenue à Mariposa, de Stephen Leacock – éd. Wombat

Bienvenue a Mariposa Stephen Leacock Seth WombatStephen Leacock est considéré comme un écrivain humoristique. Forcément, le livre datant de 1912, l’humour centenaire y est un peu désuet – et encore : dans la deuxième partie du roman notamment, Leacock enchaîne les situations cocasses et les descriptions caustiques dont la drôlerie n’a pas pris une ride. Le juge qui félicite l’accusé (son fiston qui a cassé la figure à un ennemi politique), le passage à la moulinette des clichés du grand amour ou le naufrage d’un bateau à vapeur dans 1,80 mètre d’eau restent des grands moments de n’importe quoi, au service d’une satire de la petite bourgeoisie de province, tyrannique, étroite d’esprit, vaniteuse et hypocrite, et de la rumeur qui, dans les petites villes, ne fait jamais dans la demi-mesure.

Mais Bienvenue à Mariposa rappelle surtout qu’avant d’être un écrivain pour faire rire, Leacock (1869-1944) est un grand écrivain tout court. Son oeuvre, si élégante, devient avec l’âge encore plus charmante. S’inscrivant dans cette longue tradition américaine des portraits de villes – de Winnesburg-en-Ohio de Sherwood Anderson à La Fin du vandalisme de Tom Drury en passant par Knockemstiff de Donald Ray Pollock -, l’écrivain canadien nous emmène dans les rues ensoleillée de Mariposa, pétulante bourgade imaginaire au bord d’un lac, où tout est beau et tout est tranquille. En apparence, du moins.

Entre les dettes de l’église, les incendies volontaires, les naufrages (en eaux peu profondes donc), les histoires d’amour torturées et les braquages de banque, il faut se méfier de l’eau qui dort. Soyeuse mais toujours facétieuse, l’écriture de Stephen Leacock dégage, sous ses airs moqueurs, une profonde empathie pour ses personnages ridicules, et arrive plus d’une fois à glisser, mine de rien, vers l’émotion. L’ultime chapitre du roman, nimbé dans une nostalgie doucereuse, prouve à lui seul le talent de son auteur pour réussir, en quelques dizaines de pages, à tisser entre son petit monde cocasse et le lecteur des liens beaucoup plus étroits qu’il n’y paraît.

Il faut dire que les éditions Wombat ont bien fait les choses avec ce splendide volume doré et cartonné illustré par le dessinateur Seth. Un choix d’une grande justesse, tant l’univers nostalgique et bonhomme du compatriote de Leacock paraît en totale osmose avec l’atmosphère chaleureuse de Mariposa. (D’ailleurs, ceux qui ont lu les bandes dessinées Wimbledon Green ou George Sprott comprendront à quel point le roman de Leacock a dû être une influence marquante pour Seth.) Assurément l’un des plus jolis livres parus cette année.

Bienvenue a Mariposa Stephen Leacock Seth Wombat

Sunshine Sketches of a Little Town. Traduit de l’anglais (Canada) par Thierry Beauchamp. Graphisme, illustrations et postface de Seth. Octobre 2014, 288 pages, 29 euros.

Aller simple pour Nomad Island, Joseph Incardona – éd. Seuil Policiers

Par Clémentine Thiebault

Aller simple pour Nomad Island Joseph Incardona Seuil PoliciersLes Jensen, une petite famille suisse à la perfection de dépliant publicitaire. Paul, la quarantaine raisonnable, analyste prospère comme il se doit. Iris, blonde, oisive et déprimée plus qu’il ne faut. Lou et Stanislas, les enfants entre premières rebellions et dernières régressions.

Le confort d’un quotidien propre et rangé, posé au bord d’un lac helvète où les salaires se mesurent en kilo. “Le juste milieu comme une hygiène de vie.” Mais l’ennui et cette intrusion publicitaire, “Oubliez ce que vous savez des vacances. L’île de vos rêves vous aime déjà, Iris. “Nomad Island Resort.” Sand doute la dernière occasion de s’offrir de vraies vacances trois semaines avant la reprise de l’école, alors vingt heures de carlingues, de salles d’attentes, de lumière artificielles, d’air vicié et de fatigue pour accéder au paradis. Un caillou au milieu de l’océan Indien, nature luxuriante et hôtel luxueux.

Mais des clôtures à l’Eden, des comportements étranges, des manquements flagrants. La notion même de temps diluée dans la perfection de l’île, la volonté happée par l’inertie de ce territoire “parfait, subtil et maléfique” et l’ennui qui serait poisseux s’il n’était si lumineux. La normalité petit à petit distordue par ce qui pourrait être une version paradisiaque de l’île du docteur Moreau. Et cette tension distillée propre aux catastrophes lentes mais inéluctables. Des ennuis pour les Jensen.

Et vous le bonheur vous l’imaginez comment ?” parodie Incardona en exergue, s’emparant avec doigté d’un concept dénaturé par les vendeurs de salades aux gogos consentants. “Ma partie s’arrête ici”, martèle le personnel de réclame de son cauchemar paradisiaque comme dans l’oppressant village du Prisonnier. Et la réalité de devenir une ligne floue aux frontières du fantastique comme souvent chez l’auteur qui joue avec la force des angoisses subjectives d’un individu perdu qui bascule et la violence lisse de la perfection de façade masquant la perte des repères. Un peu Lost.

Novembre 2014, 272 pages, 19 euros.

A la dérive, de Ambrose Bierce – éd. Le Castor Astral

A la derive Ambrose Bierce Le Castor AstralAmbrose Bierce n’exagère jamais – même quand ses ours font la taille d’une maison, « disons, une petite de deux étages avec un toit en mansarde ». Ambrose Bierce aime quand ses congénères font de l’humour – même si les blagues en question tournent soit au meurtre, soit à un massacre d’Indiens. D’ailleurs, Ambrose Bierce a le plus grand respect pour son lecteur – sauf, certes, quand il finit une nouvelle sur une chute qui nous laisse délibérément rongés par la curiosité, en ne nous donnant que la moitié de la réponse espérée. Mais par-dessus tout, Ambrose Bierce est un écrivain fondateur des Lettres américaines avec un grand L, et à ce titre, ses intrigues sont un modèle de classicisme. Pas le genre d’auteur qui manquerait de sérieux au point de raconter des histoires avec un géant « si grand qu’il devait utiliser une échelle pour enfiler son chapeau » ou une nuée de personnages « honnêtes, comme tous les idiots ». Non non, vraiment pas le type capable d’écrire six pages sur le chien le plus long du monde…

L’Amérique de Bierce (1842-1913?), c’est une sorte de nation en germe, encore dominée par des contrées quasi moyenâgeuses peuplées de paysans un peu simplets, où tout reste encore possible. Sorcières, nains, princesses, animaux fabuleux : mêlant influences européennes (de Swift à Voltaire) et tradition folklorique locale, Bierce signe des contes farfelus dans lesquels l’absurde, le rire et le macabre deviennent des armes redoutables pour mettre à mal les superstitions éculées. A l’image de ce narrateur qui abat les personnages de son récit au cours d’une partie de chasse, Bierce désacralise le monde pour mieux fusiller l’orgueil déplacé des hommes qui donnent l’impression de rejouer indéfiniment les mêmes rôles depuis la nuit des temps, coincés dans leur esprit étriqué et rétrograde. Son édito satirique daté du 3 mai 3873, qui remet le présent dans une perspective très, très lointaine, résume bien son entêtement à nous remettre sans cesse à notre place. Au point que du haut de leurs 150 balais, les histoires anticonformistes de ce grand sceptique n’ont pas pris une ride.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) et préfacé par Thierry Beauchamp, octobre 2014, 200 pages, 14 euros.

Thérapie de choc pour bébé mutant, de Jerry Stahl – éd. Rivages

Par Clémentine Thiebault

Thérapie de choc pour bebe mutant Jerry Stahl Rivages

Quand Lloyd rencontre Nora dans un car, il fuit Tulsa et les possibles conséquences du braquage remarquablement foiré d’une pharmacie. C’est un écrivain raté, le genre d’écrivain dont vous n’entendrez jamais parler. “Le type qui lisait attentivement les textes sur les boîtes de céréales quand il était petit en rêvant de devenir Ernest Hemingway, puis qui a grandi et a fini par écrire les textes pour boîtes de céréales”, devenu par défaut rédacteur de notices pharmaceutiques – “par exemple et sans vouloir me vanter, c’était mon idée de parler de la zone rectale en disant ‘fuites anales’ plutôt que ‘pertes intestinales’”. Un spécialiste des effets secondaires ayant choisi la dope comme instrument de survie, la chute comme élan, le fond comme élément, peut-être “parce qu’une fois que vous vous êtes départi de votre dignité, tout devient plus facile“.

Les Dépendants Sexuels Anonymes pour faire “l’expérience du miracle de la guérison, de la joie terrible de la rechute, et puis celle de la libération qui suivait les deux“, les désintox – “onze. Ou huit. Trois en Arizona, en tous cas” – parce que toucher le fond était un bon point de départ pour un livre. Pas pour une vie. Un boulot comme une rédemption pour jesusmhabite.com, le site de rencontres pour célibataires chrétiens parce qu’il faut bien tenter quelque chose. La fuite et Nora qui dort sur son siège. Le tatouage (une tête de berger allemand prêt à mordre, au dessus “papa” écrit en lettres gothiques), des bouffées d’empathie et ce qu’on appelle le plaisir. “Tu es si jolie quand tu respires par la bouche.

Nora, enceinte, qui a décidé de faire de son corps un instrument de lutte, de son foetus une expérience de vengeance, un étendard du toxique qui, exposé à toutes les substances chimiques deviendra la preuve vivante (?) de la nocivité du monde. Un plan parfait pour un spécialiste des effets secondaires amoureux qui découvre que “la seule façon de bannir une obsession réellement horrible, c’était de nourrir une obsession pour quelque chose d’encore plus odieux”.

Défonce, paranoïa, amour, violences et lucidité passagère dans ce mélange détonnant d’autodérision et de brutal propre à Jerry Stahl, punk lettré qui a compris mieux qui quiconque que la vie en Amérique de nos jours était “plus quelque chose qu’on traite que quelque chose qu’on vit”.

Happy Mutant Baby Pills. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexis Nolent, septembre 2014, 300 pages, 22 euros.


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L’interview de Jerry Stahl et l’article sur son précédent roman Anesthésie générale.

Prague, faubourgs est, de Timothée Demeillers – éd. Asphalte

Prague faubourgs est Timothee Demeillers AsphalteIl y a sept ans, Marek est parti. Au moment où tout le monde fêtait la fin de l’URSS, la liberté, le renouveau, le futur souriant, l’arrivée de la société de consommation. « Alors que tout se colorait », lui a déserté de l’autre côté de l’Atlantique. La mort de son père le fait brutalement revenir à Prague, le confrontant à une ville qu’il peine à reconnaître, et au souvenir douloureux de son amitié avec Jakub, perdue pour les yeux de la belle Katharina, qu’ils aimaient tous les deux.

Comme son titre l’indique, le sujet de ce récit polyphonique est bien la capitale tchèque. Les points de vue de Marek le revenant, de Jakub qui n’a cessé de s’enliser, et de Scott le jeune touriste américain, s’entrechoquent pour former un portrait amer de la ville bohème, transformée en un paradis pour touristes libidineux, pressés de vérifier si tous leurs clichés sur la région sont vrais. Et évidemment, grâce à l’application que mettent les autorités à satisfaire les visiteurs et à bonifier cette « richesse numéro un » qu’est le tourisme, ils le seront : l’alcool n’est pas cher, la bouffe dégueulasse, et les filles, même si elles ne ressemblent pas toutes à la bombe d’Europe de l’Est espérée, ne décevront pas non plus.

Pour son premier roman, Timothée Demeillers impressionne par sa manière de mener sa barque alors que son texte ne contient pas vraiment d’action (même si le dénouement entre Marek et Jakub est réussi). Tout tient à la force de son style et l’habileté avec laquelle, à travers ses trois narrateurs, il brosse le portrait d’une Prague vidée de son sang, passée sans transition de la cité grise planquée derrière le Rideau de fer à ce décor en carton-pâte fabriqué sur mesure pour les hordes d’Occidentaux en mal de sensations fortes. Des espoirs nés de la révolution de velours, ne reste qu’une sorte de gigantesque bordel à ciel ouvert, où certains boivent pour s’amuser pendant que d’autres boivent pour oublier. « Du moment qu’ils entendaient une langue qui sonnait slave, que les types avaient des gueules imbibées d’éthanol et que les nanas ressemblaient à des actrices de X, ça leur suffisait, le dépaysement culturel était complet et Prague au temps du libéralisme et du tourisme de masse se retrouvait inexorablement rattachée au grand frère russe. »

Octobre 2014, 160 pages, 16 euros.

Analyser la situation, de Pierre Autin-Grenier – éd. Finitude

Analyser la situation Pierre Autin-Grenier Finitude« A mon cancer du poumon. » La dédicace qui ouvre ce petit ouvrage chic des éditions Finitude résume à elle seule tout l’humour noir de Pierre Autin-Grenier, décédé en avril dernier de ce même cancer. Seulement, sous ses airs de fainéant, PAG avait prévu le coup, et ciselé un recueil de neuf textes, testament littéraire d’un homme qui revient sur sa pratique de l’écriture. Rassurez-vous, on n’aura pas droit pour autant à une sorte de compilation de vérités pompeuses que l’auteur nous assènerait drapé dans son costume de grand homme de lettres posthume. Avec Autin-Grenier, on en est même loin : « Très vite j’ai compris que l’écriture ne changerait rien à la vie. »

Râleur, cabotin, distrait, glandeur assumé, le Grand Prix de l’Humour noir 2011 a une toute autre philosophie de l’écriture : « C’est assez compliqué comme ça de mener à bien un conte philosophique modèle réduit qui me fait suer sang et eau alors que par cette canicule je devrais plutôt être attablé en terrasse au bistrot. » Mais sous ses dehors nonchalants, Pierre Autin-Grenier fait une nouvelle fois admirer son style impeccable, et son « je » joueur et chaleureux. Maître dans l’art de faire comme s’il écrivait sans y penser, il enchaîne les digressions, ne nous raconte jamais ce qu’il est censé nous raconter, et enchaîne les phrases à rallonge qui dérivent sans donner l’impression de savoir où finir. On dirait un oncle sympa qui, entre deux verres, nous narrerait des histoires inconséquentes. C’est en réalité l’autoportrait pudique et émouvant d’un doux marginal qui ne pourrait vivre sans l’écriture : « je me retrouvais en société avec la douloureuse impression que tout le monde alentour aspirait sans gêne aucune tout l’air qui m’eût permis à moi d’un peu librement respirer, j’étouffais. »

(Signalons également la parution concomitante d’un recueil hommage à Pierre Autin-Grenier, Une manière d’histoire saugrenue, qui regroupe des textes de Franz Bartelt, Eric Vuillard, Antoine Volodine et plein d’autres.)


Novembre 2014, 136 pages, 13,50 euros. Postface de Ronan Barrot.


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de Analyser la situation : cliquer ici.

Hérétiques, de Leonardo Padura – éd. Métailié

Par Clémentine Thiebault

Heretiques Leonardo Padura MetailieLa Havane 1939. Le jeune Daniel Kaminsky vit chez son oncle Joseph installé à La Havane « la ville assourdissante », loin des « silences pâteux » du quartier des bourgeois juifs de la Cracovie de son enfance. En cette aube marquée, il va avec les autres, espère l’arrivée du S.S. Saint Louis parti de Hambourg quinze jours plus tôt avec à son bord 937 juifs autorisés à émigrer par le gouvernement national-socialiste. Dont son père, sa mère et sa sœur et ce trésor qui se transmet dans la famille depuis le XVIIè siècle : un petit Rembrandt qui assurera la survie. Mais l’autorisation de débarquer ne viendra jamais et, refoulés, le bateau et ses occupants disparaîtront vers l’Allemagne.

La Havane 2007. Depuis presque vingt ans qu’il a quitté la police, Mario Conde, maintenant 54 ans, se consacre toujours à l’achat et à la vente de livres d’occasion et rêve encore un peu de devenir écrivain « comme ce petit salaud d’Hemingway ou ce con de Salinger ». Mais les temps sont durs, et l’horizon du Conde « aussi sombre que l’horizon collectif ». « Le pays se désintégrait à vue d’œil et accélérait sa reconversion en un pays différent, plus ressemblant que jamais à l’enclos de combats de coqs auquel son grand-père Rufino comparait souvent le monde. » Dénuement collectif et dèche nationale, logique de subsistance. Au point de devoir envisager un changement d’activité pour surmonter la Crise (avec majuscule), et ne pas crever la bouche ouverte. « Moi j’achète et je revends des livres ou je cherche des histoires perdues. »

Arrive alors celle, inespérée, du fils de Daniel Kaminsky qui revient à Cuba pour tenter de découvrir comment le Rembrandt familial que tous croyaient disparu a pu se retrouver mis aux enchères à Londres. Le Conde « si porté sur les solutions romantiques et inutiles » plonge donc dans les histoires embrouillées d’une famille juive, « pleines de fautes et d’expiations », de souvenirs et d’oubli, de courages et de lâchetés. De Cuba jusqu’à Amsterdam, dans l’atelier de Rembrandt. En une fresque historique (et un peu policière) incroyablement ample qui affirme brillamment ce principe (tranquillement) marxiste conservé pour ses livres, selon lequel la littérature doit changer la conscience du lecteur et donner une image précise d’un contexte historique déterminé.

Et Mario Conde retrouvé, éprouvé, mais décidé plus que jamais à résister à ce temps qui ne laisse plus d’espace pour les rituels et les raffinements. Faire face à cet « Homme Nouveau sécrété par la réalité de l’environnement : insensible à la politique, shooté au plaisir ostentatoire de vivre, porteur d’une morale utilitaire ». Encore lire de bon livres, manger, boire, écouter de la musique et philosopher – « en clair, dire des conneries » - avec ses amis les plus vieux et les plus tenaces en ces « conciles de pratiquants fondamentalistes de l’amitié, de la nostalgie et des complicités ». Comprendre et refuser, se souvenir et choisir maintenant « qu’on découvre que ce monde était rempli de gens corrompus, de putes, de drogués, de dégénérés qui prostituent des gamins, des crapules auxquelles on aurait donné le bon dieu sans confession parce qu’ils disaient toujours oui ». Car ils seront plusieurs, nombreux d’époques et de lieux à pouvoir souligner ce qu’évoque Daniel dans sa lettre à Elias, « le point le plus regrettable sur lequel il ne pouvait être d’accord, avait un rapport avec ce qu’il considérait comme un profond sens de l’obéissance qui avait évolué vers l’acceptation de la soumission comme stratégie de survie ».

Herejes. Traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas, août 2014, 620 pages, 23 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le précédent roman de Leonardo Padura: L’homme qui aimait les chiens.

Rivières de la nuit, de Xavier Boissel – éd. Inculte

Rivieres de la nuit Xavier Boissel Inculte« Il est difficile d’établir avec précision ce qui précipita la lente désagrégation du monde. Le climat devenait toujours plus incertain, les cataclysmes se multipliaient ; la fonte spectaculaire des glaces annonça la débâcle. » Bref, ça sent la fin, alors la Fondation, mystérieuse organisation d’une puissance technologique et économique redoutable, inaugure sur une île du pôle Nord une sorte d’arche de Noé biologique, un grand congélateur préservant les échantillons de toutes les espèces végétales présentes sur la planète. Et elle y place son super vigile, Elja Osberg, sentinelle d’un bunker souterrain censé garantir la survie… de la vie.

Ce très court roman aux allures de longue nouvelle est construit sur l’alternance de deux points de vue différents : d’un côté, les rapports, au ton administratif, de William Stanley F., l’un des concepteurs de l’arche ; de l’autre, la voix intérieure du gardien solitaire, des années plus tard, dans les couloirs de son « jardin d’Eden glacé ». Pas de dialogue, pas de vis-à-vis. S’en dégage une impression de silence étrange, qui souligne le gouffre qui se creuse peu à peu entre ces deux voix. Car derrière l’ambition humanitaire de la Fondation, perce ici ou là, au détour d’une phrase ou d’une formule trop explicite, la réalité jusqu’au-boutiste d’un capitalisme qui tente de tirer profit de tout, même de la fin du monde (« La fonte des glaces est une aubaine, ses perspectives sont inédites et innombrables. »), et qui, en mettant à l’abri les semences des espèces végétales, se garde en réalité le droit de la breveter pour en avoir le monopole - « Nous allons pouvoir industrialiser la vie. »*

Face à cet abîme de cynisme surgit la voix du veilleur, qui comprend bientôt qu’il est le dernier homme sur terre, son fusil à l’épaule alors qu’il n’a plus personne sur qui tirer. Seul dans son frigo géant tandis que la nature reprend le dessus. « Désormais, libre et seul, je ferai corps avec la nuit. Je serai le gardien d’un tombeau où reposeraient les semences d’une nouvelle vie – ma solitude se consolerait à cet élégant espoir. » L’écriture ciselée de Xavier Boissel arrive à suggérer – et c’est là la marque des meilleurs auteurs d’anticipation – tout un monde en quelques phrases, à mettre des mots sur des sentiments extrêmes et des situations visionnaires. La fable écologique se mue alors en errance poétique, métaphore de l’homme dissous dans un monde qu’il aura lui-même anéanti pour se faire, sur son propre suicide, quelques dollars de plus.


*
Rappelons au passage quand la vraie vie, ça existe déjà, et que Monsanto a déjà breveté plusieurs semences. (Voir le film
Food Inc.)

 

Septembre 2014, 110 pages, 13,90 euros.

Un yakuza chez le psy, de Hideo Okuda – éd. Wombat

Un yakuza chez le psy Hideo Okuda WombatSuite des histoires d’Irabu le psychiatre le plus débile de Tokyo (ou le plus génial, on a du mal à trancher). Dans ces cinq nouvelles, Un yakuza chez le psy reprend les ingrédients qui avaient fait tout le sel du premier tome (dont on avait parlé ici) : chaque histoire est axée sur un patient englué dans une névrose dont il n’arrive pas à se dépêtrer et qui le conduit dans le cabinet du gros Irabu et de son infirmière aussi revêche qu’allumeuse. Une fois encore, le mystérieux docteur (sur lequel on en apprend tout de même un peu plus en rencontrant ses anciens camarades de promo) maltraite les pauvres malades, leur propose des solutions abracadabrantes pour régler leurs problèmes, et finalement… ça marche.

Au-delà de la dimension humoristique et de l’atmosphère bizarre de ces nouvelles perturbées par l’extravagance d’Irabu, avec lequel on sait jamais sur quel pied danser, Hideo Okuda affine encore son portrait d’un Japon au bord de la crise de nerfs. A travers les angoisses d’un yakuza incapable de supporter la vue d’un objet pointu – pas pratique, pour un gangster – ou d’un écrivain à l’eau de rose qui finit pas se noyer dans ses personnages mièvres et ses situations répétitives, Okuda dépeint une société nipponne frustrée, enserrée dans les carcans de la bienséance et de la bien-pensance, là où elle aurait besoin de légèreté, d’insouciance et d’un grain de folie. Grâce à Irabu, elle est servie.

Traduit du japonais par Jacques Lalloz, septembre 2014, 280 pages, 20 euros.


☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le précédent volume des aventures du psy Irabu : Les Remèdes du docteur Irabu.

911, de Shannon Burke – éd. Sonatine

Par Clémentine Thiebault

911 Shannon Burke SonatineOllie Cross est ambulancier à Harlem. Un quartier comme une zone de combat, l’expression revient encore très souvent au début de ces années 90. Des rues sales, des stations de métro délabrées, des poubelles qui débordent, des rats, des terrains vagues un peu partout, des taudis. La violence, le crime, la pauvreté et le désespoir. Ollie affecté à la station 18 « la plus grosse, la plus débordée, la plus difficile et la plus frondeuse de l’ensemble des services d’urgence de New York ». Sa vie qui devient une suite sans fin de lacérations, de blessures par balles, de crises cardiaques. D’asthmatiques, de schizophrènes, d’ados accouchant dans une cage d’escalier, de types s’immolant par le feu avant de se jeter par la fenêtre, de cadavres à des stades variés de décomposition. « Un bout de dentelle taché de sang, arraché à la chemise de nuit d’une vieille dame battue à mort avec des haltères, la main minuscule et recourbée d’un bébé mort de faim dans son berceau, une diabétique atteinte d’artériopathie oblitérante des membres inférieurs qui se plaignait qu’une drôle d’odeur de dégageait de son pied infecté… »

La mort anesthésiée à force d’être croisée, les changements manifestes et rapides. « Vous finissez par devenir parfaitement insensible, immunisé contre les sentiments. » Tous les sentiments. La mauvaise pente que l’expérience d’Ollie (comme un traumatisme) illustre en syncope. Que le récit égrène en un manuel terrible et hypnotique. « Garde les yeux ouverts. Reste calme. Et regarde toujours derrière toi.» « Vous n’aurez bientôt pour seul paysage que celui des quartiers insalubres, les exclus, les sans-abris, les fous, les toxicomanes, les malades, les mourants et le morts… Vous serez témoins de toutes les saloperies qu’on cache à la majeure partie de la population. » « Vous êtes formés pour affronter des désastres. Des accidents de voiture. Des démembrements. Des mutilations. Des brûlures » « Faut être préparé. C’est pas Disneyland, ici. On est à New York mon vieux ! » …

Les bleus et l’envie de sauver le monde. Les sirènes, les brancards, les brancardiers, les gyrophares, les aiguilles, le sang et les sanglots. Le sordide incessant et l’horreur banale qui confine au grotesque. La médecine punitive et les inguérissables. Le corps et l’esprit qui s’épuisent. « Lorsque plus rien n’a de sens, y compris la vie ou la mort d’autrui, vous n’êtes plus qu’à un pas du mal. Et ce putain de pas est terriblement facile à franchir. » A tombeau ouvert.

TRADUIT DE L’ANGLAIS (ÉTATS-UNIS) PAR DINIZ GALHOs, juin 2014, 208 pages, 16 euros.

Un voleur de Bagdad, de Sherko Fatah – éd. Métailié

Un voleur de Bagdad Sherko Fatah MétailiéCa commence comme un conte des Mille et une nuits, et ça finit dans l’horreur des massacres SS de la fin 1944. Porté par un souffle romanesque étourdissant, Un voleur de Bagdad nous entraîne dans le sillage d’Anouar, gamin des rues qui grandit en escaladant les murs de la légendaire cité traversée par le Tigre. L’Irak des années 1930 connaît alors ses premiers soubresauts nationalistes : pour se défaire de l’emprise britannique, les militaires se soulèvent contre les Anglais et s’allient avec le régime nazi pendant la Seconde Guerre mondiale. Partagé entre la bande de voleurs dont il envie la liberté, les militaires dont il admire l’uniforme et son amitié envers Ezra son ami juif, Anouar se retrouve vite au cœur des tourbillons d’une Histoire qui semble soudain s’accélérer sans lui laisser le temps de grandir. « Je viens de loin et je ne sais plus qui je suis. »

En plus d’être un formidable roman d’aventure, Un voleur de Bagdad parvient à cerner brillamment les enjeux de la période 1930-1950 en prenant un point de vue oriental sur les événements. Avec beaucoup de finesse, Sherko Fatah raconte l’imbrication de l’antisémitisme et du nationalisme arabe, montre comment la guerre 1939-45 a pu apparaître comme un espoir de libération pour les peuples colonisés, analyse l’étonnante alliance entre Hitler et le Grand Mufti de Jérusalem, rappelle comment le cynisme des Russes contribua au massacre de Varsovie, et raconte le destin méconnu des régiments musulmans de la SS.

Personnages réels et fictionnels s’entremêlent dans un récit porté par la voix d’Anouar, cette voix qu’il semble avoir perdu dans le bourbier sanglant d’une guerre trop grande pour lui. « Cela m’étranglait quand je voulais parler. (…) Lorsque j’étais revenu, ma capacité de faire un rapport, et a fortiori un récit, était réduite à néant. Et puis à qui aurais-je raconté comment un monde était tombé en ruine alors qu’ici, dans mon pays, tout était resté comment autrefois ? » On avait déjà pu prendre la mesure de l’inestimable talent de l’écrivain allemand (notamment avec En zone frontalière, 2004). Cette fois, on est hypnotisés par la fougue de son écriture, capable de nous entraîner avec autant de facilité des toits ensoleillés d’une Bagdad en ébullition aux étendues glacées d’une l’Europe de l’Est ravagée. Du grand art.

Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, septembre 2014, 468 pages, 22 euros.

Jeremiah Johnson, Le mangeur de foie, de Raymond W. Thorp & Robert Bunker – éd. Anacharsis

Jeremiah Johnson Le mangeur de foie Raymond W Thorp Robert Bunker Anacharsis« Un matin du mois de mai 1847, des Indiens crows tuèrent et scalpèrent la femme enceinte de John Johnston. Par la suite et durant de nombreuses années ce dernier tua et scalpa des Indiens crows avant de manger leur foie – cru. » Certains passent à la postérité grâce à une vidéo YouTube, Jeremiah Johnson (ou John Johnston, c’est le même en fait), lui, devient une légende de son vivant en bouffant des foies d’Indiens préalablement assassinés. Le récit de sa vie, résultat d’entretiens de Raymond W. Thorp auprès de ses compagnons montagnards survivants, adroitement remis en forme par Robert Bunker en 1958, vaut son pesant d’or.

Raconter l’histoire de Jeremiah Johnson, c’est raconter l’histoire d’une nation qui se forge à coups de fusils et de tomawaks. Né en 1824 dans une contrée encore largement inexplorée, le tueur de Crows s’éteint en 1900 sur une terre désormais quadrillée par les forts militaires, les colons et l’avancée du train qui déverse des centaines de « pieds tendres » toujours plus à l’Ouest. Entre-temps, le trappeur, 195 centimètres et 120 kilos de muscles, aura incarné cet Ouest farouche d’avant, traversant plusieurs conflits terribles, de la guerre de Sécession aux guerres indiennes.

Loin de l’émouvante adaptation épurée qu’en fera Sydney Pollack avec le beau Redford dans le rôle du bouffeur de foie, la vraie vie de Johnson se lit avec un mélange d’horreur et de fascination. Les scènes violentes sont d’une bestialité tellement sidérante qu’elles virent au grotesque (lorsque Johnson découpe une jambe à un Indien pour avoir un casse-dalle en réserve, ou lorsqu’il assomme un Indien avec la tête d’un autre Indien fraîchement décapité) – quand elles ne nous évoquent pas la terrifiante beauté du Méridien de sang de Cormac McCarthy.

Figure (barbue) d’une époque où le génocide indien se déroule sans que personne ne s’en émeuve réellement, Johnson tue des centaines de « nègres rouges » comme on écrase des cafards, avec une cruauté qui n’a d’égale que la folie de ses compagnons. « Toute sa vie, son seul souci avait été de ne jamais tuer des Blancs (même des Français). » C’est dire… Croquemitaine favori des mamans de l’époque pour faire obéir les enfants récalcitrants, trappeur génial capable de se retrouver dans une forêt sous la neige et en pleine nuit, tueur fou et rancunier, le Mangeur de foie trimballe sa solitude et sa soif de sang sur le continent pendant des décennies, comme un héros maudit de la mythologie antique, à l’existence jalonnée de massacres inouïs. Une sorte de titan qui, après lui, laissera le monde qu’il aura défriché à coups de couteau entre les mains d’hommes civilisés, faibles, mortels. Un monde dans lequel on préfère vendre un fusil à un Indien plutôt que de prendre son scalp – une aberration, foi de Mangeur de foie.

Crow Killer. Traduit de l’anglais (Etats-Unis), 280 pages, 22 euros. Préface de Xavier Daverat. 

Le Rêve du mouvement perpétuel, de Dexter Palmer – éd. Passage du Nord-Ouest

Le Reve du mouvement perpétuel Dexter Palmer Passage du Nord Ouest« Vivons à jamais dans cette île, puisqu’un père si docte, aux prodiges si rares, en fait un paradis », lâchait Ferdinand dans La Tempête pour décrire le bout de terre sur lequel Prospero le magicien vit avec sa fille Miranda. Chez Dexter Palmer, le paradis prend des allures de cauchemar. Dans ce roman-fleuve qui reprend les personnages de l’ultime pièce de Shakespeare, Prospero le magicien est devenu un inventeur génial qui vire peu à peu au dictateur mégalo. Une sorte de Willy Wonka sans le côté rigolo, un Howard Hughes fan du concours Lépine, enfermé dans sa tour d’ivoire depuis des années avec sa fille chérie qu’il séquestre pour que le monde ne la souille pas.

Mais si Le Rêve du mouvement perpétuel a gardé de nombreuses traces de Shakespeare, il doit aussi beaucoup à Isaac Asimov, voire au Magicien d’Oz. Nourri à l’esthétique rétrofuturiste qui caractérise le steampunk, il ne se cantonne pas à un genre mais ne cesse de muer au point que l’on a parfois l’impression de lire un roman gigogne, constitué de plein de petits romans bigarrés. Récit initiatique d’un jeune homme sans qualité dans une Xeroville où les robots ont commencé à prendre la place des humains, ce texte que Palmer a mis quatorze ans à écrire dégage une force peu commune. Evoque aussi bien l’amour père-fille que notre monde actuel vu à travers le miroir déformant de la science-fiction, il appréhende avec finesse le bourdonnement incessant de notre civilisation technologique. Cette civilisation où « tous les bruits du monde aboutissent au silence. »

Mais malgré la noirceur qui perce souvent et la haute tenue de son écriture, Le Rêve du mouvement perpétuel ne se départit jamais de son humour qui surgit toujours quand on s’y attend le moins, ni de son atmosphère de conte peuplé de licornes, d’androïdes, de princesses à sauver, d’inventions curieuses, de personnages hauts en couleur. De quoi imprimer sur nos rétines un enchantement enfantin, comme un pied de nez à cet « âge de la machine dans lequel les histoires n’ont plus leur place ».

The Dream of Perpetual Motion. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne-Sylvie Homassel et Blandine Longre, septembre 2014, 460 pages, 22 euros.

Duluth, de Gore Vidal – éd. Galaade

Duluth Gore Vidal GalaadePremière scène. Deux femmes discutent dans une voiture, Edna l’agent immobilier et une nouvelle venue dans la ville de Duluth. Soudain :

“Edna, il me semble qu’on est en train de lyncher un nègre.
- Oh, vous allez adorer Duluth ! J’en suis sûre. Nous avons de très bonnes relations interraciales, ici, comme vous pouvez le voir. Et pléthore de restaurants de nouvelle cuisine.”

En deux pages, Gore Vidal a déjà donné le ton – acide, grotesque, provocateur, ironique et foncièrement drôle – de ce texte de 1983 traduit à l’origine chez L’Âge d’homme. Duluth, c’est la ville américaine parfaite. Toutes les femmes sont belles (même si elles ne peuvent plus froncer les sourcils à cause de la chirurgie esthétique), les hommes sont des séducteurs (même s’ils ont le sexe turgide et non tumescent), les extraterrestres sont timides (ils ne sortent pas de leur soucoupe volante), les flics font bien leur boulot (même s’ils s’avèrent être des pervers nymphomanes) et les écrivains sont brillants (bien qu’ils ne lisent même pas les livres que leurs nègres ont écrits).

En bon pourfendeur de la société américaine, Vidal fait feu de tout bois, cisaillant le puritanisme ambiant à grands coups d’éclat de rire. Double parodique de la Dallas de J.R., Duluth voit sa tranquille existence rythmée par les tromperies, les mystères et les rebondissements bidons. On se croirait un peu dans la série Twin Peaks de David Lynch, avec sa musique dégoulinante et répétitive jusqu’à l’écoeurement. Le tout enrobé dans un habile jeu entre fiction et réalité, qui voit par exemple les personnages du livre avoir une vie après leur mort à Duluth, comme des comédiens qui seraient ensuite engagés pour jouer un nouveau rôle dans un autre livre ou une autre émission.

Gore Vidal pioche dans la SF, dans le polar, dans les romances à la Harlequin pour signer une charge implacable contre la bêtise humaine. Si sa vision d’une société américaine conservatrice, xénophobe et abrutie est d’une noirceur terrible, il choisit à l’inverse de l’exprimer par un rire subversif libérateur, qui laisse apparaître des dents féroces et une langue comique.

Réédition. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Mikriammos, juin 2014, 350 pages, 22 euros. Préface d’Italo Calvino.

L’Histoire de ma vie, de Henry Darger – éd. Aux forges de Vulcain

L Histoire de ma vie Henry Darger aux forges de vulcainHenry Darger, un type sans histoire qui vécut à Chicago au XXe siècle : petit employé sans envergure, homme discret, un peu secret certes, mais d’une banalité à pleurer. Sauf que lorsqu’il meurt en 1973, ses logeurs trouvent dans sa chambre une œuvre colossale : des centaines de toiles, aquarelles, collages, dessins, ainsi que trois textes monumentaux – deux romans de 8.000 et 10.000 pages, et une autobiographie, L’Histoire de ma vie, de 5084 pages précisément. Heureusement, son logeur n’est pas n’importe qui, mais un photographe du New York Times qui va s’atteler à faire connaître cet artiste ignoré.

Depuis, Henry Darger est devenu le symbole de ce que l’on appelle, avec une certaine condescendance, “art brut” ou “art outsider”, pour caractériser en gros un type qui ne s’est jamais pensé comme un artiste. Aujourd’hui de moins en moins marginalisée, sa production mêlant candeur et violence, qui raconte une guerre terrible entre les enfants et les adultes, brille par sa liberté. Affranchi de tous les codes et de tous les genres, Henry Darger a fomenté une œuvre visionnaire, délirante et en même temps maniaque, fantasque et mûrement pensée, entre la peinture de Bosch, l’imagination de Peter Pan, les comics de Superman et le surréalisme inquiétant du Magicien d’Oz (pour schématiser grossièrement).

Plutôt que de traduire les 5084 pages de son autobiographie, les éditions Aux forges de Vulcain ont donc choisi 150 pages de cette Histoire de ma vie, dans lesquelles Darger évoque surtout sa jeunesse, y ajoutant quelques belles illustrations de l’auteur qui permettront au néophyte d’appréhender son univers graphique. Et ce qui frappe tout de suite, c’est ce style froidement descriptif qui impose sa monotonie au point de devenir hypnotique. Darger enchaîne les courts paragraphes, sans découper son texte ni en penser la construction. Parfois il se reprend, d’autres fois il se répète, fait des sauts dans le temps, passe du coq à l’âne, le tout huilé par des liens de cause à effet inattendus, d’une logique qui nous échappe, et crée des effets loufoques qui font toute la poésie de ses descriptions – “Elle ne grondait jamais personne. C’était cependant une femme très grosse.”

Pêle-mêle, il nous raconte son père, sa scolarité, son internement à l’asile, ses divers emplois dans le service d’entretien d’hôpitaux, les hiérarchies dont il dépend. Derrière le détachement avec lequel il énonce ces faits bruts, dans le fond pas si intéressants, perce toute l’étrangeté d’un gamin fasciné par le feu et les perturbations météo qui, malgré tous ses efforts, n’arrive pas à paraître aussi normal qu’il le voudrait.

Pourtant si prompt à nous abreuver de détails dispensables, Darger nous ment, Darger nous dissimule certaines histoires, Darger ne nous explique pas tout. Il ne nous dit pas pourquoi ses camarades de classe le considèrent comme fou – d’après lui, parce qu’il faisait des “bruits curieux” pour les faire rire, et, dit-il, à cause de la “façon étrange que j’avais de bouger ma main gauche, comme si je pensais que la neige tombait”. Il revient souvent sur la violence épidermique qui semble le traverser, mais ne cherche jamais à l’expliquer et ne livre jamais de précision (“Une institutrice me gifla et mon père dut payer la note du médecin pour ce que je lui fis ensuite”). On le sent animé d’un profond sentiment d’injustice et d’une peur d’autrui qui abreuve son œuvre peuplée d’enfants martyrisés par les adultes sur fond de grandes flammes brûlantes. Et l’on touche du doigt l’univers abyssal, véritable monde parallèle imaginé par Henry Darger et qui, dans ses écrits comme dans ses peintures, semble contaminer notre réalité jusqu’à la faire dérailler.

Henry Darger Histoire de ma vie

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne-Sylvie Homassel, juin 2014, 144 pages, 19 euros.

Splendour, de Géraldine Maillet – éd. Grasset

Par Clémentine Thiebault

Splendour Geraldine Maillet Grasset Ceci n est pas un fait diversDans la nuit du 29 novembre 1981, Natalie Wood se noie face à l’île de Santa Catalina. Tombée du Splendour, ce bateau dont le nom en brandit les lambeaux, de la splendeur justement. Natalie, ivre. Morte. Tombée ? Poussée ? Noyée. “C’est qui Natalie Wood d’ailleurs ? Une énigme brune, une écorchure cinégénique, une mélancolie en fourreau d’organza, quelques citations et coupures de presse, une erreur d’aiguillage.” Une image en rade dans le Pacifique. Une actrice au déclin qui cachetonne “dans des nanars sans cinéma”.

Alors les amants à la chaîne, la vodka au goulot. Sexe désespéré et alcool amer. La vie qui tangue, la réalité qui noie, Natalie Wood à la dérive. La fiction plus enviable qu’une réalité aux allures de casting raté. Une fascination pour le pire, l’avenir qui se rétrécit. Le constat du néant. Un rire forcé. “Qu’on me donne de l’alcool, du foutre et des médocs.” A bord avant la chute, Robert Wagner le mari, Christopher Walken l’amant, la nocivité. “Je veux tout faire la nuit. Vivre, danser, baiser, accélérer, déraper, clamser...” Natalie Wood étrangement exaucée.

La confusion poignante des dernières 24 heures dans ce qu’il reste de la vie de cette femme. Dans sa tête, ses violences, ses silences, ses regards, ses souvenirs et ses absences. Et le trouble et le mystère. Empoignés avec style et justesse. Parce que “ce qui est atroce c’est de subir”.

Mai 2014, 160 pages, 14,90 euros.

Le Grand Bousillage, de Volker Braun – éd. Métailié

Le Grand Bousillage Volker Braun Métailié“Il avait passé toute sa vie au travail, ça avait été son besoin vital premier et maintenant qu’on le lui enlevait, ça devenait vraie rage et possession.” Flick, à peine soixante ans, perd son boulot. Mais incapable de tenir une journée de retraite forcée, tel un héroïnomane sans sa dose, celui qui “circulait toujours fringué de son invariable tenue, mousqueton au ceinturon, casque rouge” court au pôle emploi retrouver une occupation qui comblera son corps en manque d’activité. Le super-héros de la réparation et ennemi intime de la panne accumule les petits boulots rocambolesques, dans tous les domaines, et dans le monde entier, comme Hercule enchaînait ses travaux. Le problème, c’est que de la mine d’ex-RDA au marché de l’emploi du XXIe siècle, il y a un fossé que le bon Flick ne peut combler.

Roman picaresque dans lequel Don Quichotte et Sancho Panza se sont mués en un travailleur accro et son petit-fils, un jeune dadais en sweat à capuche, Le Grand Bousillage se présente comme un tour d’horizon du travail moderne, de la cueillette des fruits jusqu’aux performances des musées d’art contemporain. Les arabesques littéraires du style touffu, capable de nous raconter une grève d’ouvriers avec la verve de Shéhérazade narrant un épisode des Mille et une nuits, font de ce roman une fable grimaçante. Volker Braun mélange les tons, les niveaux de langue, joue avec l’intertextualité, l’oralité, les citations, les tournures désuètes. Attaquant par le rire l’aliénation, il pointe autant la nocivité de cette aliénation au travail, que sans le travail – lorsque l’on se retrouve sans emploi et exclu, en quelque sorte, de la société. Paradoxe que résume la sentence placée en exergue du livre : “Ô Travail, il vaudrait mieux que tu n’aies jamais commencé. Mais, une fois commencé, il faudrait que tu ne finisses jamais.”

Traduit de l’allemand par Jean-Paul Barbe, mai 2015, 224 pages, 22 euros.

La Faux soyeuse, de Eric Maravélias – éd. Gallimard/Série Noire

Par Clémentine Thiebault

La Faux soyeuse Eric Maravelias Gallimard Serie NoireParis, septembre 1999. Dans un taudis et partout, la canicule encercle la déchéance d’Eckel le taré et tout. Ce qu’il reste de Fanck le ouf. Un corps pitoyable vaincu tantôt par la dope, tantôt par le manque, la maladie, la souffrance et la peine. Et le chaos des souvenirs.

Les années 80, la sortie de l’adolescence et la banlieue qui découvre la poudre en masse. L’union qui fait la force, le fric qui fait désormais l’union. Les magouilles, la violence, le deal et la mort. Les heures fastes. Puis la dope « cette pute », « salope infâme » qu’ils s’injectent et la dépendance. Le vol, les mensonges, le manque qui suinte, la crasse, le désespoir. Les couleurs abîmées, les odeurs faisandées. Les suées, le VIH, la pourriture, les symptômes qui étrillent la nuée des criquets – « l’expression que les jeunes dealers ont collé aux toxicos. Ils déboulent sur un plan en masse, venus d’on ne sait où. Comme ces bestioles sur un champ ». L’avenir en forme de cercueil. La destruction de Franck et d’autres. La trajectoire furieuse d’une génération qui plonge dans le chaos « sans exemple vivants de la déchéance pour inspirer la crainte ».

L’histoire de Franck, celle de l’auteur aussi et d’un monde, entre commotion romanesque et adresse documentaire. Une langue à vif, une écriture qui écorche, qui pointe l’incohérence des fantasmes télégéniques des mal initiés (on ne chauffe pas la blanche malheureux !), décortique les rouages du trafic, les ravages du commerce, le carnage de la consommation. Et l’incarne avec la brutalité ajustée de celui qui a su trouver les mots pour dire qu’il en est revenu.

Mars 2014, 256 pages, 16,50 euros.

Le Système D, de Nathan Larson – éd. Asphalte

Le Système D Nathan Larson AsphalteNew York déserte. Plus personne n’ose circuler dans les rues, à part des rumeurs dignes du croquemitaine. Même le pont de Brooklyn est en ruines depuis la série d’attentats qui a tout détruit sur son passage. Ceux qui survivaient dans les décombres, une bonne pandémie de grippe s’est chargée de les achever. Aujourd’hui, ne restent que quelques milliers d’habitants affamés, sans eau ni électricité. C’est dans ce décor apocalyptique, digne d’un film de zombies ou de L’Armée des douze singes de Terry Gilliam, que Dewey Decimal se voit confier une nouvelle mission par le procureur de NYC : buter un mafieux ukrainien.

Parano, angoissé, incapable de se souvenir de son passé, hypocondriaque qui ne se sépare jamais de son savon antiseptique dont il se badigeonne sans cesse, Dewey Decimal est un tueur mi-machine de guerre, mi-paumé pathétique. Il pourrait presque sortir d’un blockbuster des années 1990 avec Bruce Willis en tête d’affiche si Larson n’en faisait pas un personnage atypique et attachant, sorte d’héritier du Montag de Fahrenheit 451 (pour son envie de sauver les livres) qui aurait troqué sa tenue de pompier pour un gilet pare-balles et un Beretta chargé. Entre le pessimisme des dystopies à la Philip K. Dick et l’ambiance du noir hard-boiled américain, l’auteur nous happe dans son univers en lambeaux qui fait évidemment écho au nôtre, porté par l’urgence de son écriture succincte. Plongez dans Le Système D, vous n’en réchapperez qu’à la dernière page (ça aussi, on dirait un slogan de film des années 1990).

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patricia Barbe-Girault, juin 2014, 256 pages, 21 euros.

Krimi : une anthologie du récit policier sous le Troisième Reich, par Vincent Platini – éd. Anacharsis

Krimi une anthologie du recit policier sous le troisieme Reich Vincent Platini Anacharsis10 mai 1933. Des dizaines de camions déversent devant l’opéra de Berlin plus de 25.000 livres qui vont être réduits en cendres, au cours de cette soirée qui s’achève sur un discours de Joseph Goebbels. A peine arrivés au pouvoir, Hitler et son ministre de la Propagande mettent au pas la littérature sous prétexte de lutter contre “l’esprit non allemand”. Arrestations, autodafés, censure, interdictions d’écrire : les écrivains sont surveillés de près ; pourtant, le roman policier, le Krimi, va lui continuer de prospérer.

Ironiquement, c’est l’habituel dédain envers ce genre mal considéré qui va en partie le servir. Car là où la grande littérature se retrouve très vite encadrée par le Reich, cette sous-littérature, elle, continue de survivre, profitant du mépris des institutions pour devenir une niche de (relative) liberté, propice à une “contrebande littéraire”. D’autant que dans sa volonté de toujours divertir les foules, Goebbels soutient activement la culture populaire, et ne souhaite aucunement priver le peuple d’un de ses mets favoris : le Krimi, son sens de l’aventure et son appétit pour l’évasion – Krimi qui doit tout de même, au passage, surmonter une difficulté idéologique : comment écrire romans policiers alors que le crime a officiellement disparu du Reich ?

Plutôt que de signer un essai, l’universitaire Vincent Platini nous laisse nous frotter directement aux textes de l’époque 1933-1945, réunissant une douzaine de nouvelles, extraits, courts romans ou articles issus de ce pan méconnu et encore trop peu étudié de la culture allemande. Chaque texte est présenté avec précision, mais en prenant soin de laisser au lecteur sa liberté d’interprétation. Car contrairement à ce que l’on pourrait croire, le Krimi n’a pas été qu’un outil du pouvoir. Certes, on trouve ici des textes qui soutiennent ouvertement le régime nazi comme ce premier récit, dont le ton moraliste et les effets pompeux prêtent à sourire. D’autres fois, la subversion apparaît, évidente, dès les premières lignes, souvent de haute tenue littéraire (chez Adam Kuckoff particulièrement). Mais le plus souvent, le propos joue volontairement sur l’ambiguïté, offrant un visage prompt à satisfaire les comités de censure mais qui, après une lecture attentive, s’avère plus ambivalent qu’il n’en a l’air.

Travail d’historien qui observe, par le prisme de la littérature, l’effet d’une dictature totalitaire sur la culture de masse, Krimi est aussi une anthologie littéraire qui pointe les ponts inattendus entre les romans policiers du IIIe Reich et le hard-boiled américain, ou montre comment la volonté de développer un genre allemand émancipé de l’école britannique pose les base du polar germanique d’après 1945. Sans oublier de rappeler, sous la plume farfelue et condescendante d’Arnold Eichberg, que pour les gens insatisfaits dans leur vie personnelle ou professionnelle, les “contractions internes des troubles de la santé (dérèglement des glandes), peuvent sans doute être soignées de cette manière” – en lisant cette piètre littérature de divertissement : le roman policier, évidemment.

Textes choisis, présentés et traduits de l’allemand par Vincent Platini, avril 2014, 450 pages, 22 euros.