Waf & Waf, de José Parrondo – éd. Le Rouergue

Waf & Waf Jose Parrondo Le RouergueMéfiez-vous des apparences. S’il devait y avoir une morale à ce livre, ce serait celle-ci, car dans le petit monde mignon et coloré de José Parrondo rien n’est à prendre au pied de la lettre : chaque élément de décor cache peut-être un trompe-l’œil. Le petit ruisseau bleu qui coule dans les bois pourrait devenir une couverture, et les barrières de la rue dissimuler un paysage complètement haché, seulement à demi-colorié.

Porté par la tendresse de ses crayons de couleurs, José Parrondo s’amuse avec une flopée de gags réjouissants, qui invitent à regarder le monde avec poésie. Mêlant non-sens et jeux visuels, Waf & Waf (un type en forme de chapeau jaune et son chien gris) s’amusent du langage de la bande dessinée (les bulles, les dialogues écrits), reprennent les codes du cartoon à la Bip-Bip et Coyote (si je dessine un trou sur un mur, le trou existe vraiment), et nous divertissent à coups de running-gags dont certains ne sont pas sans évoquer Gotlib (pour la branche sciée ou la pomme de Newton). Avec toujours, ce trait ensorcelant, cet univers amical, doux et pétillant, qui rend si chaleureux les livres de José Parrondo.

Waf & Waf Jose Parrondo Le RouergueMars 2014, 48 pages, 16 euros. A partir de 4 ans.

 

A LIRE AUSSI > Notre article sur le très beau Parfois les ennuis mettent un chapeau, de José Parrondo.

Avec quelques briques, de Vincent Godeau – éd. L’Agrume

Avec quelques briques Vincent Godeau L AgrumeLe pop-up, ce livre qui se déplie quand on l’ouvre, est à la mode, alors tout le monde en fait – plus ou moins bien d’ailleurs. Dans cette surenchère d’effets, il faut désormais fomenter des constructions toujours plus complexes, toujours plus techniques, toujours plus foisonnantes. Au point que l’on sombre parfois dans la bête démonstration, le pop-up pour le pop-up, sans âme ni propos. Totalement à rebrousse-poil de ces livres de plus en plus emberlificotés, l’ouvrage de Vincent Godeau se démarque par son émouvante pureté.

Limité à un bleu-blanc-rouge essentiel (il y a aussi du vert à la fin mais on ne vous le dit pas pour garder le suspense), Avec quelques briques raconte le bouleversement de ce garçon qui ne mangeait que des briques, jusqu’au jour où les douves du petit château fort qui s’est bâti dans son cœur débordent. Une histoire simple et jolie, métaphore de la construction de l’âge adulte, avec laquelle Vincent Godeau cisèle un livre racé, à l’esthétique minimaliste. Sans esbroufe, son art du collage s’avère en profonde adéquation avec son dessin et reste au service de son récit – et non l’inverse. Du coup, chaque page est une surprise, une nouvelle manière d’utiliser les ciseaux, la colle et la ficelle (que l’auteur apprécie beaucoup) pour sans cesse renouveler l’attention du lecteur. Une petite merveille.

Avec quelques briques Vincent Godeau L AgrumeAvec quelques briques Vincent Godeau L AgrumeMars 2014, 20 pages, 16 euros.

Le Tigre blanc, de Annabelle Buxton – éd. Magnani

Le Tigre blanc Annabelle Buxton Magnani couvertureUn enfant se fait gronder par ses parents. Il file au lit, puni, sans même un bisou de papa et maman. Plein de ressentiment, il se change alors en tigre blanc : “Avec mes crocs et mes griffes, je dévorerai mes parents et je ferai tout ce dont j’ai envie, même loin de la maison, sans jamais me faire gronder.” Mais la liberté du fauve tourne court lorsqu’un braconnier l’attrape dans ses filets. Il lui faut se changer en oiseau pour s’échapper et pouvoir, à nouveau, s’ébrouer sans contrainte. Jusqu’à ce qu’un chat vienne contrecarrer ses plans, l’obligeant à se devenir un chien, et ainsi de suite : à chaque métamorphose répond une nouvelle embûche, qui l’oblige encore à se transformer pour s’évader. Au point qu’il préfèrera rester enfant, certes sous le joug de ses parents, mais en sécurité au moins, à l’abri des dangers qui le guettent dans le monde.

Loin du livre pour enfant un peu simplet, Le Tigre blanc séduit par son propos atypique et cruel, qui rappelle que l’indépendance a un prix – et que l’autorité des parents possède tout de même quelques avantages… Pour mettre en image ce récit ambivalent, teinté de résignation, Annabelle Buxton opte justement pour une esthétique incertaine, qui croise différents langages, à mi-chemin entre l’illustration et la bande dessinée. Ses planches composites combinant superpositions, effets de transparence et de collage, dégagent quelque chose du Douanier Rousseau, entre désuétude et modernité. De quoi rendre ce conte doux-amer encore plus envoûtant.

Le Tigre blanc Annabelle Buxton Magnani extraitNovembre 2012, 32 pages, 14 euros. A partir de 4 ans.

Jim Curious, Voyage au cœur de l’océan, de Matthias Picard – éd. 2024

Jim Curious Voyage au cœur de l ocean Matthias Picard 2024 3DLorsqu’on était petits, quand Picsou Magazine faisait un numéro spécial en trois dimensions, lunettes bicolores offertes, le résultat n’était jamais très folichon : réduit à deux traits vert et rouge, le dessin gagnait une vague épaisseur tremblotante, pas franchement impressionnante. Avec Matthias Picard par contre, le résultat est ébouriffant. L’auteur de Jeanine élabore des compositions d’où se détachent quatre, cinq, six plans différents. Avec un savoir-faire admirable, il arrive à susciter un effet de relief sur un magnifique noir et blanc gratté, plein de charme. La bichromie cyan-rouge disparaît comme par magie quand on chausse les lunettes idoines, et laisse le dessin prendre toute son ampleur.

Matthias Picard a su développer un univers qui justifiait l’utilisation de la technique de la 3D. Le récit, muet, plonge en effet au cœur du monde du silence, dans le sillage d’un plongeur qui explore les fonds marins. L’album se mue en un ballet féerique, où chaque élément devient vivant, où les poissons, les algues ou les lointains reflets de la surface tourbillonnent sous nos yeux émerveillés. D’autant que contrairement à la distance entre le spectateur et l’écran de cinéma, ici, le contact direct de nos mains avec la page s’avère réellement troublant.

Jim Curious et son scaphandre suranné s’enfoncent dans les abysses de la grande bleue et, en même temps, semblent remonter le temps en nous remémorant nos lectures d’enfance (Jules Verne, Robert Stevenson…), à l’époque où nos samedis après-midis pluvieux s’achevaient souvent devant les documentaires de Jacques-Yves Cousteau. A l’époque où l’on pensait qu’il suffisait de mettre la tête sous l’eau pour croiser des requins, des galions engloutis avec leurs trésors, des villes noyées ou des avions de guerre recouverts par la flore sous-marine. Avec une poésie simple comme la nature luxuriante qu’il met en scène, Matthias Picard signe un ouvrage enchanteur, comme on n’en avait pas lu depuis longtemps. Avatar peut aller se rhabiller.

Jim Curious Voyage au cœur de l ocean Matthias Picard 2024 3DOctobre 2012, 52 pages, 19 euros. Deux paires de lunettes 3D sont fournies avec le livre.


☛ LIRE UN EXTRAIT > de Jim Curious : cliquer ici.

☛ A LIRE > Notre article sur le précédent livre de Matthias Picard : Jeanine.

Le Royaume Quo, de Jérémie Fischer – éd. Nobrow

Le Royaume Quo Jeremie Fischer Nobrow Press CouvertureLe souverain du Royaume Quo n’est pas du genre à passer ses journées à flemmarder sur son trône. Non. Lui, il est plutôt du genre à parcourir les contrées désertiques de son pays sur le dos du monstre violet qui lui sert de monture, afin de recruter de nouveaux esclaves : sa fortune et son pouvoir dépendent de l’usine Quo dont sortent jour et nuit des précieux cristaux. Alors forcément, le roi a toujours besoin de plus de main-d’œuvre. Mais le jour où un petit chanteur est enrôlé de force, les ennuis commencent : ses deux sœurs toutes mignonnes sont bien décidées à le libérer…

En faisant disparaître le trait noir qui retient habituellement le dessin ou forme le cadre des vignettes, Jérémie Fischer compose un univers drôle et fragile qu’on dirait né d’une vieille boîte de crayons de couleurs. Partout, des petits traits sautillants, des silhouettes en mouvement, des décors marqués – une usine froide et mécanique d’un côté, un paysage fantaisiste de l’autre. Tout est vif. Léger. Pourtant, derrière sa poésie, ce petit conte en quatre chapitres révèle une douce subversion, sur le travail, l’exploitation, la liberté et la musique, capable de briser les chaînes qui soumettent les esprits. Un album frétillant, bourré de malice.

Le Royaume Quo Jeremie Fischer Nobrow Press extrait dessinA partir de 5 ans. Avril 2012, 24 pages, 9 euros.

Pourquoi il faut penser à nettoyer son aquarium, de Amandine Ciosi – éd. Ion

Pourquoi il faut penser a nettoyer son aquarium Amandine Ciosi Ion couvertureOui, il faut penser à nettoyer son aquarium. Pourquoi ? Pas tant à cause des moisissures, de la vitre qui s’assombrit ou des bactéries diverses qui s’accumulent, non. Si l’on ne lave pas régulièrement son aquarium, c’est à des intrusions beaucoup plus surprenantes que l’on va avoir affaire. Flamants roses en apnée, sauterelles petit tuba au bec : ils sont nombreux à s’incruster parmi les poissons multicolores et les algues frémissantes. Et puis, ça empire. Bientôt, un crabe à moustache fait des combats de boxe avec un chimpanzé, des saltimbanques en robe léopard font des acrobaties avec des pieuvres en haut de forme, tandis que des danseuses en tutu dressent des hippocampes. La faune et la flore de l’aquarium entament un ballet gracieux avec les personnages d’un cirque fantaisiste.

Pourquoi il faut penser a nettoyer son aquarium Amandine Ciosi Ion extrait dessin

Amandine Ciosi, illustratrice pour la jeunesse et pour la presse (Le Monde, XXI, Le Magazine littéraire…), donne vie à un univers sous-marin complètement barré, glissant petit à petit vers des situations aberrantes pétries de détails farfelus, aux compositions surréalistes. Son trait ondoyant, ses couleurs resplendissantes, ses agencements débridés éclaboussent les pages comme autant de fragments d’un rêve enchanteur et versatile – ou d’un vieux Disney sous LSD. Avec en plus, cette propension qu’a la dessinatrice à enfouir dans ses planches une bizarrerie, une sensualité, une excentricité qui laissent penser que ce livre splendide n’est pas seulement destiné aux enfants, et qu’il cache bien des choses derrière son exubérance bariolée. En tout cas, c’est sûr : les divagations d’Amandine Ciosi nous donnent envie d’acheter un aquarium, juste pour voir ce qui se passe quand on ne le lave pas…

Pourquoi il faut penser a nettoyer son aquarium Amandine Ciosi Ion extrait dessin

Novembre 2011, 40 pages, 9 euros.

POURSUIVRE AVEC > L’interview de l’éditeur de Ion : Benoît Preteseille.

New York en Pyjamarama, de Michaël Leblond & Frédérique Bertrand – éd. Le Rouergue

New York en Pyjamarama Michael Leblond Frederique Bertrand Rouergue couverture“Quand c’est le moment d’aller se coucher, on peut commencer à rêver…” Comme le Little Nemo de Winsor McCay, lorsque notre petit garçon en pyjama s’endort, c’est pour mieux s’évader, et vivre des aventures étourdissantes en toute liberté. En l’occurrence, une visite de New York vue du ciel – car dans les rêves, il suffit d’avoir une cape rouge pour voler. A l’histoire de Frédérique Bertrand et à ses collages chaleureux, répond, à chaque double page, une illusion du fameux Pyjamarama.

Reprenant le principe de l’ombro-cinéma, vieille technique d’animation artisanale que Michaël Leblond a découverte dans un musée japonais, le fameux Pyjamarama s’avère très simple d’utilisation : il suffit de faire glisser sur les illustrations la feuille de plastique transparente rayée pour que jaillisse une illusion de mouvement. Les roues des voitures s’emballent, les feuilles des arbres de Central Park bruissent à cause du vent, les immenses gratte-ciel donnent le tournis, les piétons pullulent sur Broadway. Le tout plus ou moins rapidement selon la vitesse à laquelle on glisse le rhodoïde sur les planches. L’effet est saisissant, l’efficacité garantie : les petits ne seront pas les seuls à être épatés par ce prodige. Mise à part la couverture souple qui s’abîme trop vite, le livre tire un excellent parti de son grand format confortable, idéal pour s’amuser à donner vie à cette New York papillonnante qui, elle, n’a pas l’air de se coucher très souvent…

Une petite vidéo, pour mieux se rendre compte de l’effet miraculeux de l’ombro-cinéma :

A partir de 3 ans. Octobre 2011, 24 pages, 15,90 euros.

Pierre-Crignasse, de Fil & Atak – éd. Frémok

pierre crignasse struwwelpeter atak fil hoffmann fremok couverture Gamin allergique à l’autorité qui refuse de se coiffer et de couper ses ongles, le Struwwelpeter est devenu l’un des livres pour enfants les plus célèbres du monde. Imaginé par Heinrich Hoffmann au milieu du XIXe siècle, il fête sa centième édition dès 1876. Depuis, il a été traduit dans plus de 35 pays : en France, on l’affuble tour à tour du nom de Pierre l’Ebouriffé, Crasse-Tignasse ou Pierre-Crignasse. Aujourd’hui, les Berlinois Fil et Atak signent leur propre version de l’ouvrage du Docteur Hoffmann, catalogue d’enfants turbulents, désobéissants, roublards, mutins et récalcitrants. Chaque petit récit s’achève sur une morale drôle et cruelle, qui fait que la noirceur d’Hoffmann déconcerte toujours autant. Friedrich martyrise les animaux ? Il se fait mordre par un chien. Pauline joue avec des allumettes ? Elle finit dévorée par les flammes. Konrad refuse d’arrêter de sucer ses pouces ? On les lui coupe aux ciseaux. Et ainsi de suite pour Philipp, Hans, Kaspar… Les adultes, eux, paraissent ridicules, faibles et dénués d’autorité. “Les grands débloquent on dirait bien”, constate même un lapin (qui a failli tuer un chasseur).

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmannMais derrière l’apparente sévérité, presque sadique, avec laquelle les garnements sont punis, la présente version met en valeur la fantaisie débordante d’Hoffmann, qui s’était lancé dans l’écriture de ses “histoires drôles et images cocasses” en réaction à la fadeur de la littérature enfantine. Très fidèles aux histoires originelles, Fil et Atak ajoutent leur grain de sel, manigançant de nouveaux prolongements aux aventures inventées il y a plus d’un siècle et demi. Par exemple, un cartable tombé dans le Rhin devient prétexte à une hilarante invasion de Peaux-Rouges asservissant l’Allemagne dans une joyeuse critique de la colonisation, qui ne jure absolument pas avec le ton d’Hoffmann puisqu’il abordait déjà, à l’époque, le thème du racisme. Ainsi, l’intrusion de Fil et Atak dans l’univers de Struwwelpeter se fait avec subtilité, sans tomber dans la modernisation forcée.

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmannContrepoint idéal aux vers faussement désuets (et magnifiquement traduits en français) de Fil, Atak fait admirer ses couleurs flamboyantes, chaleureuses et expressives, ses compositions faussement naïves fourmillant de références, d’apparitions et de détails furtifs. Popeye, Tintin, Tic et Tac, mais aussi le Voyageur au-dessus d’une mer de nuages de Caspar David Friedrich, jouent à cache-cache dans un décor habité par une généalogie de héros de la culture pop. En superposant plusieurs couches de dessins, Atak donne encore plus l’impression que ses pages sont hantées par des nuées de personnages invisibles. Dans le même temps, alter ego des auteurs, un chat noir qui fume comme un pompier (emprunté au dessinateur underground américain Kaz) et un blanc qui rappelle Maneki-Neko (le chat porte-bonheur japonais) déambulent gaiement parmi ces exubérantes peintures. Seule l’ultime histoire est inventée de toutes pièces par Fil et Atak : elle met en scène Justin, petit garçon bien élevé qui reçoit à Noël la console de jeu qu’il attendait. Un gamin sans histoires pour une histoire sans folie ni rebondissement. Même le dessin, sobre et géométrique à la Chris Ware, a perdu sa frénésie, comme si le monde moderne avait désenchanté les enfants. Les morveux vicieux et les punitions féroces de Pierre-Crignasse nous manquent déjà…

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmann 3Traduit de l’allemand par Maud Qamar avec la collaboration du Professeur A, novembre 2011, 96 pages, 24 euros.

RENCONTRE AVEC NOEMI SCHIPFER / Entre les lignes

le garcon noemi schipfer memo couvertureDes lignes. Verticales, horizontales. Des lignes qui se croisent, font naître des formes, esquissent des mouvements, absorbent des corps. En seulement deux livres cousus avec amour par son éditeur MeMo, Noémi Schipfer et ses lignes ont déjà attiré notre attention. Dans le rayon jeunesse, ses histoires concises et ses compositions ludiques séduisent les petits, concentrés à poursuivre le canard de Filer droit ou à rechercher les personnages du Garçon qui se fondent dans le décor. Son esthétique dépouillée et sa fantaisie maniaque, elles, hypnotisent les plus grands, fascinés par son univers zébré de lignes droites immuablement parallèles. Rencontre avec une dessinatrice de 23 ans qui, lors de notre entrevue, portait évidemment un pull rayé.

Comment vous êtes-vous retrouvée, si jeune, à publier Filer droit ?

J’ai commencé Filer droit alors que j’étais encore à l’Ecole Estienne (Ecole supérieure des arts et industries graphiques, à Paris, NDLR). J’ai profité des vacances de Pâques pour “expérimenter” le dessin en cherchant des nouvelles manières d’exprimer la figuration. J’ai eu l’idée de faire des formes en jouant seulement avec le contraste créé par la verticalité et l’horizontalité. Au fur et à mesure de mes dessins, j’ai remarqué qu’avec ce principe, je pouvais faire disparaître des éléments en les superposant. Lorsque je les ai montrés à mon professeur, il m’a suggéré de les présenter aux éditions MeMo, qui les ont tout de suite aimés. Ensuite, j’ai quand même dû retravailler dessus deux ans avant d’être publiée. Je n’avais pas de début ni de fin, alors j’ai dû trouver un ton, construire un vrai récit qui s’est affirmé quand j’ai fait un pont avec Le Vilain Petit Canard.

Votre deuxième livre, Le Garçon, qui vient de sortir, apparaît comme un prolongement de Filer droit : il fonctionne également avec des lignes, cette fois en couleur.

filer droit noemi schipfer memo couvertureJ’ai conçu Le Garçon comme un prolongement graphique de Filer droit en creusant le thème de l’horizontalité verticalité grâce à l’apport de la couleur, qui permet d’apporter un niveau de lecture supplémentaire. Je savais que le format final serait le même que celui de Filer droit, donc c’était important qu’il y ait une unité entre les deux. Je ne pense jamais à l’intrigue avant de dessiner, c’est le dessin qui finit par me suggérer une trame. Mes histoires partent d’abord du principe graphique que je décide d’utiliser.

Vos livres sont avant tout destinés aux enfants. Cela influence-t-il la conception de vos récits ?

En réalité, quand je fais un livre, je ne pense pas trop au public auquel je m’adresse. C’est l’éditeur qui m’apporte ce regard-là, qui me recadre et me rappelle que je m’adresse à des enfants. Le problème, c’est que j’ai tendance à écrire des histoires assez tristes, avec des fins sombres qui ne correspondent pas trop à un jeune public, d’autant que pour Filer droit, le noir et blanc dégage déjà une certaine mélancolie. Il a donc fallu que je change la fin de Filer droit, puis celle du Garçon… Ce que je préfère dans mon travail, ce sont les graphismes : j’ai du mal à transmettre ce que je veux par l’écriture, je n’aime pas ce que j’écris. Alors je me contente du minimum, juste quelques phrases pour rendre mes dessins compréhensibles. Les livres jeunesse me donnent cette liberté : ils me permettent de m’en sortir avec une histoire très simple, et de me focaliser sur les illustrations.

Le Garcon noemi Schipfer extrait dessin memoConcernant vos graphismes justement, vos deux livres sont marqués par une obsession pour la géométrie, et particulièrement pour ces lignes parallèles. D’où vous vient cette passion pour les rayures ?

J’avais commencé à réfléchir autour d’un alphabet composé de lignes, ce qui a débouché sur ce jeu entre horizontalité et verticalité. J’ai esquissé des formes, puis fait des essais concluants avec des formes intéressantes et des silhouettes simples, comme le canard, qui est ensuite devenu le canard de Filer droit. Ce travail des formes s’est surtout développé avec mon dessin en traits. Avant, je ne dessinais pas du tout de la même manière : mon travail était beaucoup plus figuratif, plus réaliste, jusqu’à ce que je me coupe complètement du dessin, pendant une année. Je me suis alors lancée dans l’art “conceptuel” en réfléchissant sur les volumes : j’ai conçu des installations, fabriqué des petits objets… Et lorsque je suis revenue au dessin, j’avais gagné ce côté épuré, minimaliste, géométrique. Lire la suite

Korokoro, de Emilie Vast – éd. Autrement

Si, paraît-il, pierre qui roule n’amasse pas mousse, un hérisson qui se balade, lui, harponne tout ce qui passe dans ses piquants affûtés. Korokoro en fait l’amère expérience : sa petite expédition lui fait rencontrer des fourmis, des poissons, des oiseaux, des araignées ou des taupes, mais aussi quelques désagréments. La boule de piques est peu à peu submergée par tout ce qui s’accroche à elle, au point de devenir méconnaissable, empêtrée dans les feuilles, les fleurs, les champignons et même les vers de terre. Originellement publié au Japon en 2007, ce qui explique sans doute son titre exotique, ce magnifique petit album sans texte raconte la promenade échevelée d’un hérisson curieux, bringuebalé dans les airs, sur l’eau ou dans la forêt au gré de ses rencontres. Les graphismes stylisés d’Emilie Vast dépeignent la nature avec une épure particulièrement élégante, marquée par une touche rétro imprégnée d’art nouveau. Avec quatre couleurs seulement, un noir épais, un gris discret, un rouge carmin vigoureux et un doré excentrique, elle met en place une chorégraphie ensorcelante, minimaliste mais puissamment évocatrice.

Du fait de sa maquette atypique, qui lui permet à la fois d’être parcouru comme un livre traditionnel et de se déplier en une longue frise illustrée, Korokoro peut se lire comme un récit image par image ou comme un jeu de piste divertissant, dans les traces de ce hérisson explorateur qui emporte à chaque étape de son voyage un morceau du décor. La vivacité des compositions, en perpétuel mouvement, et l’harmonie qui s’en dégage en font non seulement un ouvrage plein de charme et de surprises, à l’image de la chute finale très rusée, mais aussi un objet magnifique, soigné, et présenté dans un joli fourreau plastifié. Ravissant à tous points de vue.

Avril 2011, 24 pages, 10 euros.

Filer droit, de Noémi Schipfer – éd. MeMo

L’un des (nombreux) intérêts des livres destinées à la jeunesse, c’est qu’on y trouve souvent des œuvres d’une inventivité graphique rare, des ouvrages d’une créativité autrement plus débridée que celle des livres « pour les grands ». Les éditions MeMo encouragent cette fécondité artistique en faisant confiance à de jeunes artistes, comme ici avec Noémi Schipfer, 22 ans.

Pour cette histoire qui n’est pas sans rappeler Le Vilain Petit Canard, la diplômée de l’Ecole Estienne choisit de s’appuyer sur un dessin minimaliste, entièrement composé de lignes verticales et horizontales. Au sein de ce cadre épuré, les formes qui se détachent semblent encore plus tendres, tout l’album fonctionnant comme une sorte d’illusion d’optique dans laquelle les personnages devraient lutter pour exister.

Et c’est là que réside toute l’intelligence de ce livre que toutes ces lignes finissent par rendre hypnotique : loin de n’être que le défi esthétique d’une graphiste ambitieuse, la forme est en parfaite adéquation avec le fond, narrant l’histoire du petit canard pas comme les autres. Eux sont constitués de lignes verticales, tandis que lui est fait de lignes horizontales. Les parties de cache-cache dans les bois deviennent un cauchemar : personne ne le trouve jamais puisque les arbres aussi sont composés de lignes horizontales. Idem pour les balades sur l’eau. Portés par les jeux de mots discrets et les tours de passe-passe que provoquent l’invisibilité du canard discordant, Filer droit se lit comme un joli conte sur la différence, assez subtil pour éviter la lourdeur des bons sentiments. Un vrai plaisir pour les yeux, qu’il serait criminel de réserver aux enfants.

Janvier 2011, 36 pages, 8 euros.

Garde à vie, de Abdel Hafed Benotman – éd. Syros/Rat noir

En quatre ouvrages seulement, Abdel Hafed Benotman a bouleversé le roman noir français. Ses textes fiévreux, son écriture viscérale, féroce mais pleine de poésie, en ont fait l’un des écrivains les plus brillants de ces dernières années. Alors, même quand il sort un roman a priori destiné à un public adolescent, on le suit avec attention. A juste titre, car Garde à vie remuera même les adultes. Sur les traces de Hugues, un gamin de quinze ans coupable d’avoir volé une voiture, Benotman nous immerge dans un monde qu’il connaît (trop) bien, pour y avoir passé plus d’une quinzaine d’années : la prison. Et quand Benotman nous immerge quelque part, ça veut dire qu’il nous laisse face à face avec le pire, sans aucune issue à portée de main. Avec ses mots simples, il dépèce le quotidien de l’univers carcéral. Sida, drogue, cruauté, suicide, désespoir : rien ne nous est épargné. L’impact est brutal.

“Un adulte projetait sur le temps, sur le futur. Un adulte savait qu’après le temps de peine il y avait un avenir quel qu’il soit puisqu’il y avait aussi eu une passé quel qu’il fût. Un adulte possédait ce savoir-là juste du fait d’avoir une mémoire bien pleine de passé et de souvenirs. Un adulte pouvait distiller un souvenir par jour de peine, par nuit de mur. Il projetait soit une bonne bouffe, soit une belle fille, soit une naissance ou un décès. Un adulte avait du stock. Tandis qu’eux ? A seize ans ? Dix-sept ou même dix-huit ans ?  Que pouvait-il projeter ? Rien ou si peu qu’en un mois de cellule la prison épuisait tous les rêves. Ah oui, un baiser à l’arrière d’une voiture. La grande engueulade avec les profs. Et après ? Comment combler un, deux ou trois ans de prison ? (…) Il fallait vivre le futur en s’aidant du passé, alors quand on n’avait que du présent d’enfance pour se battre à vitre, oui : valait mieux mourir maintenant et qu’on n’en parle plus.” (page 62)

Abdel Hafed Benotman n’en fait jamais trop. Pas de violence gratuite, pas de grandes tirades moralisatrices. Juste un réalisme clinique, qui, dans les yeux d’un adolescent paniqué, se métamorphose au fil des pages en un cauchemar halluciné, où la folie semble prendre le pas sur la vie. Comme si la prison amenait le jeune Hugues à lâcher prise ; comme s’il s’abandonnait, incapable de résister à la pression de l’enfermement et de son codétenu. Benotman cisaille le fantasme romantique de la prison, lui opposant la vérité, crue et terrifiante : le pénitencier est un enfer, une machine inhumaine et impitoyable. Les gardiens détournent le regard quand on a besoin d’eux, le racket est devenu monnaie courante et le seul moyen de survivre est de se montrer aussi vicieux que ses ennemis. L’écrivain parisien touche alors du doigt la vraie question, montrant comment le système carcéral brise des jeunes trop fragiles, et semble plus prompte à les précipiter dans le vide qu’à les remettre dans le droit chemin. Un texte ravageur, mené avec une acuité incomparable quand il s’agit de mettre des mots sur des sensations indescriptibles, et de faire respirer au lecteur le même air vicié que les personnages.

> Pour lire un extrait du livre : cliquez ici.

Janvier 2011, 112 pages, 10,50 euros. A partir de 13 ans.

De l’utilité des Donuts, de Mark Alan Stamaty – éd. Actes Sud BD

Avec son chapeau de cow-boy, le petit Sam a une passion : les donuts. Il rêve d’en avoir des millions à sa portée pour pouvoir en dévorer autant qu’il veut. Alors le voilà qui enfourche son tricycle et part à la recherche des fameuses pâtisseries trouées, bien décidé à ne pas revenir les mains (et l’estomac) vides. C’est l’occasion pour Mark Alan Stamaty de concevoir des planches abracadabrantes, surchargées au possible, couchant sur le papier le fourmillement incessant de la grande ville. Encore plus fou qu’un Où est Charlie ?, aussi beau que du Robert Crumb pour enfants*, De l’utilité des donuts développe un univers débordant, entassement de voitures, d’immeubles, de personnages ou d’animaux fantastiques, comme les oiseaux-girafes et les vaches-mappemondes. Paru en 1973 aux Etats-Unis, ce livre, déjà adoré par plusieurs générations de petits Américains, aura dû attendre trente ans avant d’être enfin traduit en français : à la vue des centaines de mots glissés dans tous les recoins de ces pages bourdonnantes, on comprend pourquoi.

Chaque nouvelle scène est un émerveillement, un paradis grouillant de blagues cachées et de textes minuscules – slogans publicitaires, enseignes de magasins, bribes de discussions anarchiques, bruits de rue… Le moindre centimètre carré regorge de trouvailles visuelles ou de jeux de mots, et l’on en découvre sans cesse de nouveau, lecture après lecture. Ravissant, poétique et d’une drôlerie pétillante, ce chef-d’œuvre de fantaisie donne parfois l’impression d’être l’œuvre d’un fou, lorsque l’on aperçoit avec stupéfaction cette page où l’auteur s’est appliqué à dessiner des milliers de donuts. Un livre enivrant et déraisonnable, de ceux dont on ne se lasse jamais.

* La formule “du Robert Crumb pour enfant” a été volée à une éditrice franco-belge de talent. Qu’elle reçoive nos excuses distinguées.

 

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Mariette Cousty, novembre 2010, 40 pages, 14 euros.

Krotokus Ier, de Caryl Férey – éd. Pocket Jeunesse

On connaissait ses thrillers tranchants, nerveux et dépaysants. Voici l’autre Caryl Férey, tout aussi attachant – et, bonne nouvelle pour les âmes sensibles, moins inquiétant. Krotokus Ier, saigneur (sic) de l’île de Croland, est un lion qui bouffe tout, un despote fainéant et belliqueux qui fait régner sa loi au mépris de ses compatriotes. Pour ne pas perdre le trône, il doit, selon la coutume, marier son fils au plus vite. Pas de chance : non seulement le fils n’a pas l’air de beaucoup aimer les filles, mais en plus, la promise a été enlevée ! C’est parti pour 200 pages de poursuites et de grand n’importe quoi. Soutenu par les illustrations de Christian Heinrich, Férey dynamite tous les fantasmes enfantins (les pirates, les explorateurs, les animaux humanisés, les dinosaures, les contes de fées…) pour nourrir un roman hilarant. Facile à lire, plaisant, Krotokus Ier se distingue par son écriture très libre, relevée par un soupçon d’argot familier qui le rend beaucoup plus pétillant que nombre de romans destinés à la jeunesse. Les expressions sont détournées, les jeux de mots s’enchaînent, le second degré s’en mêle, et les adultes ne sont pas en reste puisqu’un paquet de clins d’œil et de sous-entendus leur sont destinés. De ses polars, Férey a gardé son sens du rythme inégalable, mais aussi, plus étonnant, son ton politisé : le monde des animaux devient vite le lieu d’une satire sociale fine et amusante (on ne pensait pas croiser de si tôt un T-Rex réac’ et xénophobe) sans jamais devenir bêtement moralisateur. Un texte enlevé, malin et truffé de bonnes idées.

Illustrations de Christian Heinrich, novembre 2010, 220 pages, 14,90 euros. A partir de 9 ans.

Le Souhait de Treehorn, de Florence Parry Heide & Edward Gorey – éd. Attila

Méconnues en France, les aventures du petit Treehorn ont bercé des générations de petits Anglo-Saxons depuis leur parution au tout début des années 1970. Le Souhait de Treehorn, dernier volume de la trilogie après Le Rapetissement de Treehorn et Le Trésor de Treehorn, s’attaque à ce sujet Ô combien crucial : l’anniversaire. Treehorn a un an de plus, et se réveille impatient de découvrir le cadeau que lui ont réservé ses parents. Coup de chance, il tombe, dans le jardin, sur une mystérieuse jarre qui libère (évidemment) un génie. Florence Parry Heide concocte une fois encore un scénario plein de références aux histoires classiques (Le Rapetissement de Treehorn évoquait Lewis Carroll), plein d’humour. Mais derrière cette légèreté enfantine, l’Américaine teinte son récit d’une mélancolie inhabituelle pour des récits destinés au jeune public.

Car dans l’univers de Treehorn, la fantaisie a bien du mal à triompher d’une société contemporaine morne au possible. Les parents apathiques du bambin, un père moralisateur qui s’écoute parler et une mère superficielle qui se préoccupe plus de son nouveau chapeau que de son enfant, semblent ne jamais remarquer Treehorn, isolé dans sa bulle colorée. Rien ne doit déranger leur quotidien insipide, la magie de l’enfance n’a plus aucun effet sur eux. Les illustrations d’Edward Gorey – l’un de plus fameux dessinateurs américains, idole de Tim Burton entres autres – parviennent à retranscrire la monotonie de ce monde d’adultes épuisants d’apathie : Gorey joue avec son style guindé, insistant sur les motifs redondants des vêtements, la géométrie soporifique des moquettes ou les volutes lassantes de la tapisserie. Tout est bien aligné, bien rangé ; les angles sont droits et l’herbe est parfaitement tondue. Prisonniers de ce carcan petit bourgeois, raillés par un copain imbécile et ignoré par les adultes, Treehorn et son imagination apparaissent comme un acte de résistance spontané. Une tarte à la crème (ou plutôt un gâteau d’anniversaire, donc) à la face de l’ultraconformisme et du désenchantement ambiants.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Oskar, octobre 2010, 80 pages, 11 euros.

L’Arbre rouge, de Shaun Tan – éd. Gallimard Jeunesse

Remarqué lorsque Là où vont nos pères fut élu Meilleur album au festival de la bande dessinée d’Angoulême 2008, bardé de prix dans le monde entier au moment de la sortie des Contes de la banlieue lointaine, Shaun Tan fait désormais sensation à chaque nouveau livre. En attendant la publication prochaine de son nouvel ouvrage, The Lost Thing, Gallimard Jeunesse réédite L’Arbre rouge, paru en 2003 chez La Compagnie créative.

Construit en quinze tableaux splendides, l’album traite d’un sujet délicat : le mal-être. Avec beaucoup de finesse, Shaun Tan arrive à donner corps aux sentiments contradictoires et mélancoliques qui atteignent leur paroxysme lors de l’adolescence : le manque de confiance en soi, la solitude, l’incommunicabilité, l’ennui, la quête d’identité. En une poignée de mots, l’Australien parvient à cerner ces “matins où l’on n’attend plus rien”,“tous les ennuis surgissent en même temps”. Principal atout de l’auteur : ses illustrations bien sûr, mêlant dessin, collages ou peintures, parfois réalistes, parfois métaphoriques. Sans forcer le trait, ces pages disent le malaise, l’inquiétude, l’enfermement de sa jeune héroïne. L’auteur australien impressionne par son pouvoir de suggestion et sa force évocatrice. Il réussit à coucher sur le papier cet insaisissable idéal de bonheur qui nous anime, aussi difficile à définir qu’à concrétiser, sous les traits d’un arbre rouge éclatant, qui jure avec les tons ternes et sombres envahissant peu à peu les pages du livre. Avec des images simples et inattendues, Shaun Tan façonne une fois encore une œuvre pénétrante, de laquelle on ne s’extrait qu’à regret.

Réédition, traduit de l’anglais (Australie) par Anne Krief, octobre 2010, 32 pages, 13,90 euros. A partir de 10 ans.