RENCONTRE AVEC LUCIANA CASTELLINA / Passer le témoin

luciana castellina couv RENCONTRE AVEC LUCIANA CASTELLINA / Passer le témoinFemme d’action, militante infatigable, journaliste et écrivain, la sémillante Luciana Castellina est l’une des voix les plus importantes de la gauche italienne. Entrée au Parti communiste italien (PCI) en 1947, elle a été députée pendant plus de vingt ans en Italie et au Parlement européen, et a présidé plusieurs commissions culturelles. En 1969, elle participe à la fondation de la revue Il Manifesto qui condamne l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’URSS, ce qui lui vaut d’être exclue du PCI. A bientôt 84 ans, elle continue de militer et d’écrire. La Découverte du monde, récit construit comme un dialogue avec son propre journal intime tenu alors qu’elle était adolescente entre 1943 et 1947 (soit de la chute de Mussolini à l’entrée de la jeune Luciana Castellina au Parti communiste), raconte avec nostalgie, humour et perspicacité sa foi en l’engagement. Et résonne comme un appel atemporel à la rébellion et à la solidarité.

Comment est née l’idée d’écrire ce texte en regard du journal intime de votre adolescence ?

Je me dispute tout le temps avec mon petit-fils. Un jour, il m’a demandé : “Mamie, est-ce que c’est vrai que tu es communiste ?”, comme si je faisais partie d’une bande d’assassins. Je lui ai répondu que oui, j’étais encore communiste, et que son grand-père l’était aussi. Et lui de répondre : “Non, le grand-père ce n’est pas possible, il est trop comme il faut.” Alors il a gardé en tête cette idée que sa grand-mère était bizarre et communiste – mais après tout, on sait que les femmes sont bizarres… J’ai donc eu envie de lui expliquer pourquoi j’étais devenue communiste, de lui montrer que ce n’était pas qu’une excentricité féminine, et que l’Italie a compté jusqu’à deux millions de communistes. Quand je suis retombée sur le journal que j’ai tenu entre 1943 et 1947 (et que je n’avais jamais relu je crois), j’y ai retrouvé plein de choses dont je ne me souvenais même pas. Et je me suis dit qu’il pourrait m’aider à expliquer mon engagement à mon petit-fils.

Quel a été votre premier sentiment quand vous l’avez relu ?

J’ai été étonnée de voir à quel point ma confusion mentale était totale. On ne savait rien, on ne comprenait rien. Comme beaucoup de familles bourgeoises de l’époque, la mienne avait dans sa bibliothèque des livres interdits, aimait faire de bons mots pour se moquer du fascisme, mais finalement, n’était pas vraiment antifasciste. Mon journal commence en 1943, le jour même où Mussolini se fait arrêter. Vu qu’à mon âge je n’ai rien connu d’autre, lorsque le fascisme tombe, les événements me paraissent étranges, et me donne envie de commencer à écrire. C’est drôle d’ailleurs, ce mot “tomber”, mais pour nous ça c’est vraiment passé comme ça : le fascisme est tombé comme une poire, du jour au lendemain.Luciana Castellina RENCONTRE AVEC LUCIANA CASTELLINA / Passer le témoin

Cette chute du fascisme vous aide à comprendre, peu à peu, les ressorts du monde qui vous entoure.

Que le fascisme tombe semble être une bonne nouvelle : ça signifie que la guerre va se terminer. Mais si elle se termine, ça signifie que ce sont les Anglais qui gagnent, et que l’Italie perd. Or il nous était difficile de reconnaître, à l’époque, que cela pouvait être une bonne chose que notre patrie (que j’écrivais encore avec un P majuscule) perde la guerre. Même les membres de ma famille, qui était pourtant en partie juive, n’avaient rien compris et ne s’étaient même pas rendus compte de ce qui était en train de se passer. Lire la suite

François Guérif : Du polar, Entretiens avec Philippe Blanchet – éd. Payot

Par Clémentine Thiebault

Du polar François Guérif Blanchet 185x300 François Guérif : Du polar, Entretiens avec Philippe Blanchet   éd. Payot

Durant l’année 2012, souvent à l’heure du café, Philippe Blanchet a investi le bureau de François Guérif pour de longues conversations sur le roman policier. Evoquant les premières lectures (Stevenson, Conan Doyle…), le cinéma américain très tôt, le noir très vite. Dashiell Hammett (« La Moisson rouge, une espèce de choc extraordinaire »), David Goodis (« Des livres déchirants »), James Cain (« Le plus méconnu des grands écrivains de romans noirs »), Fredric Brown ou Jim Thompson (Le « célinien » qui « décrit une descente dans les tréfonds de l’âme humaine comme personne n’avait osé le faire avant lui »), Léo Malet (« Un type formidable »)…

Des auteurs qu’il défendra inlassablement, d’abord en tant que libraire (au Troisième Oeil) puis en tant qu’éditeur – Red Label, la revue Polar, puis chez Rivages évidemment. La relève : Frédéric Dard, Jean-Patrick Manchette (Qui va « ramener la politique au premier plan ») et le néopolar. Robin Cook « le saint dostoïevskien », Edward Bunker et la prison « sans pathos », James Lee Burke, James Crumley. James Ellroy bien sûr (« Une violence extrême et fascinante »). Dennis Lehane, David Peace et les Français qu’il suivra (Marc Villard, Pascal Dessaint, Jean-Hugues Oppel…). Le roman d’espionnage, le polar nordique, l’écriture, la traduction, les fidélités autour d’une indéboulonnable passion : le polar.

Le regard aiguisé d’un gros lecteur, cinéphile boulimique, éditeur incontournable, curieux passionné dont le parcours et les choix permettent, d’anecdotes jamais anodines en références parfaitement situées, de balayer un pan entier de l’histoire du polar (et du noir beaucoup) en France de l’ère des gangsters des années trente jusqu’au serial-killer contemporain. « En fin de compte, j’aurais tendance à faire la même remarque que Robin Cook : je me rends compte que, personnellement, 80% de ce qui m’intéresse dans mes lectures, c’est du roman noir. Voilà… »

Avril 2013, 320 pages, 20 euros.

Raging Bull, de Jake LaMotta – éd. Pulse/13e Note

Raging Bull Jake LaMotta 183x300 Raging Bull, de Jake LaMotta – éd. Pulse/13e NoteRaging Bull est un vrai roman noir – sec, rogue, sauvage. Le roman noir d’une Amérique où il faut se battre dès le berceau pour avoir une chance de survie quand on grandit tenaillé par la faim et dressé par un père violent, dans le Bronx des années 1930 scarifié par la crise économique. “Seule solution : me servir de mes poings. (…) Pour savoir se battre, il faut commencer par se battre, et j’ai calculé un jour qu’en entrant chez les amateurs, j’avais déjà derrière moi un millier de combats.” Jake chaparde, arnaque, agresse, braque, assénant toujours le premier coup pour éviter de subir ceux des autres. Ce “bon à rien qui vivait comme un bon à rien dans un quartier de bons à rien” se retrouve rapidement là où tous attendaient qu’il finisse : en prison. Mais là, contre toute attente, il canalise sa hargne maladive et sa peur viscérale de se laisser marcher dessus, trouvant dans le sac de frappe l’exutoire qu’il lui fallait.

Autobiographie de Jake LaMotta écrite en 1970 en collaboration avec son ami Peter Savage et le journaliste Joseph Carter, Raging Bull n’est ni une simple hagiographie de boxeur, ni un exercice convenu et poussif (ni même le scénario du film de Martin Scorsese de 1980, qui ne s’inspirait que d’une partie du récit). Combat truqué, agression, viol, le “Taureau du Bronx” ne cache rien de ses erreurs, révélant, derrière l’image du guerrier qui remporta la ceinture mondiale après sa victoire sur Marcel Cerdan, celle d’un cogneur forcené, combattant hérissé dont la violence est devenue le seul langage.

Sorti de prison pour arriver sous la lumière des projecteurs, puis retombé dans la déchéance après un titre de champion du monde, Jake LaMotta le New-Yorkais incarne toute une époque. Celle de la boxe, le sport roi d’alors, dont l’envers du décor – du rejet des boxeurs noirs à cette mafia qui tire les ficelles d’une discipline souillée par l’argent – résume de manière troublante le rutilant way of life américain et ses failles qui apparaîtront au grand jour dans les années 1960. Raging Bull retentit comme le cri de ces laissés-pour-compte qui décident de tenter leur chance pour pouvoir, quelques instants au moins, s’extraire de la misère dans laquelle ils sont nés.

Raging Bull LaMotta Raging Bull, de Jake LaMotta – éd. Pulse/13e Note

Réédition. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Martinache, 350 pages, 9 euros. Postface de Patrice Carrer.

Gangs Story, de Kizo & Yan Morvan – éd. La Manufacture des Livres

Gang Story Kizo Yan Morvan 258x300 Gangs Story, de Kizo & Yan Morvan – éd. La Manufacture des LivresIls ont beau faire régulièrement la une des journaux télévisés, les délinquants et autres “racailles” font partie d’un monde dont les ressorts nous échappent encore souvent. Ancien membre de la “Mafia Z” de Grigny, Kizo, désormais soucieux d’apaiser les quartiers et de les sortir de l’ombre, retrace l’histoire des gangs, principalement à Paris et en banlieue. Epaulant les photographies de Yan Morvan, son récit revient sur les racines de la violence endémique qui secoue toute une frange de la société française.

Gangs Story remonte à l’époque des Blousons noirs, des “Rebelles” en perfecto, des rockers banane vissée au front, des Hell’s Angels bagarreurs. L’arrivée des skinheads, inspirés du mouvement britannique, dans les années 1980, engendre une radicalisation de certaines de ces bandes, qui deviennent racistes ou néonazies. En réaction, imitant les gangs américains sans en avoir le professionnalisme, se montent des groupes d’autodéfense, comme les Black Dragoons d’Yves “Le Vent”, fusion du vaudou haïtien, des sports de combat et de l’imagerie hip-hop. A la “guerre des races”, qui voit rapidement les skinheads abandonner la rue, succède l’ennui. Faute d’ennemis extérieurs, les cités s’affrontent entre elles pour évacuer leur violence désormais sans objet. A mesure que les chefs se casent ou sont arrêtés, les gangs s’étiolent en bandes éparses, cloîtrées dans leur coin d’immeuble ou dans la gare la plus proche, à vivoter de petits trafics.

Gang Story Kizo Morvan Vent Gangs Story, de Kizo & Yan Morvan – éd. La Manufacture des LivresLes très belles photographies de Yan Morvan, spécialiste du reportage de guerre qui a pénétré ce milieu depuis la fin des années 1970, parviennent à cerner la tension des corps en lutte permanente, mais aussi le poids de ces décors glauques, entre squats parisiens hantés par des punks camés (et le tueur en série Guy Georges) et tours de banlieue désincarnées. Car raconter l’histoire des gangs, c’est aussi, et surtout, raconter l’histoire de la pauvreté, des “classes dangereuses” et des populations exclues qui trouvent dans le gang un moyen de retrouver leur fierté et de renouer avec une vie sociale. Noirs, Blancs Arabes, tous, quel que soit leur camp, du loubard castagneur quasi SDF au jeune délinquant repoussé en banlieue, se retrouvent livrés à eux-mêmes.

Gang Story Kizo Morvan Ruddy Gangs Story, de Kizo & Yan Morvan – éd. La Manufacture des LivresEn filigrane, Gangs Story ébauche aussi le portrait musical d’une quarantaine d’années où l’imagerie des gangs, certes également marquée par le sport ou le cinéma, semble surtout s’inspirer des disques et rythmes des postes de radio. Les mauvais garçons des années 1960 imitent Cochran ou Presley, les motards puisent dans le hard-rock ou le metal, les punks s’identifient au courant du même nom, les skinheads portent haut les couleurs de l’Angleterre ska, et le hip-hop américain (qui s’impose aussi par le graffiti ou la danse) inonde rapidement la jeunesse banlieusarde. Au détour des clichés de Yan Morvan, on croise Passi, Doc Gynéco, le Secteur Ä, K-Mel, MC Jean Gabin, et tant d’autres qui feront du rap le genre numéro 1 en France à partir des années 1990. Imposant ainsi leur propre culture à la société qui les avait repoussés dans les marges.

Gang Story Kizo Morvan Gabin Gangs Story, de Kizo & Yan Morvan – éd. La Manufacture des LivresNovembre 2012, 300 pages, 49 euros.

RENCONTRE AVEC DAVID SIMON / Une histoire de la violence

David Simon The Wire Treme RENCONTRE AVEC DAVID SIMON / Une histoire de la violence

En 1988, David Simon, alors reporter au Baltimore Sun, retient cette phrase d’un flic croisé dans les bureaux de la brigade criminelle : “On voit de ces trucs… Si quelqu’un  écrivait juste ce qui se passe ici pendant un an, il aurait un putain de bouquin .” Il demande, et obtient, l’autorisation de suivre les enquêteurs, prend un congé exceptionnel et plonge dans le quotidien de la brigade des homicides qu’il suit pendant un an : le tableau (les affaires élucidées ou en cours), la drogue, les trafics, les meurtres, les enquêtes, les interrogatoires, les froides autopsies, les insupportables annonces aux familles.

Examiner ce niveau violence était effrayant ”

Baltimore David Simon 187x300 RENCONTRE AVEC DAVID SIMON / Une histoire de la violenceDe cette immersion dans ce monde à part, David Simon tire un livre Homicide : A Year on the Killing Streets, chronique d’une année de vie de la brigade criminelle de la police de Baltimore. “Livre de bord tenu au jour le jour, entrelacs de banalités quotidiennes et d’atrocités bibliques” tout juste traduit en français sous le titre de Baltimore (aux éditions Sonatine). Une réaction “brusque et perspicace” à la négligence nationale vis-à-vis des problèmes urbains, que Richard Price, préfacier, définit comme “un récit de guerre”. Au cœur de Baltimore, là où “l’homicide est une simple broutille”,  “West Side, huit tours de délabrement et de désespoir qui tenaient lieu de supermarché de l’héroïne et de la cocaïne ouvert 24 heures sur 24”.  Deux cent quarante meurtres par an en moyenne (“soit deux homicides tous les trois jours ”) dont plus de la moitié liés à l’usage ou la vente de narcotiques et moins de 40 % de probabilité d’être arrêté et condamné pour avoir pris une vie, faute de témoin, de mobile, de suspect. “A Baltimore, le signalement d’un corps dans une ruelle est voué à être accueilli par des grognements et autres sons gutturaux”, un monde où il y a plus de meurtres que d’inspecteurs, pas assez de temps pour boucler les enquêtes. “Il n’y a pas de limite au nombre d’assassinats. Il y a seulement une limite au temps qu’on peut passer à enquêter dessus”.

Les Etats-Unis, “un pays armé jusqu’aux dents, enclin à la violence, qui trouve parfaitement raisonnable de munir ses forces de l’ordre d’armes et de l’autorité d’en faire usage”. Baltimore “vallée de larmes, ayant plus que son comptant de violence, de saleté et de désespoir”. Une des villes les plus sous-éduquées des Etats-Unis, au taux de chômage vertigineux. “Une grande partie de la population est exclue de l’éducation, de l’économie, surtout dans notre société de service. Les emplois industriels peu qualifiés ont disparu, pas la population qui les occupait. Le trafic de la drogue reste alors la seule usine” qui tourne en permanence”. Et cette violence meurtrière, le symptôme d’un malaise social dans la chaîne des misères humaines.

Il n’y avait rien à gagner à être flic

the corner couverture 185x300 RENCONTRE AVEC DAVID SIMON / Une histoire de la violenceLes flics, mal payés, qui se font tirer dessus comme des chiens (sans que personne ne lève le petit doigt), la merde qui suit le pente (“La gravité fécale, définition parfaite de la hiérarchie”), le jeu des statistiques, devenu une science aux Etats-Unis, comme si le fait de rendre présentables de mauvais chiffres était l’enjeu”, les mensonges (“Tout le monde ment.”), les deals, les arnaques, la vie violente du corner, la misère, le ghetto, les taudis, “les habitants désespérés, aux abois, d’une cité déshéritée”.

Alors, avant de démissionner de son journal en 1995, David Simon repart effectuer une longue enquête sur le terrain, avec Ed Burns (un ancien flic devenu enseignant). De l’autre côté de la barrière cette fois-ci. Au milieu du corner de la drogue, du côté des voyous. Et un autre livre The Corner : A Year in the Life of an Inner City Neighborhood (1997), traduit chez Florent Massot en 2010, étrangement amputé de la moitié. Le récit écrit “avec la voix de ceux que la police traquait”, l’accès à un monde caché, voire volontairement ignoré par “tout ce journalisme dépassionné” (lui cite James Agee dans Louons les grands hommes, parle de journalisme impliqué – “Je l’admets j’aime ces types”). Lire la suite

Le Von Mopp illustré, Dictionnaire subjectif des mots difficiles et imprononçables de la langue française – éd. Baleine/Après la lune

Par Clémentine Thiebault

Von Mopp dictionnaire Rivelaygue 199x300 Le Von Mopp illustré, Dictionnaire subjectif des mots difficiles et imprononçables de la langue française – éd. Baleine/Après la luneL’improbable Sigismond Von Mopp eût été digne d’inventer les filets de hareng marinés enroulés autour d’un oignon s’il avait choisi de se laisser guider par la pétillance toute germanique de son patronyme. N’en faisant qu’à sa tête (comme en témoigne son apocryphe biographie) le bougre, doté d’une prodigieuse mémoire lui permettant d’acquérir une connaissance encyclopédique, décide de faire un dictionnaire. Des mots difficiles et imprononçables évidemment. Subjectif qui plus est. Il fera ainsi l’impasse sur le “palimpseste” qui aurait pourtant pu trouver une place de choix dans son ouvrage ou “extraplophrysème“, à l’existence douteuse. Eliminera d’emblée les mots imbéciles de trois lettres “qui se prononcent sans ouvrir la bouche”. Pour aller fouiller dans les recoins abscons du lexique français, qui, il faut bien l’avouer, sait avec talent se compliquer la langue. Partant du principe salvateur que le lecteur distrait aurait pu oublier la stricte définition du “forficule”, de “impardigité” ou méconnaître les symptômes exactes de la “psittacose”, Sigismond en cent définitions, comble avec érudition et humour (décapant) les lacunes béantes d’un vocabulaire pourtant indispensable à maîtriser.

En feuilletant ledit dictionnaire, vite happé par les illustrations de Laurent Rivelaygue et l’impertinence générale du propos, nous (re)découvrirons la définition de la “limnologie, la contenance et l’utilité du “jéroboam, la forme de “l’ichtyoïde,  la fonction de “l’hygiaphone”, les conséquences russes de la “raspoutitsa”, la forme du “scramasaxe, la “séremdipité” des soeurs Tatin, qu’”ababouiné” qui n’a rien a voir avec le singe, de quoi de préoccupe la “tératologie,  ce que fait pousser la “cuniculiculture,  ce que regroupe la classe des “malacostracés, ce qu’idolâtre “l’ophiolâtre”, que ”nyctalope” n’est pas une insulte, qu’avant les antibiotiques il y avait la “mithridatisation” et bien sûr de quoi la “rhabdomancie” est l’art.

D’ajouter également que chaque définition est illustrée d’exemples édifiants (en plus du travail de Laurent Rivelaygue, dont on ne sait d’ailleurs toujours pas comment il a rencontré Sigismond) et de mises en situations éclairant nettement le propos. A “ignifugation, on apprend ainsi que Pégase Von Mopp (Sigismond a une famille nombreuses et polymorphe) proposa “aux Tibétains d’ignifuger leurs bonzes, mais se heurta au tout-puissant syndicat des journalistes, et abandonna l’idée. Il faut avouer qu’un bonze en flammes, ça fait quand même joli sur les photos.” Exemple : “L’ignifugation explique la disparition de l’extincteur.” A la lettre V, qu’un “véliplanchiste est une personne qui pratique la planche à voile. C’est une activité solitaire qui est tolérée par l’Eglise, la dimension sexuelle de ce hobby ayant jusque-là échappé au Pape” ou, pour terminer par le début, qu’un “anachorète est un religieux se retirant du monde, dans la solitude et sans télévision, pour pratiquer la prière, la flagellation et l’auto-érotisme”.

Un dictionnaire impertinent, drôle et iconoclaste qui n’est pas sans rappeler un certain Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des biens nantis de Pierre Desproges.

Von Mopp dictionnaire 1 Le Von Mopp illustré, Dictionnaire subjectif des mots difficiles et imprononçables de la langue française – éd. Baleine/Après la luneOctobre 2012, 300 pages, 18 euros.

La Question sexuelle exposée aux adultes cultivés, du Dr Auguste Forel – éd. Autrement

La Question sexuelle Auguste Forel 217x300 La Question sexuelle exposée aux adultes cultivés, du Dr Auguste Forel – éd. AutrementD’abord publié en Suisse en 1905, puis rapidement édité en France et traduit dans de nombreuses langues, La Question sexuelle exposée aux adultes cultivés fut en son temps un best-seller qui valut à son auteur une belle notoriété. Il faut dire qu’Auguste Forel choisit d’éplucher le sexe de manière frontale. Crûment, sans détours ni formules hasardeuses : quand il décrit le coït, le psychiatre suisse procède comme le scientifique qu’il est, cliniquement, en appelant un chat un chat. Son objectif est simple : libérer la parole et les mentalités en abordant un sujet écrasé par le tabou, et donc pollué par les préjugés, les idées reçues et les mensonges. “La sexualité humaine a été malheureusement dénaturée et en partie grossièrement altérée par nos mœurs civilisées, qui l’ont même développée artificiellement dans un sens pathologique.” Le silence, notamment entretenu par l’Eglise et la morale, nuit à la santé publique, alors le bon docteur a décidé d’intervenir pour apporter son savoir clair et précis.

S’il est parfois, évidemment, un peu rétrograde (lorsqu’il stigmatise la pornographie dans l’art moderne), et d’autres fois assez amusant malgré lui (quand il parle des “vieilles filles”), sa vision égalitaire du sexe force l’admiration, surtout venant d’une époque où, comme le raconte Christophe Granger dans la préface, un député proposait un impôt sur les célibataires, “ces parasites supposés préférer les délices du sexe à ceux de la famille”. En mettant l’homme et la femme au même niveau, il porte un regard résolument moderne sur la libido. Il taille en pièces la pudeur, proclamant tout le bien qu’apporte le plaisir.

Féministe, hostile à la prostitution, Forel défend ouvertement la contraception (expliquant comment se fabriquer des capotes avec “quelques appendices vermiformes de veau” récupérés chez le boucher), et pose comme nécessité au bonheur conjugal l’effort commun de l’homme et de la femme, responsabilisant le couple au lieu de l’abrutir à coup de propos moralisateurs. “Considérée d’un point de vue élevé, la vie sexuelle est aussi belle que bonne. Ce qu’il y a de honteux ou d’infâme, c’est la saleté et l’ignominie que les passions brutales de l’égoïsme et de la bêtise alliée à l’ignorance, à la curiosité érotique et aux superstitions mystiques, y ont mises.” Une révolution sexuelle avant l’heure.

Réédition. Novembre 2012, 144 pages, 15 euros. Préfacé et présenté par Christophe Granger.

Karaoké Culture, de Dubravka Ugresic – éd. Galaade

Karaoke Culture Dubravka Ugresic 166x300 Karaoké Culture, de Dubravka Ugresic – éd. GalaadeEn septembre dernier, Philip Roth publiait dans le New Yorker une lettre ouverte à Wikipédia. Après avoir tenté de corriger une information erronée le concernant sur l’encyclopédie en ligne, l’écrivain américain s’était vu rétorquer qu’il n’était pas une “source crédible”. Cette mésaventure a priori cocasse résume bien le nouvel équilibre qui s’est établi dans la culture depuis le développement d’Internet : “Le rapport de force, autrefois dominé par l’Auteur et l’Oeuvre, a été renversé au profit du Destinataire.” Désormais les élites culturelles ont été balayées, la dictature de la compétence renversée, le tout au profit d’un amateurisme omnipotent, incarné par Wikipédia : une encyclopédie faite par les amateurs (des “AA” : auteurs anonymes), avec une hiérarchie de l’information inexistante (d’ailleurs la biographie de Philip Roth est moins étoffée que celle de Paris Hilton), qui sera lue par des amateurs, valorisant ainsi le contenu qu’ils ont eux-mêmes créé.

Dubravka Ugresic n’invente rien. Son appréciation du phénomène Internet et ses exemples, très parlants, elle les trouve sur YouTube, Twitter, Facebook, à la télévision ou chez Emir Kusturica, Henry Darger ou Valentina Hasan. Par contre, surmontant l’habituel avis réactionnaire de ceux qui ont grandi avant l’apparition de l’ordinateur, elle réussit à trouver le concept qui lui permet de tout connecter pour appréhender les nouveaux rapports entre technologie et culture. Grâce à l’image simple et populaire du karaoké, elle met le doigt sur le paradigme qui scelle tous les aspects découlant de la domination du web et de la mentalité individualiste narcissique de notre époque. Résumé par un slogan provocant – “Je suis inculte, et alors ? J’ai encore le droit de m’exprimer !” –, cette nouvelle conception a bouleversé le champ culturel devenu, à l’image du jeu vidéo Second Life, un gigantesque karaoké où, dans un brouhaha informe, tout le monde peut s’emparer du micro, même s’il n’a rien dire.

Corrosif, drôle et enlevé, Karaoké Culture tire également profit du point de vue discordant de son auteur. Née en 1949, Dubravka Ugresic a vécu dans la Yougoslavie de Tito, ce qui lui permet une analyse provocante : cette culture faite par tous à destination de tous apparaît comme l’aboutissement de l’idéal communiste. L’essayiste croate rappelle surtout, dans une conclusion d’un pessimisme radical, combien, derrière sa démocratie revendiquée, cette culture karaoké s’avère en réalité vide, tiède, et mollement étouffante : “AA n’incite pas aux révolutions, il est bien trop conformiste pour flanquer une gifle à quiconque. De toute façon, flanquer une gifle est un geste d’auteur. AA est un enfant de son époque, ses gestes – au-delà de sa rhétorique révolutionnaire auto-adulatrice occasionnelle – ne sont ni grands, ni forts, ni subversifs, ni stupéfiants. (…) Nous voulions la liberté, nous avons eu la liberté de jouer, et nous avons même cru que le jeu se limitait à être libre de faire le clown.”

Traduit de l’anglais par Pierre-Richard Rouillon, octobre 2012, 130 pages, 10 euros.

Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation, de Pierre Louÿs – éd. Allia

Semaine sexe rouge Manuel de civilité pour les petites filles à lusage des maisons déducation, de Pierre Louÿs – éd. Alliamanuel de civilite pierre louys 180x300 Manuel de civilité pour les petites filles à lusage des maisons déducation, de Pierre Louÿs – éd. AlliaComme l’indique son titre pompeux, cet ouvrage paru en 1926 est un petit guide de savoir-vivre, une mine de conseils pour briller en société. Ou plutôt, c’est ce qu’il aurait dû être. Pierre Louÿs, évidemment, a choisi la parodie, et déforme ces manuels très en vogue au début du siècle pour les transformer en un agrégat de maximes toutes plus provocantes les unes que les autres. Au lieu de s’adresser à des fillettes prudes qui doivent s’abstenir de mettre les coudes sur la table, Louÿs considère visiblement ce lectorat nubile comme une nuée de petites demoiselles dépravées qui ont déjà tout compris du monde qui les entoure. Alors, avec sa plume toujours gorgée de sous-entendus, de résonances érotiques et d’images obsédantes, celui qu’admirait tant André Breton tisse une toile d’instructions vicieuses, pleines d’humour – particulièrement les “Ne dites pas” cocasses qui closent ce volume.

Ne dites pas : “J’ai envie de baiser”. Dites : “Je suis nerveuse”.

Opposant le monde des enfants (libre, innocent, spontané) à celui des adultes (sclérosé, empesé par des couches de faux-semblants), l’auteur des Chansons de Bilitis fustige les conventions sociales, accusées de brider la passion ou le désir. A travers ce traité d’éducation pervers, Pierre Louÿs défend le savoir-vivre, le vrai, tant les fillettes paraissent bien plus vivantes que ceux qui les entourent. A l’image du glossaire qui ouvre ce petit précis en expliquant justement qu’il n’expliquera rien, puisque les petites filles sont déjà familières avec le champ lexical de la luxure, le Manuel de civilité… dégage, en plus de sa dimension subversive et sexuelle, une ironie implacable à l’encontre d’une société hypocrite.

Il faut toujours dire la vérité ; mais quand votre mère vous reçoit au salon, vous appelle et vous demande ce que vous faisiez, ne répondez pas: “Je me branlais, maman”, même si c’est rigoureusement vrai.

Avec une inconvenance outrancière, Louÿs attaque tour à tour toutes les structures sociales (la famille, l’école, la religion évidemment, mais aussi le Président de la république) pour en tirer ce constat sans appel : les grands mentent sans cesse, et n’en retirent qu’une frustration lancinante. Caché, nié, banni des sermons de l’éducation et des conversations des parents, le sexe devient le révélateur de l’immense non-dit du ce monde des grands, qui accueillera bientôt les petites filles débauchées. Après les avoir serinées avec l’honneur (vu par Louÿs, ça donne : “Les petites filles du monde sucent pour l’honneur” et non pour l’argent) et, évidemment, la vertu :

Respectez donc d’abord l’hypocrisie humaine que l’on appelle aussi vertu, et ne dites jamais à un monsieur devant quinze personnes : “Montre-moi ta pine, tu verras ma fente.”

Le livre idéal pour potasser pendant les vacances, afin de bien préparer la rentrée des classes.

Réédition, 110 pages, 6,10 euros. Présentation de Michel Bounan.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Trois filles de leur mère, du même auteur.

Fargo Rock City, de Chuck Klosterman – éd. RivagesRouge

Fargo Rock City Klosterman 194x300 Fargo Rock City, de Chuck Klosterman – éd. RivagesRougeChuck Klosterman aime le metal. Pire, il a même une faiblesse pour sa frange la plus honteuse : le glam metal, braillé par des types maquillés comme des prostituées en soldes, une bière à la main, qui ne parlent que de filles en chaleur. Les groupes y suent leur virilité tout en se trimballant une crinière blonde permanentée à faire pâlir Shakira, nimbés dans un satanisme outrancier, sensé choquer les parents et, surtout, exciter leurs enfants. Oui, Chuck Klosterman aime les guitares qui crissent, les batteurs qui bastonnent, les chanteurs qui font l’amour au micro et enchaînent les saltos pendant que l’autre chevelu s’embarque dans un interminable solo. Alors, plutôt que d’en rire avec gêne comme d’une erreur de l’âge bête ou de se cacher derrière une pose gothique confortable et hautaine, Klosterman a décidé d’assumer. Voire, l’ambitieux, de nous convaincre de l’importance de ce courant honni du rock.

Il faut dire qu’au tournant des années 1990, Kiss, Van Halen, Poison, Guns N’Roses et consorts vendaient des disques par brouettés, monopolisant les charts aux Etats-Unis. Gamin perdu dans l’immensité neigeuse du Dakota du Nord, le jeune Chuck bascule un beau jour de 1983, lorsqu’il découvre Mötley Crüe – “Je me rappelle m’être assis sur mon lit un dimanche après-midi et avoir mis Shout at the Devil pour la première fois. Ça offre peut-être un triste contact de ma génération (ou juste de moi-même), mais Shout at the Devil a été mon Sgt. Pepper.” Avec leur subversion en carton-pâte et leurs vidéos primaires avec des jolies filles qui font l’amour à des voitures sur MTV, les groupes de heavy metal assouvissent toutes les frustrations et les fantasmes de l’adolescence.

Poison Chuck Klosterman Fargo Rock City, de Chuck Klosterman – éd. RivagesRougeDans ce livre tenant autant de la critique musicale que de l’autobiographie, Klosterman se penche sur l’omniprésence du marketing, le pouvoir des clips, la misogynie, l’engagement du rock ou sur son alcoolisme avec la même facilité, décalée mais touchante, qu’il devait avoir, adolescent, lorsqu’il déblatérait avec ses potes sur le nouveau disque d’Axl Rose. La grande réussite du petit kid blanc devenu critique rock, c’est d’écrire comme il aime cette musique “efféminée, sexiste et superficielle”, qui n’avait d’autre but que d’être la plus cooool possible : sans se prendre au sérieux, mais bien décidé à réparer l’injustice snob qui a fait de son genre chéri la cible des plus grandes railleries de l’histoire de la musique. Et le pire, c’est qu’il est souvent convaincant.

En reconnaissant volontiers les faiblesses et l’absence totale de créativité du metal, il arrive à raconter l’histoire d’un mouvement hédoniste et crétin, qui tenait dans son enthousiasme forcené la formule de son succès. “Je pense que c’est Brian Eno qui a dit : ‘Il n’y a qu’un millier de personnes qui s’est procuré le premier album du Velvet Underground, mais chacun de ces acheteurs est devenu musicien.’ Bon, des millions de gens ont acheté Shout at the Devil, et tous, sans exception, sont restés inchangés.” Avec leur humour décapant, ces Confessions d’un fan de heavy metal en zone rurale arrivent à dresser un tableau perspicace de la musique depuis les années 1980, complètement dissonant (dans tous les sens du terme) de l’historiographie officielle du rock. Soucieuse de tout intellectualiser, elle s’était empressée d’oublier cette bande de monstres de foire en slip panthère. Raté : le rouquin du Dakota se souvient de tout, et dans les moindres détails.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Stan Cuesta, novembre 2011, 284 pages, 20 euros.

Trésors de l’Institut national de Recherche et de Sécurité, de Cizo et Felder – éd. Les Requins Marteaux

Tresors INRS Cizo Felder 220x300 Trésors de lInstitut national de Recherche et de Sécurité, de Cizo et Felder – éd. Les Requins MarteauxEt si les Mad Men français se cachaient du côté de l’INRS ? C’est en tout cas là que Felder et Cizo sont allés les chercher. Créé en 1947, l’Institut national de Recherche et de Sécurité, organisme de prévention des risques professionnels, s’acharne à sensibiliser et informer les travailleurs des accidents et maladies auxquels leur métier les expose. Rien de très excitant a priori. Et pourtant, les “trésors” compilés et organisés par les deux compères des Requins Marteaux, et reproduits avec beaucoup de soin dans ce splendide volume, révèlent une richesse graphique qui n’a rien à envier aux plus belles campagnes de pub ou de communication politique.

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Parmi ces affiches réalisées entre la toute fin des années 1940 et le début des années 1990, Felder et Cizo ont choisi de se concentrer particulièrement sur un affichiste, le talentueux Bernard Chadebec, interviewé en début d’ouvrage. Un artiste débordant de créativité – ce qui n’était pas gagné d’avance en travaillant pour l’INRS. La faute aux thématiques d’abord : la mort, la chute, l’amputation, l’électrocution, l’empoisonnement, la contamination… Ensuite, il faut sans cesse trouver un angle d’attaque différent pour recommander, une fois encore, à l’ouvrier de mettre des gants ou de porter ses lunettes de protection alors qu’on le lui serine depuis quarante ans. Parvenir à le surprendre pour qu’il assimile le message malgré l’environnement confus de l’atelier ou du chantier. Chadebec et ses collègues l’ont bien compris : une affiche doit “se voir de loin”, se faire remarquer, et, surtout, être immédiatement lisible et compréhensible. D’autant plus quand il s’agit de sauver des vies.

Chadebec INRS affiche souris 197x300 Trésors de lInstitut national de Recherche et de Sécurité, de Cizo et Felder – éd. Les Requins Marteaux

Résultat ? Des compositions saisissantes, des couleurs vives, des slogans simples. C’est efficace, imaginatif, percutant. Alors que les premières campagnes de l’INRS traitent l’ouvrier comme un enfant et jouent sur la culpabilité, le propos devient progressivement moins paternaliste, les formes plus abstraites. Pour attirer l’attention des employés, la métaphore reste très prisée. Eléphants (lourds et forts), souris (petites victimes), lions (dangereux), poissons (à la merci des requins et des pêcheurs) et cochons (rigolos) s’invitent régulièrement dans ces campagnes de sensibilisation, tout comme les fakirs, les clowns, ou autres figures amusantes. Deux outils ont la faveur des graphistes : la peur et l’humour. D’un côté, les têtes de mort, les éclairs, l’omniprésence du noir accolé à un rouge sang et à un jaune coupant. De l’autre, des gags façon bande dessinée et des jeux de mots parfois désarmants, comme ce “N’enconcombrez pas les escaliers !” mettant en scène un concombre géant qui obstrue une volée de marches. Et ça, pas sûr que Don Draper et ses Mad Men y auraient pensé…

Avril 2012, 120 pages, 25 euros. Edition bilingue français-anglais. Préface de Stéphane Pimbert de l’INRS.

Chadebec INRS affiche poison Trésors de lInstitut national de Recherche et de Sécurité, de Cizo et Felder – éd. Les Requins MarteauxPOURSUIVRE AVEC > Des affiches aussi, mais dans un autre genre : notre article sur le livre Tricolores, Une histoire visuelle de la droite et de l’extrême droite, de Zvonimir Novak.

Guillotine sèche, de René Belbenoit – éd. La Manufacture des Livres

Guillotine seche Belbenoit 187x300 Guillotine sèche, de René Belbenoit – éd. La Manufacture des LivresC’est en 1938 aux Etats-Unis que paraît pour la première fois ce texte, sous le titre de Dry Guillotine. Gros succès : un million d’exemplaires vendus. Son auteur, René Belbenoit, a réussi à atteindre Los Angeles après un périple de presque deux ans. Deux ans de clandestinité, à progresser, kilomètre par kilomètre, dans une jungle hostile ou sur une mer démontée, échappant aux Indiens méfiants, aux policiers, aux contrebandiers, à la faim, la maladie, le découragement. Avec toujours, sous le bras, ce lourd paquet de feuilles, emballé dans une toile cirée, renfermant son témoignage sur les quatorze longues années passées dans l’enfer du bagne de Guyane.

En 1921, Belbenoit est arrêté pour deux vols dérisoires et déporté dans la colonie française d’Amérique du Sud. Avec une écriture précise, jamais vaniteuse, qui sait aller à l’essentiel, il raconte les épouvantables conditions de vie de ces “squelettes ambulants” dont il fait désormais partie. L’environnement pénible, la violence de ce quotidien rythmé par les viols, les meurtres, la faim et la soif, la cruauté des gardiens : on jurerait un roman de B. Traven, ce n’est que la réalité. La souffrance est telle que certains préfèrent se mutiler, la clémence de quelques médecins apparaissant comme le seul espoir dans ce monde déshumanisé, où les hommes sont réduits à l’état de bêtes. Sur les 700 détenus qui arrivent alors chaque année en Guyane, 400 meurent durant leurs douze premiers mois d’incarcération. “Toute autre nation civilisée leur permettrait de refaire leur vie au lieu de les envoyer à la mort.”

Plus qu’une simple description de ces existences piétinées par la machine pénitentiaire, Guillotine sèche parvient en plus à prendre du recul sur cette situation, et à livrer des réflexions pertinentes sur ce système immoral, dans le sillage du célèbre reportage d’Albert Londres Au bagne. En une quinzaine d’années de détention (et cinq tentatives d’évasion), René Belbenoit a pu en explorer tous les aspects, des recoins les plus redoutables de l’île du Diable aux postes plus reposants, comme comptable ou archiviste. Il démontre avec une irréfutable logique l’absurdité d’une justice qui n’en a plus que le nom, servie par une administration rongée par la corruption, tyrannique jusqu’à étouffer les rares voix qui tenteraient de révéler ce qui se passe sur ce petit bout de terre coincé entre le Brésil et le Pacifique – “La folie est souvent un prétexte invoqué par l’administration pour se débarrasser d’hommes qu’elle ne peut tuer en silence.”

Aucun espoir de réhabilitation, de rachat, de pardon. Si l’on ne meurt pas avant de passer devant le tribunal local, si l’on survit aux conditions extrêmes des geôles guyanaises, le retour en France reste interdit : à la fin de sa peine, le prisonnier est “libre de vivre comme un singe aux environs de Cayenne ou de Saint-Laurent, mais avec l’interdiction de pénétrer dans ces deux villes. Libre de vivre sans un sou pour vivre. Libre d’être un prisonnier perpétuel en Guyane”. De quoi inciter Belbenoit à remettre en cause l’existence même d’une colonie devenue un dépotoir de criminels, mal gérée au point qu’après trois siècles de domination française, elle “n’a pu envoyer que des ailes de papillons et des singes empaillés à l’Exposition coloniale de 1931 à Paris”.

Réédition, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par P.F. Caillé, février 2012, 256 pages, 19,90 euros.

MUSIQUE / Sélection de livres

Les livres, c’est bien, mais au bout d’un moment, ftydrb. Voilà pourquoi, à intervalles irréguliers, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Sauf que cette semaine, il va quand même parler de livres.

Certains l’auront peut-être noté, nous prenons chaque fois (ou presque) un soin maniaque à faire coïncider ces articles avec l’actualité récente. Le 18 mars étant la journée internationale du sommeil, celui-ci a failli être consacré à l’œuvre de Tracy Chapman. Et puis, finalement, Salon du Livre de Paris oblige, il a semblé plus amusant de concocter une sélection de quelques bouquins musicaux plus ou moins récents.

> Au-delà de l’Avenue D, de Philippe Marcadé – éd. Scali ou Camion Blanc

Au delà de lavenue D 185x300 MUSIQUE / Sélection de livresSi Massimo Gargia était punk, sa biographie ressemblerait peut-être à Au-delà de l’Avenue D. Philippe Marcadé y détaille ses rencontres avec certaines figures de la scène punk new-yorkaise (les Ramones, Debbie Harry, Dr Feelgood …), dont il a vécu l’éclosion de l’intérieur. Le génie de cet ouvrage tient à trois choses. D’abord, il est rempli d’anecdotes désopilantes qui rendent leur part d’humanité à des artistes devenus des mythes – le lecteur pourra par exemple partager un plat de nouilles cuisiné par la mère de Johnny Thunders. Ensuite, Philippe Marcadé ne cherche jamais à cultiver sa « rock’n’roll attitude ». Ainsi la drogue n’est-elle jamais présentée comme quelque chose de particulièrement rebelle ou romantique. Enfin, malgré l’incroyable vécu de l’auteur, le ton adopté est celui d’un enfant hilare et émerveillé, et non d’un vieux sage ou d’un ancien combattant. Une légèreté grâce à laquelle cet ouvrage a le don de rendre heureux, alors même que le nombre de morts y dépasse celui de Rambo III.

> Can’t Stop Won’t Stop, de Jeff Chang – éd. Allia

cant stop wont stop 232x300 MUSIQUE / Sélection de livresRaconter l’histoire du hip-hop constitue, en soi, une entreprise titanesque. Mais Jeff Chang avait visiblement pas mal de temps pour écrire ce livre, puisque c’est toute l’histoire de la culture noire américaine et des gangs (afro ou latinos) qu’il y relate. Can’t Stop Won’t Stop n’est pas un livre sur la musique, c’est un ouvrage de sociologie. En beaucoup plus excitant.

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> Bubblegum et Sunshine Pop, la confiserie magique, de Jean-Emmanuel Deluxe – éd. Autour du Livre

bubblegum 235x300 MUSIQUE / Sélection de livresPlus encore qu’à l’exploration détaillée de modes musicales tombées dans l’oubli depuis les années 1960 (encore que l’auteur a la bonne idée d’y associer certains titres actuels), l’intérêt de cet ouvrage tient au fait qu’il accorde aux plaisirs faciles du bubblegum une respectabilité dont les puristes, ces éternels coincés, l’ont toujours privé. Un parti-pris résumé dès l’intro du livre : « Vous avez un esprit libre pour qui la notion de “crédibilité” passe après celle, plus pragmatique et ô combien satisfaisante, de plaisir : les pages qui suivent sont là pour vous décomplexer. » Lire la suite

Blue Angel Motel et Sous les néons, de Matthew O’Brien – éd. Inculte

Blue Angel Motel OBrien 246x300 Blue Angel Motel et Sous les néons, de Matthew OBrien – éd. InculteLes néons. Ils illuminent le Strip, où le nom des casinos flamboie pour faire oublier la nuit aux milliers de visiteurs qui grouillent. Au milieu du désert de Mojave, Las Vegas brille comme un phare, attirant les hommes comme une ampoule aimante les insectes les soirs d’été. Matthew O’Brien, lui, a choisi de s’écarter du halo des néons multicolores. D’explorer les entrailles de la Mecque du sexe, du jeu, de la mafia, des touristes ébahis, des magiciens peroxydés, des jeunes mariés alcoolisés et de l’argent qui coule à flot. “Dans une ville constamment représentée dans les films, les émissions de télévision, les livres et les journaux, nous avions trébuché sur un territoire vierge – un monde souterrain (…) négligé au profit des salles de poker et des seins des meneuses de revue.”

Héritier de William Vollmann ou de Hunter Thompson (son modèle, dont il suit d’ailleurs la piste, trente ans après Las Vegas Parano, dans les hôtels de la ville), O’Brien sonde les marges de la cité du vice, se faufile dans les endroits que tout le monde évite. Comme son mentor, il fait de l’immersion son principal outil pour visiter les recoins devenus invisibles aux yeux du plus grand nombre. “On a le sentiment d’arpenter un cimetière illuminé par des néons faiblards.” O’Brien se lance sur les traces d’une jeune fille disparue. Rencontre le fondateur du premier club de strip-tease de Vegas qui a décidé de créer son église. Suit l’impossible réinsertion d’un meurtrier qui a purgé sa peine, ou passe une semaine dans un motel au lustre passé devenu le Q.G. des paumés du coin. Tentant de lutter contre ses propres préjugés, il sait tirer le meilleur de ses interlocuteurs et observer les tréfonds du rêve américain avec un regard neuf, curieux. En bon journaliste gonzo, il se met en scène afin d’apporter une distance à son récit, une pointe d’humour aussi, mais surtout pour privilégier l’humanité plutôt que la frigidité d’un journalisme purement factuel. Et donner la parole à ceux que la société a jetés aux oubliettes.

Sous les neons Matthew OBrien 247x300 Blue Angel Motel et Sous les néons, de Matthew OBrien – éd. InculteAu fil de la dizaine de reportages réunis dans Blue Angel Motel, O’Brien trouve sa voie : les souterrains. Les égouts. Les canalisations labyrinthiques qui innervent sous le bitume. Sous les néons raconte cette plongée dans les intestins de Las Vegas, ersatz des catacombes de l’Antiquité. Dans cet inframonde glauque et angoissant toujours sur le point de basculer vers le fantastique quand les trolls s’immiscent dans ces tuyaux ténébreux, le journaliste rencontre toute une frange oubliée de la population d’une ville aveuglée par la nostalgie de sa grandeur d’autrefois. Trop pauvres pour avoir un toit, contaminés par les addictions locales (en premier lieu le jeu et la drogue), hantés par leur passé (et cette guerre du Vietnam qui semble décidément avoir broyé toute une génération d’Américains), ils ont décidé de vivre sous terre, parmi les araignées et les écrevisses géantes. “L’inconvénient, quand tu habites ici, c’est que tout le monde pense que tu prends du crack et que tu tapines. C’est pas le cas.” La plupart du temps, il n’y a que des types normaux. Des vies ordinaires qui, parfois simplement à cause d’un divorce, d’un boulot perdu, d’un problème de santé, ont basculé, jusqu’à couler, lentement, sous la surface. Un portrait lucide et étonnamment poétique des interstices désabusés de notre civilisation moderne.

Blue Angel Motel, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jérôme Schmidt, 224 pages, 19,90 euros.
Sous les néons, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Caroline Dumoucel, 300 pages, 20 euros.

Le Chapeau de M. Briggs, de Kate Colquhoun – éd. Christian Bourgois

Chapeau Briggs Kate Colquhoun 173x300 Le Chapeau de M. Briggs, de Kate Colquhoun – éd. Christian Bourgois9 juillet 1864. Londres est la plus grande ville de monde. Une mégalopole où les avenues rutilantes de l’ouest côtoient les quartiers pauvres du East End, où s’entassent immigrés et ouvriers. Symbole de cette capitale industrielle du XIXe siècle noircie par la fumée des usines, le train est devenu en quelques années le moyen de transport le plus populaire. Or c’est justement dans un train que survient l’impensable, lorsque M. Briggs, financier de la City, est sauvagement assassiné dans le confortable wagon de première classe qui le ramenait chez lui. Une scène de crime inédite dans un environnement familier ; un mystère en lieu clos digne des feuilletons à succès qui se développent à l’époque : tous les ingrédients sont réunis pour monopoliser la une des journaux. Rapidement, un suspect est identifié – Franz Müller, un jeune tailleur qui vient d’embarquer pour New York. Après une course-poursuite pour le rattraper de l’autre côté de l’Atlantique, le procès du siècle peut enfin commencer. La statue de cire de Müller est fin prête chez Madame Tussaud.

Si le suspense inhérent à cette enquête menée entre une Londres monstrueuse et une New York en pleine Guerre de Sécession aurait tendance à nous le faire oublier, c’est bien un récit documentaire que signe ici Kate Colquhoun. Avec une précision remarquable (les notes en fin d’ouvrage rappellent que le moindre dialogue est tiré de sources précises), elle dépeint, parfois même avec trop de zèle, cet instant où l’Angleterre de Dickens – et l’Europe dans son sillage – bascule dans l’ère moderne. Mais si les trains vont de plus en plus vite et que le développement industriel paraît sans limites, la société, elle, peine à digérer les changements imposés par le progrès.

Entre Scotland Yard qui tient à asseoir sa popularité (quitte à écarter les témoins qui ne l’arrangent pas), une justice qui veut prouver son efficacité (en érigeant Müller en exemple pour calmer les ardeurs de la populace), et un débat sur la peine de mort qui progresse timidement, l’affaire Briggs dévoile les failles d’un monde victorien trop orgueilleux pour reconnaître ses faiblesses. A l’image de cette presse si puissante, qu’elle ose bafouer la présomption d’innocence sans sourciller. Quant à l’identité du suspect, un immigré de basse condition, allemand de surcroît en ces temps où l’ambition prussienne menace la suprématie britannique, elle réveille les préjugés d’une société encore bien archaïque, malgré la modernité qu’elle affiche fièrement.

Grâce à son regard perspicace et discrètement caustique, l’historienne anglaise parvient à faire du mystère du chapeau de M. Briggs un outil d’analyse captivant d’une Angleterre en pleine mutation. Désormais, les assassins ne seront pas forcément affublés de cicatrices hideuses et d’une grosse barbe noire : ils pourront avoir la tête de Monsieur Tout-le-monde. Pire, il paraît que bientôt, les bourgeois seront capables de s’entretuer comme de vulgaires immigrés. Même en première classe, on risque de ne plus pouvoir voyager tranquillement, il va falloir s’y faire…

Traduit de l’anglais par Christine Laferrière, février 2012, 460 pages, 25 euros.

Manifeste du Parti communiste, de Karl Marx & Friedrich Engels – éd. Aden

manifeste parti communiste marx 210x300 Manifeste du Parti communiste, de Karl Marx & Friedrich Engels – éd. AdenA force d’avoir été perverti par une flopée de dictateurs, à force d’avoir été pilonné par le manichéisme de la Guerre froide, à force d’avoir été accaparé par un parti qui ne pèse plus aucun poids politique, le Manifeste du parti communiste devrait depuis longtemps avoir été recyclé pour fabriquer des meubles en carton. Et pourtant, voilà que les éditions Aden osent le republier. Soigneusement annotée, cette réédition permet de saisir l’importance fondamentale de ce texte dans la seconde moitié XIXe siècle, comme le rappelle la préface à l’édition anglaise de 1888 : “l’histoire du Manifeste reflète notablement celle du mouvement ouvrier contemporain ; à l’heure actuelle, il est incontestablement l’œuvre la plus répandue, la plus internationale de toute la littérature socialiste, le programme commun de millions d’ouvriers, de la Sibérie à la Californie.” Les sept (!) préfaces réunies, écrites à l’occasion des nombreuses traductions et réimpressions, témoignent d’ailleurs de l’attention constante que portent Marx et Engels, soucieux d’affiner leur analyse, à l’évolution du combat ouvrier. Sans trop de surprise pourtant, le Manifeste garde aujourd’hui encore – on serait tentés de dire : aujourd’hui, encore plus – une acuité criante. Même si la terminologie ouvriers-bourgeois est devenue en partie désuète, les mécanismes de la société capitaliste, ses abus et ses errements, y sont détaillés avec une logique implacable.

La bonne idée de l’éditeur, c’est d’avoir illustré cette version avec des gravures du génial Frans Masereel (1889-1972). Ses planches expressionnistes, allégories limpides ou bribes de la vie industrielle, mettent en scène des usines colossales, un peuple ouvrier qui se réunit, s’organise, ploie au labeur sous le joug de contremaîtres infernaux ou manifeste dans la rue. Avec sa technique brute, primitive même, Masereel tire le portrait d’une modernité aux disparités sociales aussi contrastées que son noir et blanc. “Son génie est, comme celui de Balzac, de Walt Whitman, tourné tout entier vers l’universel, disait de lui Stefan Zweig. Parce qu’il sent le monde entier, il agit sur toutes les classes et tous les peuples.”

Masereel, qui se sert habituellement du roman graphique, uniquement composé d’illustrations, pour être compris de tous, trouve un écho non seulement idéologique mais aussi formel dans le Manifeste, dont la limpidité doit permettre de convaincre même ceux que l’éducation a délaissés. “Cette œuvre de l’esprit compte si peu sur des acquis préalables qu’on n’a même pas besoin de savoir lire ou écrire pour la saisir”, constatait Thomas Mann à propos de l’artiste belge. Pour un peu, on pourrait dire la même chose du texte de Marx et Engels, dont la pertinence, plus de 150 ans après sa rédaction, nous met face à l’enlisement désolant de notre société. Loin d’une époque où les droits des travailleurs progressaient au lieu de se réduire.

La citation de Stefan Zweig est tirée de la préface de La Ville, celle de Thomas Mann de celle de Mon livre d’heures, deux ouvrages de Frans Masereel magnifiquement édités par les éditions Cent Pages.
Traduit par Laura Lafargue, illustré par Frans Masereel, octobre 2011, 138 pages, 12 euros.

L’Horreur managériale, de Etienne Rodin – éd. L’Echappée

horreur manageriale rodin 194x300 LHorreur managériale, de Etienne Rodin – éd. LEchappéeL’homme est une ressource qu’il faut rentabiliser. Dans notre monde dominé par l’économisme, l’économie étant devenue la finalité de l’activité humaine, la vie est désormais une “vaste entreprise qu’il faut gérer de manière performante”. Et qui diable pourrait prendre en charge cette glorieuse “mission”, pour reprendre une terminologie à la mode, sinon le manager ? Ersatz moderne et jusqu’au-boutiste de l’ancienne gestion, le management suit un principe désolant de simplicité, faire le maximum avec le minimum de ressources. Plus simplement : gagner le plus possible sans ne rien perdre.

Loin du pamphlet énervé, Etienne Rodin choisit de s’attaquer à “l’horreur” managériale avec calme et froideur, s’appliquant à déconstruire le discours, la méthodologie et la pensée du management qui régit aujourd’hui nos vies, pas seulement au travail mais aussi en dehors. Avec une pointe d’ironie (notamment lorsqu’il reproduit des extraits aberrants tirés de chartes managériales), le sociologue tente de considérer cet avatar du capitalisme avec un œil neuf. Il n’est pas question de s’attaquer aux seuls DRH, ni de remettre la faute sur les autres : comme il le rappelle justement, “l’économie est un écosystème”, et en tant que travailleurs, consommateurs ou clients, nous sommes tous responsables de la domination actuelle du toujours plus.

De la surveillance des employés, toujours plus encadrés, à la culpabilisation des chômeurs pour entretenir l’idée que le travail, c’est la vie, en passant par les différents moyens de pression des dirigeants, L’Horreur managériale pointe les évolutions de la vie en entreprise pour montrer comment, insidieusement, elles nourrissent les théories du management. En ces temps de crise(s), de chômage et de tout va mal, la valeur travail a pris la forme d’un étrange paradoxe : “ceux qui n’ont pas d’emploi rêvent d’en décrocher un, voire de l’inventer, tandis que ceux qui en ont un rêvent de s’en échapper”. Cette incertitude permanente a exacerbé un individualisme mou, aux antipodes de l’émulation fièrement revendiquée par le capitalisme. L’employé doit sans cesser prouver son adaptabilité, revendiquer sa motivation, ne jamais montrer sa lassitude. Comme l’avait énoncé Guy Debord : “L’individu, paradoxalement, devra se renier en permanence, s’il tient à être un peu considéré dans une telle société. Cette exigence postule en effet une fidélité toujours changeante, une suite d’adhésions constamment décevantes à des produits fallacieux.”

Car finalement, ce qui ressort de la lecture de cette pertinente analyse, c’est bien le vide du management, incapable de contrôler quoi que ce soit, incapable de prévoir de quoi sera fait demain, incapable d’impulser une quelconque direction à un système qui s’alimente tout seul. “L’incohérence est la règle, travestie en changement ou en complexité histoire de lui donner de l’allure, une fois habillée de concepts tendances. » Réfugié derrière des slogans tapageurs, réduit à justifier son existence vaine à coups de positivisme forcené, le management prend des airs de mascarade à laquelle tout le monde participe. Tant les managers, qui tirent les ficelles de ce jeu de dupes, que les travailleurs, devenus des “clones comportementaux au nom de l’impératif de séduction généralisé”, forcés de faire bonne figure, de s’enthousiasmer pour des projets auxquels ils ne croient plus sous peine de se faire mal voir. Tout le monde fait semblant, “plus personne ne croit véritablement aux règles du jeu”. Ne reste plus alors qu’une pièce de théâtre creuse et cynique, où seul le regard des autres a de l’importance. Et où la fiction a dépassé la réalité.

Octobre 2011, 130 pages, 10 euros.

Un billet d’avion pour l’Afrique, de Maya Angelou – éd. Les Allusifs

maya angelou billet avion afrique 204x300 Un billet davion pour lAfrique, de Maya Angelou – éd. Les Allusifs“Nous étions des Noirs américains en Afrique de l’Ouest, où, pour la première fois de notre vie, la couleur de notre peau était considérée comme normale et naturelle.” En 1962, Maya Angelou débarque au Ghana avec son fils. Comme beaucoup de défenseurs des droits civiques aux Etats-Unis, Angelou, qui a notamment travaillé auprès de Martin Luther King à la fin des années 1950, idéalise le continent africain, Eden perdu, terre maternelle d’où les trafiquants d’esclaves ont violemment arraché ses ancêtres. Mais loin d’accueillir ces Américains à bras ouvert comme des fiers héros de la négritude, cousins lointains avec lesquels ils partageraient les mêmes idéaux, les Ghanéens font peu de cas de cette diaspora. Pire, leur indifférence glisse même parfois vers une franche hostilité envers ces Occidentaux venus renouer avec leurs racines ancestrales.

Avec beaucoup de couleurs, d’humour et d’autodérision, Maya Angelou donne à ses mémoires narrant ses retrouvailles paradoxales avec le continent noir un goût sucré-salé. Construit comme un enchaînement de petites anecdotes et de rencontres avec des personnages aussi différents que le charismatique Malcolm X ou un richissime séducteur qui insiste pour faire de Maya sa (énième) femme, Un billet d’avion pour l’Afrique dévoile l’envers de l’Histoire à travers les frustrations et les envies d’une jeune mère, dont les principes et l’engagement sans faille se heurtent brutalement à la vérité du terrain.

Maya Angelou Malolm X 248x300 Un billet davion pour lAfrique, de Maya Angelou – éd. Les AllusifsNe plus penser à sa couleur de peau, s’enorgueillir de cette nation africaine émancipée, admirer le président Nkrumah, figure de proue d’un panafricanisme plein de promesses : pour les Américains, le Ghana a tout de la nation noire dont ils rêvaient… ou presque. “Nous rivalisions d’éloquence pour éreinter l’Amérique et porter l’Afrique aux nues. (…) Nous étions à la maison, et tant pis si la maison n’était pas conforme à nos attentes : notre besoin d’appartenance était tel que nous niions l’évidence et créions des lieux réels ou imaginaires à la mesure de notre imagination.”

Car les nouveaux arrivants, “marqués au fer rouge par le cynisme”, peinent à trouver leur place dans la société ghanéenne. L’intégration est rendue plus compliquée encore par les sentiments ambivalents qui ne cessent de resurgir : le racisme entre noirs, les déchirements hérités de l’époque de l’esclavage, lorsque des tribus vendaient leurs compatriotes aux négriers, le racisme colonial qui subsiste, ou cette nostalgie étasunienne inattendue, qui rattrape parfois la diaspora – “Comment admettre avoir la nostalgie d’une nation blanche si remplie de haine qu’elle acculait ses citoyens de couleur à la folie, à la mort ou à l’exil ?”

Avec franchise et légèreté, Maya Angelou parvient à mettre des mots sur l’étrange périple de ces Noirs qui, alors que les promesses de la décolonisation n’ont pas encore laissé la place aux coups d’Etats militaires, alors que Martin Luther King et Malcolm X n’ont pas encore été exécutés, conservent un optimisme forcené. De quoi guider, pour un moment encore, l’errance d’un peuple qui cherche en Afrique ce que l’Amérique lui a refusé : une patrie.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, septembre 2011, 226 pages, 22 euros.

L’Art de choisir sa maîtresse, de Benjamin Franklin – éd. Finitude

Art de choisir Franklin 212x300 LArt de choisir sa maîtresse, de Benjamin Franklin – éd. FinitudeBenjamin Franklin était tout de même un sacré rigolo. Quand il n’était pas occupé à inventer le paratonnerre ou à participer à la rédaction de la toute nouvelle Constitution américaine, il écrivait des lettres. Beaucoup de lettres. A ses amis d’abord, par exemple pour leur conseiller de choisir une maîtresse vieille, en détaillant, dans une brillante argumentation en sept points, pourquoi une femme âgée est infiniment plus enviable qu’une beauté fraîche. Mais il aimait aussi à écrire aux journaux, s’insinuant dans le courrier des lecteurs avec ses missives signées de pseudonymes absurdes, allant même jusqu’à se glisser secrètement dans les colonnes de sa propre publication, La Gazette de Pennsylvanie. Recueil de ses lettres, mais aussi de divers écrits courts, éditoriaux ou articles restés inédits en français, L’Art de choisir sa maîtresse et autres conseils indispensables dévoile un aspect méconnu de l’effigie des billets de cent dollars.

Si certaines de ces pochades n’ont pas d’autre but que celui d’amuser la galerie, la plupart du temps, Benjamin Franklin fait de l’humour un outil précieux pour faire passer ses idées. Afin d’agrémenter ses almanachs de textes instructifs, l’humour se fait ludique, participant à l’éducation des masses, l’aidant à partager avec le peuple son amour des sciences et du progrès en cet âge préindustriel. Plus souvent, l’humour bascule dans le sarcasme, lorsqu’il raille les notables, présentés comme des menteurs ou des coureurs de jupons, ou stigmatise certaines absurdités de la société de l’époque. Indubitablement, ses meilleurs textes sont ceux dans lesquels il pousse l’ironie à son paroxysme : il propose ainsi de remercier les Anglais d’expédier leurs prisonniers dans le Nouveau Monde en leur envoyant en retour des crotales, ou suggère de castrer les colons américains pour éviter leur soulèvement. Autant de piques nationalistes révélatrices de l’atmosphère tendue vis-à-vis de la couronne britannique qui débouchera, quelques mois plus tard, sur la création des Etats-Unis d’Amérique.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) et préfacé par Marie Dupin, août 2011, 112 pages, 13,5 euros.