Deux petites filles, de Cristina Fallarás – éd. Métailié

Deux petites filles Cristina Fallaras 194x300 Deux petites filles, de Cristina Fallarás – éd. MétailiéAu milieu des zonards, des junkies et de ceux qui font tourner la machine en donnant à la population son comptant de sexe et de drogue, Victoria González mène son enquête pour retrouver le tortionnaire de deux soeurs en bas âge, sauvagement assassinées. Quarantenaire, ex-droguée, journaliste ratée, assistée d’un fainéant sympathique, Victoria n’est pas un détective comme en accouche habituellement le polar. Déjà parce qu’elle est une femme, ce qui n’est pas si courant (son personnage à l’humour cinglant rappelle par instants la détective de l’Italienne Grazia Verasani). Ensuite parce qu’elle est enceinte de six mois, certes. Mais surtout parce qu’elle est traversée par une rage sauvage, qui la dévore. Cristina Fallarás n’a pas esquissé un enquêteur féminin juste pour se faire remarquer. Elle compose un personnage retors, à la fois attachant et angoissant auquel elle parvient à donner une densité remarquable.

Mettre les pieds dans le Barcelone de Cristina Fallarás donne l’impression de revenir, des années plus tard, dans la cité catalane telle que nous l’avait laissée Manuel Vázquez Montalbán. Cette ville que le détective Pepe Carvalho, à la fin, ne comprenait plus, ayant perdu peu à peu ses repères, ses vieux amis, ses complices les putes du Barrio Chino et ses ruelles d’antan, recouvertes par le goudron de la modernité. Entre une sordide banlieue et le quartier du Raval, à quelques encablures des Ramblas des cartes postales, Cristina Fallarás épluche une Barcelone pelée, damnée, “métropole miniature, marmite à faire macérer les touristes”.

Roman amer à la noirceur venimeuse, Deux petites filles semble se dérouler dans une ville sous-marine, au milieu des noyés, des vestiges du passé en décomposition et des cadavres bouffis par l’eau sombre. Comme si tout s’opérait sous “un porche triste dans une rue triste d’un quartier triste que tout le monde insiste pour appeler joyeux ou coloré ou populaire parce qu’ils ont honte d’admettre qu’il n’est plus que très triste et qu’il ne reste aucune trace de ce qu’il était en d’autre temps, quand l’oisiveté était plus simple, qu’il y avait des putes bien en chair, des comiques, des promenades, des choristes ou une chanson à la radio à la gloire des amours célibataires”.

Las niñas perdidas. Traduit de l’espagnol par René Solis, mars 2013, 220 pages, 17 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Tatouage, de Manuel Vázquez Montalbán.

François Guérif : Du polar, Entretiens avec Philippe Blanchet – éd. Payot

Par Clémentine Thiebault

Du polar François Guérif Blanchet 185x300 François Guérif : Du polar, Entretiens avec Philippe Blanchet   éd. Payot

Durant l’année 2012, souvent à l’heure du café, Philippe Blanchet a investi le bureau de François Guérif pour de longues conversations sur le roman policier. Evoquant les premières lectures (Stevenson, Conan Doyle…), le cinéma américain très tôt, le noir très vite. Dashiell Hammett (« La Moisson rouge, une espèce de choc extraordinaire »), David Goodis (« Des livres déchirants »), James Cain (« Le plus méconnu des grands écrivains de romans noirs »), Fredric Brown ou Jim Thompson (Le « célinien » qui « décrit une descente dans les tréfonds de l’âme humaine comme personne n’avait osé le faire avant lui »), Léo Malet (« Un type formidable »)…

Des auteurs qu’il défendra inlassablement, d’abord en tant que libraire (au Troisième Oeil) puis en tant qu’éditeur – Red Label, la revue Polar, puis chez Rivages évidemment. La relève : Frédéric Dard, Jean-Patrick Manchette (Qui va « ramener la politique au premier plan ») et le néopolar. Robin Cook « le saint dostoïevskien », Edward Bunker et la prison « sans pathos », James Lee Burke, James Crumley. James Ellroy bien sûr (« Une violence extrême et fascinante »). Dennis Lehane, David Peace et les Français qu’il suivra (Marc Villard, Pascal Dessaint, Jean-Hugues Oppel…). Le roman d’espionnage, le polar nordique, l’écriture, la traduction, les fidélités autour d’une indéboulonnable passion : le polar.

Le regard aiguisé d’un gros lecteur, cinéphile boulimique, éditeur incontournable, curieux passionné dont le parcours et les choix permettent, d’anecdotes jamais anodines en références parfaitement situées, de balayer un pan entier de l’histoire du polar (et du noir beaucoup) en France de l’ère des gangsters des années trente jusqu’au serial-killer contemporain. « En fin de compte, j’aurais tendance à faire la même remarque que Robin Cook : je me rends compte que, personnellement, 80% de ce qui m’intéresse dans mes lectures, c’est du roman noir. Voilà… »

Avril 2013, 320 pages, 20 euros.

Cible nocturne, de Ricardo Piglia – éd. Gallimard

Cible nocturne Piglia 205x300 Cible nocturne, de Ricardo Piglia – éd. GallimardRions d’abord un peu en lisant la quatrième de couverture du roman : Cible nocturne est un roman policier, mais d’un genre nouveau (…), l’intrigue policière devient le point de départ d’une réflexion et d’une écriture incisives et brillantes dont le but est de révéler – noir sur blanc – les multiples visages cachés de l’Argentine contemporaine.” Incroyable, personne ne nous a prévenus mais c’est bien arrivé : Piglia a eu l’idée d’utiliser le roman policier comme outil littéraire pour parler (noir sur blanc) de l’Argentine. Dingue ? Ah non. Evidemment, Ricardo Piglia n’invente rien : depuis les années 1920 (et même avant) nombre d’auteurs ont montré qu’on pouvait se servir du cadre du roman policier pour raconter le réel, et “observer les manifestations extrêmes de la misère et de la folie”. Que le roman noir ait bientôt cent ans et que l’esprit perspicace qui signe ce résumé travaille en plus pour Gallimard, l’éditeur de la fameuse Série Noire, ajoute à l’ironie de la situation.

S’il ne révolutionne donc le genre policier en le faisant glisser vers le noir, l’auteur d’Argent brûlé se fond par contre à merveille, une fois encore, dans le roman de genre pour dresser un portrait de l’Argentine rurale des années 1970. “Ca ressemblait à la Sicile, car tout s’arrangeait en silence, des villes silencieuses, des chemins de terre, des contremaîtres armés, des gens dangereux. Un monde très primitif.” Un crime est commis, un mulâtre américain flambeur, débarqué au fin fond de la Pampa, est retrouvé poignardé dans sa chambre d’hôtel. L’incorruptible commissaire Croce, porté par ses intuitions quasi magiques, mène l’enquête.

Rapidement pourtant, la trame classique de ce roman va partir en lambeaux. Le personnage de Croce est mis sur la touche, l’enquête change complètement de direction. Piglia s’applique en plus à casser la linéarité de l’enquête en troublant la temporalité de son roman et en perturbant le récit avec une profusion de notes de bas de page. Dans une Argentine pastorale dont la tranquillité est bouleversée par l’arrivée de la modernité, l’argent affirme son pouvoir, soutenu par un régime dictatorial et des élites corrompues jusqu’à la moelle. Ici, on règle ses comptes par lettres anonymes, on enferme les oiseaux de mauvais augure à l’asile, on s’oublie dans la drogue, on s’enferme dans la folie pour résister à celle du monde extérieur. Impossible, dans ces conditions, de mener le roman policier à son terme : la vérité et la logique n’ont plus cours dans cette contrée souillée. “Il faudrait inventer un nouveau genre policier, la fiction paranoïaque. Tout le monde est suspect, tout le monde se sent poursuivi. Le criminel n’est plus un individu isolé, mais une bande qui détient le pouvoir absolu.”

Blanco nocturno. Traduit de l’espagnol (Argentine) par François-Michel Durazzo, janvier 2013, 310 pages, 22 euros.

Misty, de Joseph Incardona – éd. Baleine

Par Clémentine Thiebault

Misty Joseph Incardona 210x300 Misty, de Joseph Incardona   éd. BaleineMolly avait été sa secrétaire, puis sa femme, puis elle était partie. Depuis, Samuel Glockenspiel, 53 ans, détective privé imper et chapeau mou, végète dans son bureau, sur un pliant. “Dans cette ville, officiaient très exactement 309 détectives privés. Mon nom figurait en milieu de liste dans les Pages jaunes. Au niveau de la clientèle, par contre, je me situais bon dernier, la voiture-balai dans le rétro.” Chips et salami, taux de cholestérol et compte en banque dans le rouge, déprime et surpoids. “Vous êtes seul et amer.” Et sans boulot. Jusqu’à ce message. Un truc à la fois simple et risqué, très bien payé. Retrouver et rapporter une clé restée dans la doublure du veston d’un défunt, inhumé. L’affaire à 100.000 dollars, celle dont rêve tout privé avant de raccrocher. Mais sa cliente n’est pas la seule à chercher la clé. Les enchères montent et de drôles de choses se jouent dans son dos. “Vous êtes l’enjeu d’une partie qui vous dépasse, Sam. Concentrez-vous sur votre champ des possibles. Le reste ne vous appartient pas.

Incardona qui s’amuse, propulse son détective, “relique d’un monde englouti”, dans un récit sombre, échevelé et référentiel. L’enquête truffée de clins d’œil bienvenus oscille habilement entre le hard-boiled chandlerien et bizarre lynchéen. On y croise Pollock en voisin, Eddie Bunker qui deviendra écrivain, Jon Voight et Dustin Hoffmann “sur le macadam mouillé par une averse cinématographique”, le fantôme d’un pianiste, des jumelles, un nain bossu, la mort, une Milady. On apprend pour Dortmunder – “Ouais, lui aussi pointe au chômedu. Fin d’une époque, changement générationnel et crise du polar” -, on devine Erroll Garner et hommage en abyme, Play Misty for me. On pense au Pulp de Bukowski. “Car les vrais durs ne dansent pas. Ils creusent.”

Mars 2013, 190 pages, 16 euros.

Chiennes de vies, de Frank Bill – éd. Gallimard/Série Noire

Chiennes de vies Frank Bill 209x300 Chiennes de vies, de Frank Bill – éd. Gallimard/Série NoireDepuis quelques années, le roman noir américain quitte son traditionnel décor urbain pour s’installer dans des bleds de plus en plus miteux. James Crumley, Harry Crews, Larry Brown ou Chris Offutt avaient déjà initié le mouvement à partir des les années 1980. Récemment, William Gay, Ron Rash et Donald Ray Pollock sont allés plus loin encore, enfouissant leurs intrigues dans un décor en friche peuplé de consanguins, de paysans, d’alcoolos ou de paumés défoncés venus du fin fond de l’Ohio, du Tennessee ou de la Caroline. Et comme Donald Ray Pollock (qu’il remercie d’ailleurs en fin d’ouvrage) avec le village de Knockemstiff, ou, il y a un siècle, Sherwood Anderson avec Winnesburg-en-Ohio, le nouveau venu Frank Bill joue sur une unité de lieu, élargie cette fois à un Etat entier, l’Indiana.

Les ingrédients restent les mêmes : un paquet de types brutaux, qui résolvent leurs problèmes à coups de poing ou à coups de gros calibre. De la bière tiède et des labos de meth planqués derrière les arbres. Des combats de chiens (ou d’hommes) dont l’argent des paris coule à flot. “Un paysage de remorques corrodées et de fermes délabrées devant lesquelles traînaient des tracteurs rouge argile abandonnés, ainsi que les diverses carcasses de véhicules posées sur les parpaings. (…) Il ne restait plus qu’à attendre que la loi du talion pointe sa tête hideuse.” Ajoutez-y quelques règles archaïques, des fantômes qui hantent encore le Sud profond et des gangs salvadoriens venus vendre de la drogue au bouseux, et vous avez la recette de ces Chroniques du Sud de l’Indiana.

Si son écriture n’a pas (pas encore ?) la puissance dévastatrice de celle de Donald Ray Pollock ou la majesté ensorcelante de William Gay, Frank Bill fait déjà admirer l’impact de son style, notamment pour esquisser des personnages très denses. Tendues au point de rompre, ses nouvelles se coulent dans le monde âpre et impitoyable de ces autres Etats-Unis, à des millions de kilomètres des lumières de la ville. Entre la génération brisée des vétérans du Vietnam et celle traumatisée par la guerre en Afghanistan, les âmes coincées ici ne s’affirment que par le sang, tentant de survivre au milieu des viols, des meurtres et des vengeances qui ont tailladé le tissu social.

Frank Bill ausculte particulièrement le noyau familial, mis à mal par la pauvreté et la violence de cet Indiana implacable : on vend sa petite-fille pour quelques billets, on tue son père pour un héritage, on bat son épouse comme un sourd en sachant très bien qu’un jour, les enfants viendront la venger. Sous ce ciel assombri, hommes et femmes ressemblent de plus en plus à ces chiens qu’ils forcent à s’entretuer dans des combats clandestins, pour tromper l’ennui. Les seules lueurs d’espoir se cachent dans la mort des autres, ou dans la fuite, loin, très loin. “Il ignorait encore où les mènerait leur voyage, et il s’en fichait ; il savait juste qu’il ne s’arrêterait pas avant d’avoir mis plusieurs Etats entre eux et les crimes du sud de l’Indiana.”

Crimes in Southern Indiana. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Maillet, janvier 2013, 250 pages, 21 euros.

☛ POURSUIVRE AVEC > Nos interviews de Ron Rash et de Donald Ray Pollock, et notre article sur le dernier William Gay.

L’Etrange destin de Katherine Carr, de Thomas H. Cook – éd. Seuil Policiers

Par Clémentine Thiebault

Etrange destin Katherine Carr Thomas Cook 185x300 LEtrange destin de Katherine Carr, de Thomas H. Cook   éd. Seuil PoliciersPour George Gates il y eu la vie de vagabond d’un auteur de récits de voyages. Puis Celeste et Teddy. La mort de Teddy, enlevé à l’arrêt du car sept ans plus tôt, le corps décomposé finalement découvert par un vieux pêcheur à la ligne. George, englué dans sa propre histoire, ne peut plus que trouver refuge dans la banalité d’un travail de journaliste de petite ville, rédigeant d’anesthésiants portraits locaux pour le Winthrop Examiner“forme de journalisme très éloignée de celle d’Orwell”. Rage et rituels quotidiens d’un homme seul qui tente d’échapper à ses visions trop violentes – “lugubre et perpétuel voyage que de ressusciter ce moment” – depuis sept ans. Particulièrement difficile ce soir anniversaire. Alors le O’Shea’s Bar, voûté sur les verres qui s’enchaînent. Et la rencontre avec Arlo McBride, flic retiré qui avait participé aux battues, qui lui confie l’étrange histoire de Katherine Carr, poétesse disparue vingt ans plus tôt “comme si elle avait taillé une ouverture dans ce monde-ci et l’avait franchie pour passer dans un autre”. Un mystère, sombre et épais, que George va tenter d’élucider, se plongeant dans le récit laissé par la “victime” avant sa disparition.

“Un journaliste au passé tragique lisant l’histoire écrite par une femme volatilisée dans des circonstances mystérieuses que lui avait confiée un enquêteur à la retraite. Un classique du genre”, tente de nous faire croire l’auteur. Avant de brouiller les pistes, une fois encore. Polar, roman gothique, fantastique, Cook joue habilement de toutes ces cartes littéraires avec une maîtrise qui ne cesse d’étonner, enchâssant sans esbroufe le récit dans le récit, faisant bouger les lignes rendues poreuses entre réalité et fiction, jouant avec le temps suspendu ou compté qui s’étire alors entre passé et présent sans futur, entre souffrance, notion de justice et désespoir. “Pouvoir s’accrocher à l’espoir de ne pas perdre l’espoir” et “se confronter à la présence réelle de ce mal inaltéré” dans une dualité sans manichéisme que portent les personnages adroitement manipulés.

The Fate of Katherine Carr. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Loubat-Delranc, janvier 2013, 304 pages, 19,80 euros.

Criminels ordinaires, de Larry Fondation – éd. Fayard

Larry Fondation Criminels ordinaires 188x300 Criminels ordinaires, de Larry Fondation – éd. FayardCe que Larry Fondation aime dans la fiction, c’est sa capacité à coller au plus près de la réalité. Après Sur les nerfs, les junkies, les dealers, les délinquants et les jeunes paumés des quartiers noirs, il poursuit son exploration au ras du bitume de Los Angeles. En plus des jeunes laissés-pour-compte capables de tout pour grappiller quelques dollars, il se frotte cette fois à une population qui traîne du côté des bars où elle ingurgite bière et whisky. Encore plus que la pauvreté, l’écrivain américain cerne les contours d’une solitude, qui se manifeste par un égoïsme implacable. Chacun écrase sans scrupule son voisin pour pouvoir faire quelques pas de plus.

Dans cette Los Angeles-là, tout est régi par la violence. Une violence brute, épidermique, où chaque situation du quotidien, même la plus banale, est susceptible de basculer vers l’irrémédiable. Tout le monde est armé. Les flingues se dressent pour un oui ou pour un non, à cause d’un accrochage en voiture ou d’une querelle de comptoir. Le premier qui frappe a le plus de chance de survivre, alors tant pis si ça n’en valait pas la peine. Dans une indifférence stupéfiante, le meurtre est devenu monnaie courante, au même titre que le sexe qui au mieux, est tarifé, au pire, forcé. Avec l’alcool et l’adrénaline des mauvais coups, il reste cependant le meilleur dérivatif d’une société en déliquescence, dans laquelle les gens ne se rencontrent pas, mais s’affrontent.

Avec son style acéré, dégraissé de tout superflu, et son “je” dérangeant qui nous attrape par le col pour nous mettre le nez dans la fange, Larry Fondation tire le portrait de Los Angeles comme d’autres font de la photographie. Dans une économie littéraire qui finit par rappeler le minimalisme de Félix Fénéon, Fondation essore ses textes pour les rendre encore plus percutants, encore plus effilés, et rendre compte d’une humanité malade. L’absurdité de certaines situations est telle qu’il ne reste parfois plus que l’humour pour en rendre compte. Comme lorsque ce type se plaint que la tarte qu’il a volée est répugnante, ou que ce cambrioleur et ce cambriolé refusent de baisser leurs armes, et passent la soirée à regarder la télé en se tenant en joue. Jusqu’à ce que tout bascule, une fois encore, et que le désespoir annihile même ces derniers éclats de rire jaunes. Un recueil à l’impact étourdissant, servi par une écriture magistrale.

Common Criminals. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexandre Thiltges, février 2013, 160 pages, 15 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > l’interview de Larry Fondation : cliquer ici.

☛ A LIRE AUSSI > notre article sur son précédent roman : Sur les nerfs.

L’assassin qui est en moi et L’Echappée, de Jim Thompson – éd. Rivages/Noir

jim thompson Lassassin qui est en moi et LEchappée, de Jim Thompson – éd. Rivages/NoirC’est tout le paradoxe de la Série Noire. En 1945, la collection que crée Marcel Duhamel chez Gallimard installe le polar dans le paysage littéraire. Elle fait connaître en France les Américains Dashiell Hammett, Raymond Chandler, Chester Himes, Horace McCoy ou James Cain. Sans la Série Noire, le roman noir n’aurait peut-être jamais percé en France ; l’importance des fameux livres à la couverture jaune et noire sur le genre fut assurément sans égal dans le monde. Seulement, pour s’imposer auprès du grand public, il faut baisser les coûts. Les traductions, mal payées, sont vite expédiées ; les coupes sont innombrables, sacrifiant parfois des chapitres entiers puisque tout doit entrer dans un format de 250 pages. Les passages psychologiques, notamment, sont les premières victimes de ces caviardages.

Encore plus contestable, l’uniformisation du ton de ces romans d’outre-Atlantique, rendus dans un français argotique gouailleur, qui rend beaucoup de textes illisibles aujourd’hui. Pourtant, alors que Gallimard a fait retraduire nombre de ses classiques de la “blanche” (James Joyce, F. Scott Fitzgerald, Alfred Döblin…), il continue de vendre sans scrupules de nombreuses éditions faussées de classiques du noir. Alors, ce sont d’autres éditeurs qui s’y collent, comme, récemment, Gallmeister avec sa retraduction du Tireur. Et, surtout, les éditions Rivages, qui travaillent sur ce fonds patrimonial du polar. En plus de leurs nouveautés, elles rééditent dans des versions intégrales Donald Westlake, Elmore Leonard, Shirley Jackson, Elliott Chaze et donc Jim Thompson. Thompson qui reste l’un des exemples les plus parlants de ces traductions aléatoires, son roman Pop. 1280 ayant été traduit en français sous le titre 1275 âmes – cinq habitants portés disparus dès le titre, ça promet… L’assassin qui est en moi, jusqu’alors amputé de presque un quart de sa longueur, et L’Echappée, avec toute l’ambiguïté de sa fin tronquée en version Série Noire, sont enfin disponibles.

Jim Thompson assassin en moi 194x300 Lassassin qui est en moi et LEchappée, de Jim Thompson – éd. Rivages/NoirL’assassin qui est en moi (1952)

L’un des romans les plus impressionnants de l’écrivain américain. Dans cette nouvelle traduction, il gagne encore en force et en noirceur, sublimé par les monologues intérieurs de Lou Ford, shérif adjoint schizophrène d’un petit bled tranquille. En façade, Lou est un brave type un peu simplet à l’accent traînant. Derrière ce masque qu’il n’ôte jamais, c’est un forcené dévoré par une fureur incontrôlable, qui hait les femmes et manipule ses congénères. Il s’enfonce dans un tourbillon de folie, de sadomasochisme et de sang, ponctué par des instants de grâce irréels, et des sentences d’un pessimisme inouï – “Si le Seigneur a commis une erreur en nous créant, nous les humains, c’est celle de nous donner envie de continuer de vivre quand nous avons le moins d’arguments valables pour nous accrocher à notre existence.” En toile de fond, Thompson crache sur une société viciée où tout le monde semble jouer un rôle, et où la bêtise, la perfidie et le souci des apparences a depuis longtemps asphyxié l’humanité dans le cœur des hommes.

The Killer inside me. Nouvelle traduction de Jean-Paul Gratias, octobre 2012, 270 pages, 8,65 euros.

 

Jim Thompson L echappee 195x300 Lassassin qui est en moi et LEchappée, de Jim Thompson – éd. Rivages/NoirL’Echappée (1958)

L’Echappée paraît d’abord très classique. Un braquage de banque mené de main de maître, une fuite millimétrée, quelques complices gênants à écarter. Un couple de bandits en cavale : Doc, génie du crime, calculateur et arnaqueur-né, et Carol, jeune femme autrefois falote qui s’épanouit depuis qu’elle est passée du mauvais côté de la barrière. Pourtant, leur plan parfait va peu à peu s’effilocher, en même temps que la méfiance, instillée avec une grande subtilité par l’écriture sèche et agressive de Jim Thompson, contamine les deux amants. Peu à peu, le roman glisse dans une sorte de cauchemar paranoïaque, traversé, dans les cinquante dernières pages, par des scènes d’une claustrophobie insupportable. L’ultime chapitre en forme de faux happy-end rongé par le cynisme, et cette impression, persistante, que l’existence ne serait qu’une sorte de piège malsain, achève de rendre cette Echappée si étrange et si insolente.

The Getaway. Nouvelle traduction de Pierre Bondil, octobre 2012, 240 pages, 8,65 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > les autres retraductions déjà évoquées : cliquer ici.

Un voyou argentin, de Ernesto Mallo – éd. Rivages/Noir

Un voyou argentin Mallo 193x300 Un voyou argentin, de Ernesto Mallo – éd. Rivages/NoirSuite directe de L’Aiguille dans la botte de foin (2009), ce nouveau roman d’Ernesto Mallo met en scène Perro Lascano, laissé pour mort dans l’épisode précédent. S’il est bien vivant, Lascano est en sale état, a perdu son boulot de flic en même temps que la trace de sa dulcinée, qu’il n’a pas vue depuis l’agression qu’il a subie. Bref, encore un enquêteur paumé, qui n’est pas vraiment sûr de ce qu’il est censé faire, à l’image d’une Argentine schizophrène. Si la dictature a laissé place à la démocratie, le pays, en pleine mutation, reste englué dans son terrible passé. “Sur les pavés doivent encore résonner les cris de ceux qu’on a torturés, de ceux qu’on a exécutés, des jeunes gens qu’on a balancés à la mer depuis un avion ainsi que les pleurs des pères, des mères, des amis, des amants à qui ils manqueront à jamais.”

Les enfants disparus n’ont pas refait surface, et le souvenir des tortures est encore douloureux, d’autant que les anciens tortionnaires ne sont toujours pas inquiétés. Alors que Buenos Aires se peuple de “têtes de nœud” en costard, et se la joue comme la City avec ses immeubles de verre flambant neufs, rien ne change vraiment. Les banques ferment toujours du jour au lendemain, la ville n’est plus “qu’un endroit imprégné, contaminé par l’horreur et la mort”, et le gouvernement, avec la complicité des grandes entreprises, “vole jusqu’à l’envie de vivre aux gens”.

Sans être d’une originalité folle, le roman d’Ernesto Mallo saisit parfaitement le parfum étrange de cette période d’entre-deux. A travers l’enquête erratique de son héros désabusé, apparaît la nécessité de digérer son histoire, aussi douloureuse soit-elle, pour pouvoir aller de l’avant. Charge contre ceux qui “sont restés planqués dans leur coin en priant chaque nuit pour que la boue ne vienne pas les éclabousser”, Un voyou argentin semble placer son espoir dans la nouvelle génération, symbolisée par un jeune procureur incorruptible, bien décidé à ne pas laisser les bourreaux d’hier couler une douce retraite. Ceux de la vieille école, eux, n’y croient plus vraiment.

DELINCUENTE ARGENTINO. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Olivier Hamilton, 240 pages, 8 euros.

Coffret Edogawa Ranpo – éd. Picquier poche

Coffret Edogawa Ranpo Poche 194x300 Coffret Edogawa Ranpo – éd. Picquier pocheEdogawa Ranpo (1894-1965) passe traditionnellement pour le père du roman policier japonais. Celui dont le pseudonyme est une transcription phonétique d’Edgar Poe explora en effet ce genre en profondeur, notamment à travers les enquêtes de son détective Akechi Kogoro, imaginant des intrigues retorses où le crime s’apparente souvent à une recherche esthétique macabre. Si ses œuvres ont un peu vieilli, leur désuétude n’érode pas, pour autant, la dimension la plus fascinante de ses récits : ce déstabilisant mélange de stupre et de sang, ces psychologies déviantes, cette atmosphère malsaine. Des nouvelles comme La Chenille ou La Chaise humaine restent parmi les plus déroutantes de la littérature moderne. Entre érotisme, horreur et grotesque, l’écriture “ero-guro” de Ranpo influencera le cinéma (Teruo Ishii) ainsi que toute une génération d’auteurs de manga, dont Hideshi Hino ou Suehiro Maruo (adaptation de L’Île panorama, Casterman, 2010). Les éditions Picquier rééditent aujourd’hui trois romans d’Edogawa Ranpo dans un petit coffret.

Edogawa Ranpo Ile panorama 194x300 Coffret Edogawa Ranpo – éd. Picquier pocheL’Île panorama (1927). Pour créer le monde dont il rêve, un écrivain raté prend la place de son riche sosie récemment décédé, et utilise sa fortune pour bâtir l’île panorama. Une œuvre d’art taille réelle, un Eden tout en trompe-l’œil, accomplissement magnifique et inquiétant de sa vision démesurée. Dans un décor fabuleux, Edogawa Ranpo joue avec le thème du double, et met en perspective le paradis luxuriant peuplé de nymphettes avec la folie meurtrière d’un homme, prêt à tout pour réaliser son ambition.

 

Edogawa Ranpo Lezard noir 190x300 Coffret Edogawa Ranpo – éd. Picquier pocheLe Lézard noir (1929). Un ersatz de Sherlock Holmes affronte un ersatz d’Arsène Lupin au féminin, surnommé le Lézard noir, dans une intrigue ludique qui multiplie les tours de passe-passe et les rebondissements improbables. Très classique, Le Lézard noir vaut surtout pour sa dernière partie, qui nous plonge dans l’antre de la voleuse. On pénètre dans un musée saugrenu où, à côté des richesses qu’elle a accumulée, la séduisante monte-en-l’air collectionne des mannequins humains. Les trois romans ont d’ailleurs en commun de mettre en scène des lieux capiteux et oppressants, projection des obsessions des personnages.

 

Edogawa Ranpo Bete aveugle 194x300 Coffret Edogawa Ranpo – éd. Picquier pocheLa Bête aveugle (1931). Dans une Tokyo dont Edogawa Ranpo choisit toujours de révéler la face sombre et débauchée, une danseuse de cabaret se fait enlever par un artiste aveugle fou à lier, obnubilé par la beauté du corps féminin, qu’il ne peut appréhender que par le toucher. Au fond d’un mausolée dantesque, leur relation sensuelle dévie peu à peu. Sadomasochisme, torture, mutilations, et meurtre : voilà comment les histoires d’amour finissent quand on se laisse séduire par un tueur en série esthète, qui fait mourir de plaisir ses victimes. Réflexion provocante sur l’art, sur le couple, sur la sexualité, La Bête aveugle recèle toute l’ambivalence de l’écrivain japonais. Il entremêle sexe et mort dans un même mouvement de balancier qui donne le tournis. Avec en plus, cette touche de grotesque, résumée par la folie qui s’empare des habitants lorsque le tueur dissémine des morceaux de ses victimes charcutées à travers toute la ville :

“En lisant l’article du journal qui relatait la trouvaille, les lecteurs se mirent à rire. Les différentes façons de se débarrasser du cadavre étaient tellement extravagantes qu’elles en étaient comiques. (…) C’était une histoire démente et cocasse, tellement absurde qu’on en avait le fou rire.”

Coffret Edogawa Ranpo, trois romans d’environ 150 pages traduits du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, 18 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur l’adaptation de L’Île panorama de S. Maruo.
ET AUSSI > Notre article sur L’Enfant insecte de Hideshi Hino.

Tatouage, de Manuel Vázquez Montalbán – éd. Points

Tatouage Manuel Vazquez Montalban 182x300 Tatouage, de Manuel Vázquez Montalbán – éd. PointsUn marin est retrouvé noyé, le visage rongé par la mer. Seuls indices : son tatouage, “Né pour révolutionner l’enfer”, et une vieille chanson qui trotte dans la tête du détective Carvalho… La réédition en poche de Tatouage (1976), dans une traduction révisée, apparaît comme le prétexte idéal pour parler de l’œuvre noire du romancier, essayiste, poète et journaliste Manuel Vázquez Montalbán, dont l’influence, de la Cuba du détective Mario Conde (Leonardo Padura) à l’Italie du commissaire Montalbano (Andrea Camilleri), marqua toute une génération d’écrivains.

Deuxième livre mettant en scène Pepe Carvalho, Tatouage est un roman sombre à l’humour âcre, où se croisent des personnages picaresques, incarnations colorées de l’Espagne post-franquiste. Carvalho le quarantenaire, ancien de la CIA et ex-marxiste, symbolise à lui tout seul ce nouvel ordre bancal, alors que la Guerre froide touche à sa fin. Cynique, pessimiste, individualiste, le détective galicien “n’en [a] rien à branler, des autres. La seule émotion abstraite qu’il se permettait encore, c’était celle que lui procurait un paysage.” Ne lui reste que sa maîtresse Charo, une pute du Barrio Chino, et une poignée d’acolytes comme le cireur de chaussures qui lui sert d’indic. Et la nourriture, bien sûr : “Il eût donné tout Rembrandt pour un joli cul de femme et un plat de spaghettis à la carbonara.” A toute heure du jour ou de la nuit, Carvalho ne pense qu’à la bouffe, ne rêve que de bouffe, de festins divinement arrosés, de recettes de grands-mères remises au goût du jour et de petits plats à l’huile d’olive.

Enquetes de Carvahlo Montalban 205x300 Tatouage, de Manuel Vázquez Montalbán – éd. PointsBeau et dépouillé, Tatouage explore les bas-fonds d’Amsterdam et de Barcelone. Cette Barcelone qui semble animer les récits de Montalbán jusqu’à s’octroyer le premier rôle, comme dans Le Labyrinthe grec (1991), errance fantasmagorique dans la capitale catalane transformée par l’arrivée prochaine des jeux olympiques. La Barcelone des quartiers populaires, des prostituées, des rades enfumés, des arrière-boutiques louches, des idéalistes paumés et des ouvriers déçus. “J’aimais beaucoup la littérature, déclare un Pepe Carvalho fatigué, qui ne se sert plus de ses livres que pour allumer des feux dans sa cheminée. Maintenant, je n’éprouve plus d’intérêt que pour la littérature en chair et en os.” Pas de doute, celle de Manuel Vázquez Montalbán est faite de ce bois-là.

Tatuaje. Traduit de l’espagnol par Michèle Gazier et George Tyras, édition de poche, 250 pages, 6,60 euros.

 

☛ A LIRE > Paraissent également, entre juin 2012 et novembre 2013, quatre épais volumes qui regroupent les douze enquêtes du détective Pepe Carvalho, dans la collection Opus du Seuil.

La Demeure éternelle, de William Gay – éd. Seuil policiers

Demeure eternelle William Gay 187x300 La Demeure éternelle, de William Gay – éd. Seuil policiersA Mormon Spring, dans le Tennessee rural des années 1940, le temps semble s’écouler au ralenti. Des chèvres efflanquées parcourent des vallons misérables, au cœur d’un paysage de ruines sur lequel la forêt semble reprendre le dessus : une poignée de baraques qui rouillent sur place, des murs osseux, des potagers faméliques. On se croirait dans “un pays où la civilisation aurait périclité et disparu, où les dieux seraient devenus vengeurs et pervers, forçant les habitants à ramasser ce qu’il leur restait de leurs pauvres existences et à fuir.” Sur cette terre où certains aiment enfiler des cagoules blanches pour imposer leur point de vue, les habitants semblent être retournés à l’état sauvage. Alors, comme dans la jungle, le plus cruel est le chef. “Aussi insensible, aussi implacable qu’un dieu de l’Ancien Testament”, Dallas Hardin tue, brûle, détruit tous ceux qui se mettent en travers de son chemin. Après avoir fait son beurre sous la Prohibition en fabriquant de l’alcool de contrebande, il est désormais à la tête du lieu de débauche local, son whiskey et ses putes se chargeant de vider les poches des soldats en permission.

Dans cette contrée de taiseux, chaque mot prononcé a valeur de discours. Chaque geste devient un événement, et se pare d’une aura biblique. L’écriture de William Gay (1943-2012) suit le même principe. Hiératique, majestueuse, gorgée de significations métaphoriques, elle trouve dans sa lenteur un lyrisme digne des tragédies antiques – pour un peu, on entendrait presque le bruit de la mousse agrippée sur les troncs humides. Si l’écrivain américain prend tranquillement le temps de creuser ces personnages pendant le premier tiers du roman, il ne lui faut pourtant que quelques lignes pour nous hypnotiser. Car ici, le gris n’existe pas. Il n’y a que du noir et du blanc. Les sentiments sont simples, rugueux, essentiels, comme exacerbés par la présence envahissante de la nature. Alors, lorsque le jeune Nathan décide de s’élever contre le diabolique Hardin, l’affrontement est impitoyable. Dans ce monde obscur et brûlant, si l’on hait, c’est jusqu’à la mort. Si l’on aime, c’est jusqu’à la mort.

The Long Home. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Gratias, septembre 2012, 340 pages, 21 euros.

Pike, de Benjamin Whitmer – éd. Gallmeister

Pike Benjamin Whitmer 204x300 Pike, de Benjamin Whitmer – éd. GallmeisterQuand sa fille Sarah, qu’il connaissait à peine, meurt d’overdose, Douglas Pike se retrouve avec sa petite-fille de 12 ans sur les bras. L’ancien bandit redouté espérait s’être définitivement rangé, mais les questions qui planent sur la mort de Sarah et le policier qui rôde autour de la fillette abandonnée l’entraînent dans un nouveau déferlement de violence. A la frontière de l’Ohio et du Kentucky, dans la Cincinnati du milieu des années 1980, Pike et son ami Rory s’engouffrent dans un long tunnel peuplé de junkies, de prostituées, de loques sans espoir, de rescapés du Vietnam ou de Noirs brimés. Face à eux, un flic corrompu, psychopathe féroce qu’on jurerait sorti d’un roman de Jim Thompson, s’applique à aller toujours plus loin dans la folie. Ni le bien, ni le mal, ni l’espoir ou la rédemption n’ont pu trouver leur place ici. Ne reste que des hommes qui s’affrontent, implacables.

Même si l’intrigue aurait pu être un peu plus épurée pour gagner en force et en clarté, Benjamin Whitmer saisit à bras le corps le genre noir, signant un premier roman dur, brutal, transi par le froid hivernal des Appalaches désolées. Le tout sur fond de Bruce Springsteen, visiblement le seul disque disponible dans tout le comté. Cette hargne contamine même l’écriture, rongée par des images inquiétantes ou des comparaisons grimaçantes, au point que l’on a parfois presque l’impression que Benjamin Whitmer en fait un peu trop. Les personnages rugueux, qui semblent n’avoir aucun autre horizon que la cigarette qu’ils sont sur le point d’allumer, possèdent au fond d’eux une sauvagerie au bord de l’explosion. Comme s’ils ne pouvaient qu’alimenter cette violence, incapables de faire un pas de côté pour oser, un instant, s’écarter du fleuve sanglant qui les emporte.

Pike. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos, septembre 2012, 270 pages, 22,90 euros.

 

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Simenon, Ellroy : ils ne pensent qu’à ça

Semaine sexe vert Simenon, Ellroy : ils ne pensent quà çaCertains auteurs de polar auraient-ils un problème avec les femmes ? Il y en a tout cas deux que la question travaille notoirement : Georges Simenon et James Ellroy. Comme le confirment l’essai de Michel Carly sur Simenon et les femmes (2011) et la confession masturbatoire de James Ellroy, La Malédiction Hilliker (2011). Par Clémentine Thiebault.

L’essayiste (Michel Carly donc) nous avertit d’emblée que l’image du taureau insatiable qui colle à la peau de l’auteur belge est une légende, le cabotinage sur les dix mille femmes qu’il aurait connu, une boutade. Simenon n’est donc pas un serial fucker, se contentant d’assumer discrètement “une santé exubérante, une virilité peu commune et une ardeur triomphante” sans doute aiguillonnée par la peur de la solitude et la vision idéale du couple qui le hante. Le problème n’est donc pas là. Ellroy, lui, nous rassure tout de suite. S’il assume son image de coureur de jupons et de bouffon de droite, son rapport aux femmes est ce qui “nourrit une part essentielle de cette quête de lui-même qu’il a poursuivie durant toute l’écriture de son œuvre ». C’est donc pour la bonne cause.

LTrois chambres a Manhattan Simenon 196x300 Simenon, Ellroy : ils ne pensent quà ça’incontournable question du rapport à la mère, difficile bien sûr, se pose très vite. Le Belge, “contraint par la pudeur de l’époque », raconte le désert affectif d’une mère à “la religiosité étouffante », une femme qui le méprise, et évoque alors Balzac qui affirmait qu’un romancier “est celui qui n’est pas aimé par sa mère ». L’Américain, lui, fut abandonné par Jean Hilliker, une mère “à la nudité impassible et abrupte” assassinée à 39 ans et un père, “jean-foutre plutôt beau gosse nommé Ellroy », “l’homme blanc le plus paresseux du monde nanti d’une queue de quarante centimètres”, avouant des activités un tantinet déviantes. De quoi vous filer de sérieux complexes, alimenter une solide mésestime de soi et légitimer un voyeurisme acharné.

1958 jean ellroy 250x300 Simenon, Ellroy : ils ne pensent quà çaEncore prépubères, déjà empêtrés dans une libido compliquée, les deux futurs auteurs confessent alors leurs travers comme une litanie. Ils espionnent les filles aux fenêtres, dans les bars, aux arrêts de bus, dans les parcs. Collent l’œil aux trous de serrures, pistent les filles, rôdent et fantasment. En attendant l’âge de la compulsion. Défilent alors les initiatrices, les copines, les épouses, les maîtresses, les rencontres d’un soir, les partenaires rétribuées, les femmes du monde, les inconnues libertines, les excentriques en goguette, les garçonnes délurées, les danseuses sans pudeur et les vénus tarifées dans pénombre des cabarets, “des pierreuses du trottoir aux hétaïres des maisons de luxe ». “Dans un premier temps filles chastes. Par la suite, une rafale de succès flatteurs.” L’un (Georges) admet en avoir peut-être connu des milliers mais n’en connaître pas une, l’autre (James) voulant que Leurs histoires (celles des femmes) éclipsent La Sienne (celle de sa mère) par leur volume et leur contenu. Le mariage (avec garçonnière) par peur d’être seul, par besoin d’être protégé contre les débordements.

Bref, les femmes c’est pas simple. Encore moins quand se pose le mythe de la muse qu’ils invoquent ou convoquent (trop) rapidement dès que leur est posée la question du sexe faible. Oui, il y a des femmes dans les romans de Simenon – dans une œuvre qui compte près de 9.000 personnages. Un vivier de personnages secondaires bidimensionnels, durs, dépourvus de scrupules ou d’intérêt. Une légion des vieilles filles qui vendent du fil à coudre, de l’encre violette et des épingles, les mères de familles nombreuses, les veuves, les secrétaires, les vendeuses, les receveuses des postes, les institutrices, les petites bonnes qui meublent. Même si bien des hommes fuient dans les romans de Simenon, ou “ratent », selon sa propre expression. Et jamais les femmes. Lire la suite

RENCONTRE AVEC JERRY STAHL / Après les ténèbres

Jerry Stahl interview RENCONTRE AVEC JERRY STAHL / Après les ténèbresAprès avoir écrit pour des magazines pornos – expérience qui s’avérera “aussi excitant que de plier du linge en regardant une émission politique” – Jerry Stahl met le cap sur Hollywood, devient un scénariste “ridiculement surpayé et plein de haine de soi” et junkie à plein temps “pour ne pas penser”, comprend que faire des films est “la chose la moins importante à Hollywood” et se tourne vers l’écriture, la vraie ! Il expulse littéralement Mémoires des ténèbres, un récit autobiographique, “exorcisme schizophrène sur moi et sur la drogue”, avant de romancer son sens inné de l’autodestruction. Pour lire A poil en civil ou Anesthésie générale, il faut effectivement être prêt à plonger dans le monde subversif, délirant, cru, flamboyant et brutal de Manny Rupert ex-flic, ex-toxico, ex-mari, alcoolo à l’hygiène dentaire discutable, (troisième) foie (greffé) en vrac, la déchéance en bandoulière dans un monde à l’envers.

Quand on lit vos Mémoires des ténèbres (Permanent Midnight), on a vraiment l’impression que leur écriture est née d’un besoin presque physique.

Avant, j’avais toujours considéré l’écriture d’un point de vue purement littéraire. J’ai toujours adoré les auteurs qui ont un style marqué, sauvage, plein d’imagination, alors j’essayais de les imiter. Mais en réalité, je me cachais derrière les mots, qui étaient devenus une sorte de camouflage. Jusqu’à Mémoires des ténèbres. J’avais vécu dans la rue, comme un clochard, et quand j’ai commencé à l’écrire, j’habitais dans un taudis sans salle de bains, au rez-de-chaussée d’une crack-house – je vous épargne les détails. Mais au moins, j’étais enfin clean. J’avais dû mettre mes sentiments de côté pendant si longtemps que j’étais comme un cheval avec des œillères, seulement concentré sur ma survie. Mémoires des ténèbres n’était pas tant un vrai livre, qu’un moyen pour moi de crever l’abcès. Lorsque j’ai commencé à écrire mon histoire, les digues ont sauté, j’ai explosé, et j’ai noirci 2.000 pages – l’éditeur a dû faire beaucoup de coupes, et il a eu raison parce que sinon je serais en prison, ou ils m’auraient pendu… (Rires)

Cette expérience a changé votre manière d’écrire ?

Memoires des tenebres Stahl 227x300 RENCONTRE AVEC JERRY STAHL / Après les ténèbresDu tout au tout. L’objectif n’était plus d’impressionner le lecteur avec mes jolis mots. Là, j’écrivais vingt, trente pages par jour, sans me préoccuper de quoi que soit. Il fallait juste que ça sorte. Le premier jet formait un texte très dur, très émouvant. Je ne pourrais plus l’écrire aujourd’hui. Je m’étais totalement mis à nu. En un sens, c’est ce livre qui m’a écrit.

Vous dites dans vos Mémoires… : “Ce livre va tuer ma mère mais ne pas l’écrire me tuerait. Je vais donc commettre un matricide ou un suicide.”

 

Au cours de l’écriture du bouquin, j’ai recommencé à prendre de l’héroïne : je ne supportais plus la pression. J’ai même dû passer à la télévision, sur le plateau d’Oprah Winfrey, et mentir, racontant que j’étais sorti d’affaire alors que je venais de rechuter. C’était dur. Puis j’ai réussi à arrêter de nouveau, définitivement cette fois, et reparler aujourd’hui de ces moments-là les rend presque comiques. En fait, je n’avais que deux possibilités : soit j’arrêtais tout, soit je passais le reste de ma vie à mentir et à vivre comme un monstre, en espérant que personne ne se rende compte à quel point j’étais pathétique. Ca m’a presque tué, mais il fallait que je le fasse.

Tous vos héros étaient des junkies : Lenny Bruce, Keith Richards, William Burroughs, Hubert Selby Jr…

Tous mes héros étaient des junkies, oui. Mais en réalité, c’est beaucoup moins glamour que ça en a l’air. Ca n’a rien d’élégant – à moins que tu considères que vomir sur tes propres chaussures est élégant. Après avoir écrit Mémoires des ténèbres, je n’avais plus aucun secret. Et bizarrement, à partir de ce moment-là, de parfaits inconnus sont venus me confier les leurs : c’est une sorte de privilège de s’en sortir, alors plein de drogués veulent savoir comment tu t’y es pris, et viennent te parler. J’étais passé de l’autre côté. J’étais la preuve qu’ils pouvaient s’en tirer, une preuve bien plus puissante que toutes les conneries moralisatrices ou religieuses avec lesquelles on peut les bassiner. Lire la suite

Un ange passe à Memphis, de Marc Villard – éd. Rivages/Noir

Un ange passe Memphis Villard 193x300 Un ange passe à Memphis, de Marc Villard – éd. Rivages/NoirOn croyait tout connaître de Marc Villard. Son style affilé, parmi les plus remarquables du roman noir français. Son univers emprunt de classicisme (jazz, boxe…) et en même temps brutalement contemporain, navigant en général entre Barbès et Les Halles, parmi les putes, les dealers, et une nuée de laissés pour compte qui essaient de ne pas se laisser dévorer dans ce théâtre implacable. Et pourtant, avec ces six nouvelles, Villard nous cogne en pleine mâchoire. Particulièrement avec les deux premiers textes, d’ailleurs un peu plus longs qu’à son habitude (70 et 90 pages).

En ouverture, Un ange passe à Memphis, qui donne son nom au recueil. Au crépuscule des années 1960, un agent du FBI accompagné de quelques barbouzes manigance l’assassinat de Martin Luther King. Là où James Ellroy en aurait fait 600 pages, Villard cisèle une novella magnétique qui, en plus, bascule à mi-parcours, sautant de l’ambiance moite et paranoïaque du Tennessee à la froideur ouatée du Dakota, dans les pas d’un journaliste qui enquête sur des villages abandonnés suite à des expropriations. Branchés à la source, la deuxième nouvelle, replonge elle dans le 18e arrondissement, entre la rue Doudeauville, où les immeubles délabrés brûlent comme des fétus de paille, et le bourdonnement incessant du boulevard Barbès, qui ne se calme que pour pleurer la disparition de Michael Jackson, alors que ses squares cachent bien d’autres morts.

Rêche, acérée, son écriture ne prend aucun détour. Dans l’amour ou la violence, les mots coupants de Marc Villard sont toujours soigneusement pesés pour décupler leur pouvoir d’évocation, et renforcer encore l’addiction qu’ils suscitent. L’urgence qui innerve ses récits donne l’impression que tout ne tient qu’à un fil, comme sur le point de se dissoudre. Avec toujours, élégante, cette pointe d’humour à froid, qui rit des clichés qu’il réutilise (“Qu’ont-ils tous avec leurs moustiquaires dans cette région glaciaire ?”) et désamorce les situations les plus terribles, sans jamais se moquer des pauvres âmes que l’auteur couve avec une grande empathie. Désabusé, mais jamais cynique. Et jamais totalement désenchanté non plus, tant en une phrase, Villard est capable de faire surgir des images éblouissantes. Comme ces animaux incongrus qui ont réinvesti les villes fantômes d’un Dakota lunaire. Ou ces fulgurances, capables de changer un moment dramatique en un instant de grâce suspendu :

“En quelques secondes, elle est près de lui. Il ne connaît plus le chemin qui mène à Lariboisière. Il a peur. Non, il est terrifié. Elle lui prend la main et le tire en direction des voies ferrées. Maintenant ils courent et, de loin, on a l’impression qu’ils jouent.”

Mai 2012, 310 pages, 9,15 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur une bande dessinée scénarisée par Marc Villard : La Messe est dite.

Red Grass River, de James Carlos Blake – éd. Rivages

Red River Grass James Carlos Blake 205x300 Red Grass River, de James Carlos Blake – éd. Rivages“Pour vivre là, faut être abandonné de Dieu ou carrément damné. Dans les Everglades, y a tout pour vous couper, vous brûler, vous gratter, vous piquer, vous empoisonner ou vous avaler d’un coup. Y a des sables mouvants, des alligators, des panthères, des serpents, des moustiques et tous les insectes de l’enfer pour vous rendre fou. En été, l’air est tellement humide et brûlant qu’on a l’impression de respirer du coton bouilli.” A l’aube du XXe siècle, la Floride farouche et marécageuse accouche du clan Ashley. Une bande de frangins rudes et sauvages, dirigés par un père brutal. De simples chasseurs et pêcheurs, qui distillent de l’alcool au fond des marais et vont se frotter aux filles pendant les bals du week-end. Puis John, le leader de la fratrie, se retrouve avec un meurtre sur le dos. Le voilà hors-la-loi. Germe alors l’idée des attaques de banque, au moment où, en ces temps de Prohibition, l’alcool clandestin devient une mine d’or.

Traques, braquages, évasions, histoires d’amour et de famille : Red Grass River arrive à concilier tous les ingrédients de ces grandes fresques romanesques dont on aimerait ne plus jamais ressortir. Le décor à couper le souffle, capable de protéger ou de tuer ceux qui s’aventurent dans ses entrailles humides, fait souffler sur le récit une aura irréelle, presque animiste. En entrecoupant l’épopée sanglante du “Roi des Everglades” par une sorte de chœur antique bougonné par un vieux qui se souvient de cette époque folle, James Carlos Blake louvoie ingénieusement entre légende, fiction, tradition orale et réalité, sur les traces de ces personnages folkloriques ayant effectivement sillonné la Floride dans les années 1910-1920. De l’œil de verre de John Ashley à son face-à-face avec le shérif Baker, digne du vengeur Comte de Monte-Cristo, le moindre détail prend une dimension épique, le moindre geste est déformé, amplifié, mythifié.

Gang John Ashley 200x300 Red Grass River, de James Carlos Blake – éd. RivagesMais au-delà de sa puissance littéraire, Red Grass River dit surtout l’affrontement de deux mondes. Ou plus exactement, la substitution d’un monde par un autre. Chaînon manquant entre le desperado Jesse James et l’ennemi public numéro 1 John Dilinger, John Ashley se trouve à la croisée des chemins. Comme le roman d’ailleurs, qui balance symboliquement entre la majesté du western et la dureté du roman noir. En un claquement de doigts, les routes se pavent pour accueillir des nuées d’automobiles bruyantes, les marais sont asséchés, et Miami, ce bled invivable, se peuple de milliers d’anonymes et devient l’eldorado des agents immobiliers. Le progrès entraîne dans son sillage toute une armée de cols blancs qui s’attelle à réguler, ordonner, organiser. “Ils essayent tellement de s’amuser qu’ils n’y arrivent pas du tout, ça se voit sur leur figure”, lâche un John Ashley moqueur.

James Carlos Blake saisit ce moment de basculement étrange, où se forgent les Etats-Unis modernes. Au fil des mois, le gang fait tache dans cette nouvelle société bien rangée – en façade en tout cas, car la corruption généralisée ronge la justice, et la police, impitoyable, garde des habitudes dignes du Far West. Quant à la Prohibition, elle révèle surtout l’hypocrisie de la mentalité bien-pensante en passe de prendre le dessus. Si la fascination pour ces bandits libres et rebelles reste forte, l’admiration laisse place à l’inquiétude, et la population devient progressivement plus encline à soutenir les forces de l’ordre. “Les jours des Ashley étaient passés. Leur vie de frontière disparaissait peu à peu. (…) Les gens vivaient les uns sur les autres, beaucoup ne se connaissaient pas et tous dépendaient de la loi du tribunal. Dans cet univers, les Ashley devenaient une gêne – et les Baker, une nécessité.” Sur cette période interlope, James Carlos Blake signe un roman dur et impétueux, dévoré par la beauté empoisonnée des Everglades.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuel Pailler, mai 2012, 420 pages, 23,50 euros.

Classé sans suite, de Patrik Ourednik – éd. Allia

Classe sans suite Ourednik 184x300 Classé sans suite, de Patrik Ourednik – éd. AlliaAvec un titre pareil, le polar promis semblait déjà bien mal engagé… Dans une Prague sur le point d’entrer dans le XXIe siècle, plusieurs affaires, en apparence pas très excitantes, arrivent sur le bureau de l’inspecteur Lebeda : quelques incendies criminels, un suicide un peu louche, un meurtre qui date d’il y a quarante ans. Mais là, rien ne va tourner comme prévu. Patrik Ourednik transforme son intrigue policière en un roman sautillant et désinvolte, contrecarrant nos attentes. Autour de Viktor Dyk, vieux misanthrope aigri qui ne cesse de prononcer des fausses citations sur un ton docte, l’écrivain tchèque construit – ou plutôt ne construit pas – une enquête pulvérisée, émaillée de digressions, de scènes inutiles, de fausses pistes.

“Lecteur ! Notre récit vous paraît dispersé ? Vous avez l’impression que l’action stagne ? Que dans le livre que vous avez en main il ne se passe au fond rien de très remarquable ? Gardez espoir : soit l’auteur est un imbécile, soit c’est vous ; les chances sont égales.” Provocation oulipienne, partie d’échec littéraire, thriller à faire soi-même, Classé sans suite s’amuse avec l’illusion que crée l’écriture, d’entrecroiser le vrai et le faux, jusque dans une postface brumeuse que l’on prend, désormais sur nos gardes, avec des pincettes. C’est fin, étonnant, et toujours très drôle.

En filigrane*, à travers les fausses citations, l’analyse de petites annonces, la récurrence de slogans dans le décor ou le choix, par le fils de Dyk, de ne pas parler vu que c’est “inutile, car impropre à la communication interpersonnelle”, le langage apparaît comme défait. Un ressort cassé qui ne fonctionne plus, usé par la vacuité et la bêtise, à l’image de ces Tchèques qui aiment à argumenter sur rien, s’exprimer juste pour “désarçonner le crétin d’en face”. Un roman déraisonnable et subversif. Ou quelque chose dans le genre, on n’est pas non plus très sûrs…

*Enfin en filigrane… Page 121 : “Un enfant était en train de dessiner une marelle sur un trottoir afin de satisfaire au leitmotiv sous-jacent de notre roman (maximes et gribouillages en tout genre), venant ainsi inconsciemment à l’aide des critiques littéraires”.
Traduit du tchèque par Marianne Canavaggio, janvier 2012, 180 pages, 9 euros.

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RENCONTRE AVEC PHILIP KERR / Un siècle d’hypocrisie

philip kerr interview adlon RENCONTRE AVEC PHILIP KERR / Un siècle dhypocrisieAlors que l’on avait quitté le détective Bernie Gunther dans l’Argentine péroniste, Hôtel Adlon, sixième volume de la série, retourne au cœur de l’Allemagne nazie, en 1934. Un peu plus d’un an seulement après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, le silence écrase déjà Berlin. Gunther se retrouve au cœur d’une machination liée à l’arrivée prochaine des jeux olympiques dans la capitale allemande, machination qui trouvera son épilogue en 1954, dans la Cuba d’Ernest Hemingway, de Meyer Lansky, et du dictateur Batista. Une fois encore, le minutieux travail de Philip Kerr, mêlant rigueur historique, roman noir et humour corrosif, fait mouche. De l’Allemagne nazie à l’Amérique latine des années 1950, Philip Kerr décrit les arcanes d’un siècle cynique et d’un monde gangrené par l’hypocrisie qui semble, invariablement, tourner en rond.

Le dernier volume des aventures de Bernie Gunther se déroulait en Argentine, dans les années 1950. Pourquoi êtes-vous remonté jusqu’en 1934 pour Hôtel Adlon ? Les nazis vous manquaient-ils ?

philip kerr interview photo 225x300 RENCONTRE AVEC PHILIP KERR / Un siècle dhypocrisieJe voulais parler de cette période qui précède les jeux olympiques de 1936 à Berlin, et de la corruption que cet événement a générée. Berlin aurait dû avoir les J.O. de 1916, qui n’ont pas eu lieu à cause de la Première Guerre mondiale, et ils avaient pour l’occasion construit un complexe olympique qui n’avait jamais été utilisé. Lorsque les nazis arrivent au pouvoir en 1933, ils pensent immédiatement que les jeux seraient la vitrine idéale du nouveau régime. Ce qui est amusant, c’est que pendant que j’écrivais ce roman, Londres remportait justement l’organisation des jeux de 2012. Je déteste profondément cette manifestation, qui représente un gâchis d’argent colossal : si les Grecs n’avaient pas dépensé les 15 ou 20 milliards d’euros qu’ils ont consacrés aux jeux de 2004, je ne dis pas qu’ils auraient évité la crise bien sûr, mais ça ferait déjà 20 milliards d’euros de moins dans le déficit. Pour trois petites semaines de sport, cela représente tout de même des dépenses incroyables… Mais Londres l’a emporté face à Paris pour 2012, vous ne vous rendez pas compte de votre chance !

En 1936, les nazis instrumentalisent rapidement les jeux olympiques pour faire la promotion du nazisme.

Ce n’est pas un hasard si tous les gouvernements autoritaires, encore aujourd’hui, comme la Chine ou la Russie, se battent pour accueillir les J.O. Quand je travaillais sur Hôtel Adlon, je me suis rendu compte que les nazis avaient inventé beaucoup de choses toujours en vigueur aujourd’hui. Par exemple, ce sont eux qui ont eu l’idée de faire venir la flamme olympique d’Athènes jusqu’à Berlin, en la faisant porter par des athlètes. Ce sont également eux qui ont eu l’idée de faire défiler les représentants de chaque nation dans le stade, lors de la cérémonie d’ouverture, pour saluer le drapeau et le dirigeant local. C’est détestable… A mon avis, les jeux olympiques auraient dû disparaître en 1972, après la prise d’otage et le massacre des athlètes israéliens par un commando palestinien. L’innocence et les vertus de l’olympisme disparaissent à ce moment-là, ça a été indécent de continuer.

1934 est aussi une date particulièrement intéressante, car on voit dans le roman que quelques mois seulement après leur prise de pouvoir, les nazis ont déjà mis au pas la police, la religion, le sport, la jeunesse. Cette mainmise est très rapide, et pensée pour durer.

trilogie berlinoise philip kerr 185x300 RENCONTRE AVEC PHILIP KERR / Un siècle dhypocrisieElle est extrêmement rapide en effet. Et tout de suite, le sport est identifié comme un domaine primordial. Les boxeurs juifs et gitans, très fameux à l’époque, sont les premiers à subir une discrimination. En quelques semaines, ils sont exclus des associations de boxe… Ce qui m’a le plus surpris, c’est le poids du lobby américain qui militait pour la venue des Etats-Unis aux jeux olympiques : une partie de l’opinion songeait alors à boycotter les J.O. à cause de l’antisémitisme d’Hitler. Les Américains envoient donc un émissaire sur place… qui conclut que tout va bien en Allemagne ! Alors qu’il suffisait de marcher dans les rues de Berlin pour voir les signes manifestes de l’oppression que subissaient déjà les juifs. Mais l’émissaire devait regarder ailleurs… Précisons que c’est ce même type qui, en 1972, après le massacre des sportifs israéliens, a dit que les jeux devaient continuer… Voilà le genre de détail cynique sur lequel on tombe quand on fait des recherches. C’est ce que j’aime dans l’écriture de roman historique : on déterre des choses étonnantes, on défait les mythes. Lire la suite

Baby Leg, de Brian Evenson – éd. Le Cherche-Midi/Lot 49

Baby Leg Brian Evenson 199x300 Baby Leg, de Brian Evenson – éd. Le Cherche Midi/Lot 49Violent, morbide, grotesque, peuplé de freaks échappés d’un film de Tod Browning, l’univers de Brian Evenson a de quoi désarçonner le lecteur habitué aux intrigues ficelées et aux dénouements où tout s’explique. Autant le dire tout de suite : Baby Leg pousse encore plus loin cette logique, déroulant un récit minimaliste, qui pourrait, pour schématiser, ressembler à la colonne vertébrale de La Confrérie des mutilés (2008), polar dérangé, critique de l’obscurantisme religieux dans lequel Kline le détective manchot essayait d’échapper à une secte d’amputés volontaires. Epurée à l’excès, l’intrigue ne contient plus ici que la fuite désespérée de Kraus (toujours ce K kafkaïen, décidément), poursuivi par un docteur sadique, et aidé par une mystérieuse femme armée d’une hache, et dont une des deux jambes a été remplacée par une jambe de bébé. Ah, et précisons aussi : Kraus a une main coupée au niveau du poignet… Comme un hamster dans sa roue, le fugitif semble condamné à revivre inlassablement les mêmes événements : l’enfermement, l’évasion, la survie, avant que les méchants ne le rattrapent de nouveau. Tout est à refaire.

Qui poursuit Kraus ? Pourquoi a-t-il eu la main sectionnée ? Qui est la fille à la jambe de bébé ? Les habitués d’Evenson trouveront sans doute des allusions religieuses, quelques symboles glissés ici et là, coutumières chez cet ancien mormon exclu de l’Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours. A part ça, pas grand-chose. Les frontières entre rêve et réalité sont tombées, Kraus ne sait plus s’il vit ou fantasme ses mésaventures, passé et présent se confondent, les morts se relèvent, l’espace et le temps se distordent, les mêmes lieux et les mêmes personnages reviennent, immuablement, mais différemment, endossant d’autres significations. Et au milieu, s’agitent ces corps mutilés, déformés, qui partent en morceaux, souffrent, sont hantés par des membres fantômes…

Comme dans un jeu vidéo halluciné, Brian Evenson nous enferme dans son monde en forme d’asile psychiatrique, sans que l’on ne soit jamais sûr de savoir s’il est sérieux ou s’il se fout de nous, son texte prenant tantôt des allures de farce malsaine, tantôt des airs de fable paranoïaque. Alors tant pis si le sens de tout cela reste impénétrable : la littérature biscornue et dérangeante d’Evenson vaut pour les sensations presque physiques qu’elle provoque, et cette graine de bizarre qu’elle laisse traîner dans notre esprit, et qui persiste longtemps après avoir refermé le livre.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié, janvier 2012, 100 pages, 12,80 euros.