Offices & Humans, de Roope Eronen – éd. Misma

Offices Humans Roope Eronen MismaA la pause de dix heures, vous avez cru être allé à la machine à café de votre propre chef ? Vous pensez que vous jouez à des jeux vidéo sur votre ordinateur à l’insu de votre patron parce que vous en aviez envie ? Que vous avez réellement eu tout seul l’idée de ce nouveau projet en lisant un magazine ? Grossière erreur. Vous ne le savez pas encore, mais vous n’êtes qu’une marionnette entre les mains – ou plutôt les pattes griffues – de… dragons !

Dans Offices & Humans, sorte de négatif du célèbre jeu de rôle Donjons et Dragons, ce sont les cracheurs de feu qui décident de notre destinée – des cracheurs de feu plutôt sympas au demeurant, comme des gamins un peu geeks qui s’amuseraient un dimanche après-midi. Ici, pas question de libre-arbitre : la moindre de nos décisions est conditionnée aux lancers de dés des joueurs. Il suffit que sorte un 2 ou un 6 pour influencer le choix de la boisson que l’on va avaler au distributeur ou nos envies de changer de boulot.

Insolite point de départ qui permet à Roope Eronen, armé de son dessin enfantin, de se moquer de notre anthropocentrisme vaniteux (et de parodier par la même occasion le déterminisme divin). En choisissant en plus comme décor l’univers familier du bureau, le Finlandais brocarde le monde du travail, qui apparaît encore plus stérile et dérisoire qu’avant, quand on ne savait pas que des dragons tiraient les ficelles de nos existences. Autant dire que maintenant qu’on le sait, on va encore moins se fouler au boulot lundi matin…

Offices Humans Roope Eronen MismaOffices Humans Roope Eronen Misma

Traduit du finnois par Kirsi Kinnunen, février 2014, 172 pages, 17 euros.

B+F, de Gregory Benton – éd. Cà et là

B+F Gregory Benton Ca et laUne femme (nue), et un chien (jaune). Voilà l’étonnant duo que l’on suit tout au long de cette soixantaine de pages, que l’on traverse comme on explorerait un monde où tout serait possible. Fruit d’une écriture improvisée, B+F a gardé sur le papier la fraîcheur et la spontanéité qui ont régi sa création. Dans un univers merveilleux, quelque part entre Le Monde perdu de Conan Doyle et les forêts magiques de Walt Disney, les deux acolytes à poil progressent entre plantes chatoyantes, créatures farfelues ou monstres terrifiants, sur fond de volcan en éruption.

Sans jamais s’arrêter, sans jamais prononcer un mot non plus, l’album change sans cesse de décor (entre le désert et les chutes d’eau), mais aussi de ton, démarrant comme une fantaisie naïve pour glisser vers une violence plus sauvage. Les couleurs flamboient, d’autant plus dans ce format géant qui donne encore plus l’impression au lecteur de s’embarquer dans une trépidante aventure en technicolor. Etrange, voire sensuel comme un rêve surréaliste ; débridé et prodigieux comme une histoire pour enfants (puisque les personnages, même en miettes, ne meurent pas), délirant comme un trip sous LSD, B+F est un livre hors normes, un songe couché sur le papier.

B+F Gregory Benton Ca et laNovembre 2013, 64 pages, 24 euros.

Des-agréments d’un voyage d’agrément, de Gustave Doré – éd. 2024

Des-agrements d'un voyage d agrement Gustave Dore 2024Gustavé Doré n’a que dix-neuf ans lorsqu’il signe, en 1851, cet album que rééditent aujourd’hui les éditions 2024. Une vingtaine d’années plus tôt, le Suisse Töpffer a tout juste posé les jalons de ce que l’on considère habituellement comme la bande dessinée moderne. Le medium n’en est encore qu’à ses balbutiements, et Gustave Doré en profite pour l’aborder avec une totale liberté. Pour raconter les vacances de César et Vespasie, un petit couple de commerçants replets dans les Alpes, le caricaturiste-peintre-sculpteur-illustrateur s’affranchit d’un découpage linéaire et fait preuve d’une grande imagination dans la mise en scène. La planche articulée autour d’une empreinte de pas surprend encore aujourd’hui, tout comme cette ascension du Mont-Blanc observée seulement à travers l’objectif d’une longue-vue, au point que les planches frisent l’abstraction – et que leur potentiel comique en est décuplé.

Car oui, cet album n’est pas seulement intéressant pour constater le talent précurseur de Doré. Habilement construit, Des-agréments d’un voyage d’agrément impressionne par son jeu de mises en abyme. Satire de la petite bourgeoisie, le récit est pétri de détails amusants et de situations décalées, raillant la radinerie suisse, la météo montagneuse ou le terrifiant combat de notre César contre un ours et un aigle – en fait, une buse et une marmotte. Au passage, Doré forge un archétype qui fera date dans la bande dessinée : l’anti-héros empoté au nom ironique, un peu bêta mais sympathique, sorte d’Achille Talon à la silhouette reconnaissable entre mille. Et comme les éditions 2024 font toujours bien les choses, une postface revient sur l’étonnante et brève carrière d’auteur de BD de Doré.

Réédition. Novembre 2013, 56 pages, 19 euros.

DDT, de Suehiro Maruo – éd. Le Lézard Noir

DDT Suehiro Maruo Le Lezard NoirViols, incestes, mutilations, meurtres, scatologie et vers de terre : quand on ouvre un manga de Suehiro Maruo, il faut toujours s’attendre au pire. Traversé par des ombres inquiétantes et des lumières blafardes, son trait coupant s’amuse avec les codes de l’expressionnisme, soutenu par un noir et blanc d’une élégance froide (sauf dans le premier récit, magnifique poème surréaliste au noir et blanc rehaussé de rouge sang). L’auteur de La Jeune Fille aux camélias tisse sa toile au plus profond de nos angoisses.

Marqué par l’érotisme grotesque de l’écrivain Edogawa Ranpo et par la littérature fantastique (les vampires, Frankenstein…), Suehiro Maruo fait beaucoup plus que du manga d’horreur. A la beauté de ses compositions s’ajoute une écriture soignée, qui fouille dans les recoins des relations hommes-femmes pour en extraire ce qu’il y a de plus noir – non sans humour, comme quand il ose intituler Les Joies secrètes du prolétariat la sordide descente aux enfers d’une jeune fille prostituée par son père puis massacrée par des jeunes délinquants.

Recueil d’histoires courtes réalisées entre 1981 et 1983, DDT impressionne par ses qualités littéraires et cette manière qu’a l’auteur de toujours nous entraîner plus loin, profitant de nos tendances voyeuristes ou de notre fascination macabre pour ces personnages qui, forcément, finiront mal. Les perversions déglinguées de Maruo puisent leur singularité dans cette désarçonnante utilisation de l’absurde, sans oublier l’influence surréaliste, notamment Georges Bataille et son Histoire de l’œil. C’est ce mélange subtil qui fait qu’en plus de nous terrifier, les histoires du Japonais arrivent toujours à nous tourmenter, bien malgré nous.

DDT Suehiro Maruo Le Lezard NoirTraduit du japonais par Miyako Slocombe, novembre 2013, 176 pages, 21 euros.


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Notre article sur Edogawa Ranpo.

Pelote dans la fumée, tome 1, de Miroslav Sekulic-Struja – éd. Actes Sud BD

Pelote dans la fumee tome 1 ete automne Miroslav Sekulic-Struja Actes Sud BDCa commence par une longue descente, du sommet des immeubles noirâtres, des grues échevelées et des cheminées qui recrachent leur fumée noire, jusqu’à la plage, lumineuse et colorée, qui s’étend aux pieds de la ville. Et tout de suite, Miroslav Sekulic nous happe. Chaque case est un véritable petit tableau fourmillant de détails, un canevas étourdissant, pétri de couleurs contrastées et de figures cocasses. Les cadrages dynamiques, souvent frontaux, permettent aux graphismes pourtant chargés de ne jamais être lourds, et confrontent sans cesse les personnages avec le décor qui semble les avoir pris au piège. On pense à la peinture de Georg Grosz et ses corps abîmés – estropiés, poivrots, clochards.

On y pense d’autant plus que dans cette cité industrielle croate bordée par les flots, Miroslav Sekulic a choisi de se concentrer sur les laissés-pour-compte, calant son intrigue autour d’un orphelinat où sont regroupés Pelote et ses amis. Une bande de gamins abandonnés qui entretiennent ce qui leur reste de fierté en se castagnant avec leurs rivaux, en chapardant de quoi survivre. Dans le dédale de la ville basse, ils trouvent de quoi rêver un peu, renouant avec l’insouciance enfantine que la misère leur a volé trop tôt. Eux n’ont connu que la violence, la faim, l’alcoolisme et la solitude.

Dans la première partie de ce qui sera un diptyque, l’auteur balance habilement son intrigue entre présent et flash-back, entre un réalisme rugueux et des parenthèses oniriques particulièrement réussies. Partant de l’histoire d’une famille démembrée par la pauvreté, Sekulic évite tout misérabilisme, parvenant à entretenir la flamme qui habite ces gamins résolus à ne pas se laisser abattre par l’adversité. Un premier album comme on en lit rarement.

Pelote dans la fumee tome 1 ete automne Miroslav Sekulic-Struja Actes Sud BDPelote dans la fumee tome 1 ete automne Miroslav Sekulic-Struja Actes Sud BD

Traduit du croate par Aleksandar Grujicic, novembre 2013, 128 pages, 24 euros.

Protomaakies, de Tony Millionaire – éd. Rackham

Protomaakies Tony Millionaire RackhamOncle Gabby et Drinky Crow. Le singe et le corbeau. Vus de loin, ils ressembleraient presque à des animaux échappés d’une fable de La Fontaine. De près, ce sont juste des raclures, lâches sanguinaires, suicidaires. Et alcooliques, à s’enfiler des hectolitres de rhum à longueur de journée – avant de tout vomir et de recommencer, inexorablement.

Protomaakies Maakies Tony Millionaire RackhamDans un très bel album en format à l’italienne, les Protomaakies rassemblent les débuts de cette monumentale série, de 1994 à 1999 (la suite paraîtra aux éditions Rackham à raison d’un volume par semestre). Si dans Sock Monkey, Tony Millionaire utilisait déjà ses deux personnages de chiffon, l’esthétique est ici très différente : le trait fin et à l’élégance victorienne laisse place à un dessin dynamique, pétillant comme un vieux cartoon, emballant comme dans une vieille BD qui nous embarquerait dans des batailles navales, des bagarres de pirates, des voyages dans l’espace, et même quelques incartades au Paradis. Sauf que l’Oncle Gabby et Drinky Crow salissent tout sur leur passage. Ils collent une rouste à Winnie l’Ourson, massacrent l’Histoire de l’Amérique, font foirer les invasions d’Hannibal et de ses éléphants, maltraitent les contes pour enfants, se servent d’elfes comme appât aller à la pêche, jouent avec leurs morpions, bouffent des sirènes, dégueulent sur l’Ange de la Mort.

Protomaakies Maakies Tony Millionaire RackhamAvec une imagination qui semble n’avoir jamais de limite, Tony Millionaire change d’esthétique à chaque planche ou presque (il s’avère tout aussi capable de se moquer du chic du New Yorker que de singer Hokusai), la beauté de ses graphismes soulignant encore plus l’ignominie crasse de son duo animal. De cet étrange cocktail, il ressort un humour très immédiat, dans la pure tradition du gag, qui cache, en sourdine, un versant désabusé, résigné, lorsque les Maakies semblent dépeindre la violence et la bête vanité de l’humanité moderne. La propension de l’Oncle Gabby et de Drinky Crow à mettre fin à leurs jours et à vivre comme des kamikazes finit par teinter ces historiettes délirantes d’une couleur sombre. Certains strips, plutôt que de lorgner vers le comique, étonnent par leur poésie. C’est le cas de ces pages muettes, moments de lucidité vertigineux entre deux cuites qui vous cognent un mal de tête pour trois jours. Ou de ces dialogues qui, au lieu de virer au grotesque, paraissent soudain trop justes, résumant parfaitement l’acuité de ces Maakies, redoutables.

“J’ai arrêté de boire il y a six mois mais j’ai l’impression d’avoir encore une horrible gueule de bois.
- Oh ça, ce n’est que la vie !
- La vie ?
- C’est ce mauvais rêve que t’essayais de noyer dans l’alcool.”

Protomaakies Maakies Tony Millionaire RackhamTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Corinne Julve et le Professeur A., décembre 2013, 264 pages, 30 euros.

 

LIRE D’AUTRES EXTRAITS > des Maakies sur le blog créé pour l’occasion : ici.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Sock Monkey, de Tony Millionaire.

Ecole de la misère, de Yvan Alagbé – éd. Frémok

Ecole de la misere Yvan Alagbe FremokLa quatrième de couverture ressemble à ces vieux papiers peints de chez mamie : il suffit de les regarder un instant pour que remontent des souvenirs d’enfance, des morceaux de famille, des bribes de discussions, des images ressurgies du passé qui, sans que l’on sache trop pourquoi, nous ont marqués à vie. Ecole de la misère fonctionne un peu de la même manière : lorsque Claire retrouve sa famille à l’occasion de la mort de ses grands-parents, tout semble lui revenir d’un coup. Au lieu d’être linéaire, le récit progresse par couches qui se mêlent, se superposent, se percutent, résonnent. Quelque part entre les sursauts du Bruit et la Fureur de Faulkner et le cut-up de Burroughs, pour schématiser.

Prolongement d’un travail initié il y a presque vingt ans, ce livre se nourrit des précédentes publications d’Yvan Alagbé. Ecole de la misère se souvient de Nègres jaunes, réédité l’an dernier par le Frémok, et avec lequel il partage des personnages : Claire et Alain, la blanche et le noir, l’amour parfait, harmonieux et dissonant, qui cristallise la haine d’une famille qu’on jurerait cousine des Atrides. Une famille gangrenée par l’hypocrisie, l’inceste, la jalousie et les mensonges.

Ecole de la misere Yvan Alagbe FremokLe noir et blanc de Nègres jaunes est ici nuancé par des lavis presque verdâtres, atténuant les contrastes. Au point qu’entre passé et présent, on a l’impression de voir évoluer des ombres fantomatiques qui peinent à se détacher du décor, telles des vieilles photos devenues floues. Le silence, imposant, fait planer sur les personnages le fardeau du non-dit. Et lorsque les mots surgissent enfin, ils remontent laborieusement à la surface comme des bulles coincées au fond de l’eau, et éclatent au grand jour avec fracas, à l’image de cette première réplique, cinglante : “Alors comment ça se fait qu’on l’ait jamais vu ton petit copain ? C’est un Nègre ou quoi ?”

Récit d’une chute inexorable, Ecole de la misère fouille les recoins sombres d’une famille déchirée, que l’on peut facilement interpréter comme le tableau d’une France encore prisonnière de ses cicatrices coloniales. Mais sous le pinceau d’Yvan Alagbé, ça ressemble aussi à un corps à corps sensuel, une histoire d’amour paroxystique, de celles qui ne peuvent finir que dans le drame.

Ecole de la misere Yvan Alagbe Fremok Novembre 2013, 220 pages, 29 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Nègres jaunes (réédition 2012)

Baby Boom, de Yûichi Yokoyama – éd. Matière

Baby Boom Yuichi Yokoyama MatiereDes personnages déguisés, évoluant dans un décor farfelu, associés à ce trait noir, géométrique et froid, qui recouvre les pages : voilà ce que l’on croyait être la marque de fabrique de Yûichi Yokoyama, reconnaissable entre mille. Pourtant, le Japonais nous prend cette fois à contre-pied. A peine le livre entrouvert, ce sont les couleurs, d’une fraîcheur éclatante, qui font sursauter nos pupilles. Jaune, rouge, bleu, vert, fuchsia… Baby Boom est un feu d’artifice. Yokoyama a troqué sa ligne claire en noir et blanc au profit de feutres pétants, utilisant souvent deux couleurs par page (une pour les personnages, une pour les éléments du décor) magnifiquement rendues par le minutieux travail de reproduction de l’éditeur. Si bien rendues que l’on perçoit encore toute la fougue et la spontanéité du geste de l’auteur, comme si l’on parcourait les planches quelques secondes seulement après leur conception.

Baby Boom Yuichi Yokoyama MatiereComme à son habitude, l’artiste tokyoïte ne nous livre aucune clé, et concocte des histoires qui n’en sont pas. Bâti autour de deux figures – un gros poussin tout rond accompagné de l’homme à tête d’oiseau noir que l’on a déjà croisé dans les précédents volumes et qui passe pour être une projection de l’auteur -, Baby Boom enchaîne les saynètes dénuées de toute tension narrative. Les deux personnages prennent un bain. Les deux personnages vont au camping. Les deux personnages vont à la piscine (deux fois). Etc. Le tout sans que le moindre mot ne soit prononcé pendant les presque 200 pages du livre.

Ca pourrait tourner en rond, s’avérer complètement creux. Mais une fois de plus, Yûichi Yokoyama n’a pas son pareil pour rendre excitants ses non-récits. On jurerait des gags tirés d’un illustré pour enfants qui auraient été vidés de toute intention humoristique. Grâce au charme du feutre, à la densité de la mise en page et au rythme forcené imprimé par les onomatopées (toujours aussi tranchantes), une balade au square peut soudain virer au jeu de plateforme parsemé d’embûches, une sortie en boîte de nuit dégage paradoxalement un silence très émouvant, et une journée passée à faire le ménage atteint une frénésie digne d’une scène de combat. Comme si la pureté de l’esthétique de Yûichi Yokoyama déteignait sur ses personnages, conférant à chacun de leur geste, même le plus banal, une présence hypnotique. Comme si l’utilisation des feutres transformait chaque action en un moment magique, d’une candeur enfantine.

Baby Boom Yuichi Yokoyama MatiereTraduit du japonais par Céline Bruel, novembre 2013, 184 pages, 23 euros.


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Nos articles précédent sur l’oeuvre fascinante de Yûichi Yokoyama : Nouveaux Corps et Explorations.

Anouk Ricard + Winshluss – éd. Les Requins Marteaux

Planplan culcul Anouk Ricard Requins Marteaux BD culUne jeune chatte un peu chaude reçoit les réparateurs télé à moitié à poil et tente de les entraîner sur les chemins du vice. Malheureusement, ils semblent un peu longs à la détente. Puis c’est au tour du pompier, de l’infirmière, des policiers, des extraterrestres. Bref, avec une nonchalance narquoise, Anouk Ricard ose le pire, sans jamais sombrer dans la vulgarité. Car elle a beau faire dans le porno (assez soft tout de même), son dessin, lui reste le même. Alors même s’ils ont envie de s’enfiler, ses petits personnages animaliers aux couleurs crues et aux contours enfantins restent… mignons. Et toujours aussi drôles.

Si l’on en doutait encore, on sait désormais que le dessin d’Anouk Ricard lui permet de toucher à tout. Après s’être frottée à la violence absurde des faits divers il y a quelques mois, elle signe dans la collection “BD Cul” un Planplan culcul qui, au-delà de son titre génial, arrive à enfoncer toutes les portes ouvertes du film porno sans jamais se départir de sa grâce naïve – il fallait le faire.

Novembre 2013, 144 pages, 12 euros.


In God we Trust Winshluss Requins Marteaux

Autre parution chez Les Requins Marteaux, très attendue, celle de Winshluss, qui revient enfin, cinq ans après le carton de Pinocchio. Dans un ouvrage beau comme une Bible du Club du livre (couverture rigide en simili-cuir bleu nuit avec dorures intégrées), Winshluss nous donne sa version de l’Ancien Testament. Et forcément, il y a beaucoup plus de bière, de vomi et de baston que dans la version officielle…

Au-delà de l’humour iconoclaste et de la provocation punk toujours présente chez lui, Winshluss impressionne une fois encore par son sens du récit éclaté, et la faculté de métamorphose de son dessin. Qu’il lorgne vers la fantasy, vers le cartoon, vers les comics (pour un indispensable duel Dieu VS Superman), ou se cantonne à une esthétique épurée et pastel, son trait ne cesse de changer d’apparence pour mieux coller avec le récit. Ce qui donne à cette Histoire du christianisme des airs d’Histoire de la bande dessinée, tant Winshluss revisite tous les styles sans jamais perdre la spontanéité et l’excitation adolescente qui l’animent.

Novembre 2013, 100 pages, 25 euros.

Viva Patamach !, de Capron & Killoffer – éd. Cornélius

Viva Patamach Capron Killoffer Cornelius“Car ne l’oubliez pas, les enfants ! Avant de mastiquer de la gomme, vos ancêtres se nourrissaient de ce qui traînait dans la nature ! Ils mangeaient des plantes qui poussent dans la TERRE ! Et ils mangeaient des ANIMAUX ! Ils mâchaient jusqu’à ce que leur bouche ne contienne plus qu’une bouillie indicible… qu’ils AVALAIENT !” Heureusement, cette ère répugnante est bien dépassée. Désormais, grâce à la pâte révolutionnaire inventée par Monsieur Rosemou, il suffit de mâcher pour se nourrir. Mieux, son génial chewing-gum permet aussi de fabriquer des vêtements, des outils, des pneus et même des armes pour garder à distance les Hygiénistes, qui menacent l’idyllique contrée autarcique depuis des décennies. Bref, à Roseville, tout est rose bonbon (même le golem), tout est chimique, et tout le monde idolâtre Rosemou le dictateur à la gomme.

Paru initialement en 2001, Viva Patamach ! a été revu par ses auteurs, et bénéficie notamment d’une recolorisation somptueuse. Turbulent, caricatural, puissant et drôle à la fois, le trait de Killoffer colle à merveille avec le ton de ce conte fuchsia qui stigmatise le conformisme, le pouvoir et l’hypocrisie. Fantasque et enjoué, le récit s’amuse avec la mécanique élastique des romans-feuilletons comme un enfant avec son Malabar, ruminant la paranoïa d’Orwell, la satire de Swift et l’exubérance enfantine (mais inquiétante) de Roald Dahl, dont le Willy Wonka doit avoir une lointaine parenté avec le fieffé Rosemou. Un album pétillant, qui mériterait d’être recommandé par l’Union française pour la santé bucco-dentaire.

Viva Patamach Capron Killoffer CorneliusRéédition. Octobre 2013, 160 pages, 22,50 euros.

L’Eté des Bagnold, de Joff Winterhart – éd. Cà et là

L'Ete des Bagnold Joff Winterhart Ca et laCet été, au lieu de rejoindre son père en Floride, Daniel reste coincé en Angleterre avec sa mère. Ce grand brun aux cheveux longs toujours attifé d’un sweat à capuche noir va devoir passer les semaines estivales à glandouiller, entre les parties de jeu vidéo, le groupe de metal qu’il rêve de former, et ses interminables discussions avec Ky, le crétin un peu pédant qui lui sert d’ami faute de mieux. Pendant ce temps-là, engoncée dans son insubmersible routine, Sue tente de distraire son fils de 15 ans tant bien que mal.

L Ete des Bagnold Joff Winterhart Ca et laCe qui rend cet album si original, c’est d’abord la manière dont il est conçu. Plutôt que d’échafauder un récit linéaire, Joff Winterhart concocte des histoires de six cases pensées comme des petits gags – d’ailleurs souvent très drôles, avec des chutes pince-sans-rire qui soulignent l’embarras entre deux personnages. Mises bout à bout, ces bribes de vie prennent une tout autre dimension, et forment un portrait d’une grande acuité de cette relation entre une mère et son ado de fils.

L Ete des Bagnold Joff Winterhart Ca et laLes moments de silence complices, les disputes à propos de rien, l’ennui, l’incompréhension mutuelle, les préjugés qui dressent des barrières entre eux : Winterhart met le doigt là où ça fait mal, et raconte avec la même sensibilité l’angoisse des parents et la lassitude adolescente. Le dessin fait preuve une vraie finesse, jouant notamment beaucoup sur la répétition et les blancs pour susciter le rire et retranscrire, en même temps, la monotonie de la vie de Sue et Daniel. Au fond, L’Eté des Bagnold dit l’aveuglement de deux personnes qui ne parviennent pas à voir qu’elles partagent la même solitude.

Traduit de l’anglais par Hélène Duhamel, septembre 2013, 80 pages, 16 euros.

Marv et Jonny, de Olivier Texier – éd. Les Requins Marteaux

Marv et Jonny Olivier Texier Les Requins Marteaux“Bon sang mais c’est atroce comme cette bande dessinée est bâclée ! On dirait que ce gars-là dessine dans le bus en allant au boulot, sans scénario ni crayonnés et sans faire le moindre croquis préparatoire ou la moindre retouche au blanco ! Et moi, je vais devoir lire cette BD ?? Eh oui, car c’est un épisode de MARV & JONNY !” Si l’on devait présenter l’album rapidement, on parlerait de Jonny le bagarreur qui adore tuer tout le monde à coups de poings-coudes-genoux-pieds (voire à l’arme blanche), et de son fidèle compagnon Marv, le poulet qui a toujours le mot pour rire, sorte d’alter ego d’Idéfix obsédé par Internet et les trottinettes, qui confond la branlette et les coloriages. Le tout en noir et blanc – enfin, sauf quand le sang qui gicle vient imprégner les pages de rouge carmin.

Marv et Jonny Olivier Texier Les Requins MarteauxLà dessus, Olivier Texier brode des histoires immuables, deux pages de violence gratuite et d’humour inepte qui voient nos héros affronter le diable-saucisse, un méchant professeur-araignée, des voisins agaçants ou le pape himself. C’est encore plus drôle que c’est bête. Mais en vrai, derrière son dessin vite torché et ses intrigues à l’emporte-pièce qu’on dirait improvisées sur un coin de table un soir de beuverie, Texier cache un hilarant sens de l’ellipse et un art des dialogues à la hauteur de la stupidité de ses personnages. Comme si Superman, au lieu de sauver le monde, avait décidé de vivre avec un poulet qui parle et de passer ses journées à glander, à bouffer des pâtes et à se recoucher à midi, en attendant le prochain type à qui il pourra casser les dents de devant. Du grand art, on vous dit.

Marv et Jonny Olivier Texier Les Requins MarteauxMarv et Jonny Olivier Texier Les Requins Marteaux

Octobre 2013, 104 pages, 13 euros.

Amy et Jordan, de Mark Beyer – éd. Cambourakis

Amy et Jordan Mark Beyer Cambourakis

C’est entre 1988 et 1996 que Mark Beyer a réalisé, pour le magazine New York Press, une série qui a fait de lui l’une des grandes figures de la bande dessinée underground. Adulée par Daniel Clowes ou Art Spiegelman, Amy et Jordan, jusqu’alors jamais traduite en français, condense toute l’originalité et la créativité de Beyer, qui utilise pourtant la forme la plus immuable de l’humour dessiné : le strip.

Seulement avec Beyer, cette bande de dessins semble devenir immense, tant elle se transforme à chaque fois en un petit monde grouillant. Il suffit de feuilleter l’ouvrage pour admirer l’inventivité graphique de l’auteur, qui trouve toujours le moyen de renouveler la mise en page de ses planches. Entre ornementation, motifs géométriques, jeux visuels ou remplissage maniaque, chaque strip (ils sont presque 300 dans ce volume) brille par sa singularité et rend encore plus troublantes les histoires d’Amy et Jordan. Proche de l’art brut, son dessin porte en lui tout le mal-être et la souffrance de ses personnages.

Amy et Jordan Mark Beyer CambourakisDans leur appartement décrépit aux murs lépreux, A & J passent leur journée à tenter de surpasser l’accablement de leur vie, “interminable défilé de douleur et de désespoir”. Amy et Jordan se tapent dessus ou sont tenaillés par la faim – quand ce ne sont pas des démons brandissant des couteaux de boucher qui envahissent leur chambre. Et lorsque ces deux dépressifs sortent dans la rue, la ville apparaît comme un cauchemar sans fin, où l’on assassine des bébés, où les conducteurs écrasent les passants, où la foule ressemble à une armée de zombies assoiffés de sang. Comme le résume Amy : “Le monde est un endroit terrible peuplé de gens horribles (…) Il n’y a que quand je dors qu’il m’arrive d’être heureuse.” Anxiogène, névrosé, le quotidien du couple est d’une noirceur indescriptible, hanté par la peur du pourrissement, de la saleté, du vieillissement et de l’agression.

Amy et Jordan Mark Beyer Cambourakis

De cette atmosphère sinistre, Mark Beyer tire un humour radical, déconcertant. Un humour qui repose sur le décalage entre la lourdeur du propos et le ton platement déclaratif des dialogues, ou sur des contre-pieds inattendus du genre :

“J’en ai tellement marre de la vie, Jordan, préparons-nous un bon repas. Et après le dîner suicidons-nous d’accord ?
- Idiote, tu sais bien que nous n’avons rien à manger ! On est fauchés, on va devoir mourir l’estomac vide.”

Un peu comme si Bip-Bip et Coyote, au lieu de mourir et de renaître à chaque épisode, n’en pouvaient plus et tentaient d’en finir une fois pour toutes. Peine perdue : ils renaissent à chaque page, prêts à mourir dans d’atroces souffrance pour notre plus grand plaisir.

Amy et Jordan Mark Beyer CambourakisTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Madeleine Nasalik, septembre 2013, 288 pages, 24 euros. Préface de Chip Kidd.

Comme les traits que laissent les avions, de Vasco Brondi et Andrea Bruno – éd. Rackham

Comme les traits que laissent les avions Vasco Brondi Andrea Bruno RackhamDans ses deux premiers ouvrages parus aux éditions Rackham, Andrea Bruno avait imprimé sur notre rétine son noir et blanc poisseux ; cette fois, il compose un album en couleur – première surprise. La seconde, c’est de le voir s’appuyer sur un scénario du musicien Vasco Brondi, alors qu’il avait signé seul ses précédents volumes. Mais au final, ce qui surprend le plus, c’est la profonde corrélation qui surgit entre l’intrigue de Brondi et l’univers de Bruno. Le décor reste proche de celui de Samedi répit : une ville de taille moyenne sur le déclin, des rues humides et désertes, le chômage en toile de fond. Une jeunesse qui s’ennuie, embourbée dans un présent qui semble tourner en boucle. C’est le règne des petits trafics, des addictions, des histoires d’amour qui patinent, incapables de se développer comme une bougie qui manquerait d’oxygène et s’éteindrait d’elle-même. Même la narration, elliptique, repose sur quelques phrases bien pesées et des silences lourds de sens, et s’accorde à la perfection avec le rythme lancinant de la mise en scène de Bruno.

Comme les traits que laissent les avions Vasco Brondi Andrea Bruno Rackham

Comme les traits que laissent les avions est une histoire d’exil. Les avions encombrent le ciel, “Ils volent même la nuit. Ils ne s’arrêtent jamais. Tout le monde s’en va.” Des gens qui partent, de gens qui arrivent, de gens qui reviennent. Les clandestins venus d’Afrique du Nord échouent sur les côtes siciliennes, dans l’espoir d’un avenir meilleur. Des Italiens tentent de fuir la ville et ses rues ternes, sans succès. “Un aimant gigantesque doit être caché dans la grande église du centre-ville. Nous revenons et nous nous demandons pourquoi nous sommes là.” A travers la rencontre entre Micol, la fille aux cheveux rouges qui tente de joindre les deux bouts, et Rachid, viré de son boulot à cause de son air basané, Vasco Brondi et Andrea Bruno soulignent le désarroi d’une Italie repliée sur elle-même, symbolisée par ses taxiphones devenus des nouveaux foyers virtuels des familles éclatées. Une Italie gangrenée par la pauvreté et la solitude, comme ce rouge sanglant, ce marron délavé et ce noir orageux gangrènent les dessins de Bruno. Et souligne la pâleur des visages de ses personnages pris au piège de leur propre vie.

Comme les traits que laissent les avions Vasco Brondi Andrea Bruno RackhamTraduit de l’italien par Sylvestre Zas, août 2013, 88 pages, 22 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Samedi répit, d’Andrea Bruno.

Les Incrustacés, de Rita Mercedes – éd. L’Association

Les Incrustacés Rita Mercedes L'AssociationLes Incrustacés est un voyage qui commence par des vacances à la mer comme tant d’autres : parasols, famille, plage et tout le toutim. Mais une étrangeté flotte dans l’air. Les gens ont un comportement d’une logique bancale, comme si la vie était devenue une pièce de théâtre costumée dirigée par un metteur en scène fantaisiste. Deux amis (le sont-ils vraiment ?), las de la compagnie des touristes et de l’agitation ambiante, décident alors de prendre le large – au sens propre. Embarqués sur une mer menaçante, les voilà partis vers l’inconnu, pour seuls bagages à bord des caisses de vêtements de femmes. “Une croisière, c’est l’imprévu ! Et justement, le naufrage est le signe d’une croisière réussie ! Son apothéose !”

Les Incrustacés Rita Mercedes L'Association extraitQuelque part entre L’Odyssée d’Homère, les territoires merveilleux de Jonathan Swift ou la douce folie de Franz Kafka, Les Incrustacés se mue en un périple où l’on croise des sirènes, de peuplades étonnantes, de monstres marins, d’une grosse femme nommée Médor et de rêves qui semblent parfois prendre le pas sur la réalité. Le dessin à la plume de Rita Mercedes, d’une finesse incroyable, souligne encore plus la dualité de ce livre poétique et sensuel, mais aussi très angoissant.

Proche du texte illustré, l’esthétique ocre de l’auteur, rappelant parfois des cartes postales légendées, devient vite magnétique. Lumineux et très sec, son trait se fait peu à peu sombre et visqueux. Le style un brin désuet, rappelant notamment le travail de Cardon ou de Francis Masse à la fin des années 1970, donne à l’album un parfum atemporel. Si l’on ajoute à cela le raffinement de l’écriture et des leitmotivs obsédants, comme ces jeux sonores qui rythment la lecture, on se retrouve face à un livre qui semble se déployer avec une fascinante lenteur. L’une des bandes dessinées les plus intrigantes de l’année.

Les Incrustaces Rita Mercedes L'Association extraitAoût 2013, 168 pages, 29 euros.

Séquences, de Robert Varlez – éd. The Hoochie Coochie

Sequences Robert Varlez Hoochie Coochie MinuitComment rendre compte du mouvement ? Cette question, qui a traversé l’histoire de l’art, Robert Varlez se l’est également posée. Et pour y répondre, il a choisi un procédé qui doit autant aux débuts du cinéma et aux recherches picturales des avant-gardes cubo-futuristes, qu’à la photographie ou à la bande dessinée. Visiblement inspiré par les saynètes qui tournaient en boucle sur les lanternes magiques ou des gestes que le photographe Eadweard Muybridge s’acharnait à décomposer sur ses clichés, Varlez se lance dans ses Séquences au début des années 1970, et les publie notamment dans la revue Minuit.

Son écriture, que l’on pourrait rapprocher d’une pellicule de film déroulée, prend des airs de bande dessinée au ralenti, le découpage très lent et répétitif conférant à la lecture une étrangeté silencieuse. Parce qu’il est lu et non projeté, le travail de Robert Varlez s’avère beaucoup plus interactif que le cinéma : il permet à l’œil de revenir en arrière si besoin, d’accélérer ou de ralentir, sans jamais lui laisser complètement deviner ce qu’il est en train de regarder.

De fait, cette anthologie s’apparente à un jeu de cache-cache visuel. Plutôt que de reposer sur un scénario, les dessins de Robert Varlez semblent fonctionner tout seuls, obéissant à une mécanique immuable qui joue avec le balancement positif/négatif du noir et blanc, contrasté à l’extrême. Chaque série remet en cause tout ce que l’on voit (ou que l’on croit voir, ou que l’on s’attend à voir) : les personnages, le décor, et même les bordures des vignettes sont contaminés. Si la démarche de Varlez est d’abord expérimentale, elle n’est jamais gratuite : à l’image du très beau Suite Jeanne, ces Séquences impriment sur notre rétine une poésie surréaliste ensorcelante, et nous invitent à relire encore et encore ces pages pour tenter d’en toucher le fond.

Sequences Robert Varlez The Hoochie CoochieMai 2013, 128 pages, 15 euros.

Brooklyn Quesadillas, de Antony Huchette – éd. Cornélius

Brooklyn Quesadillas Antony Huchette CorneliusUn renard à casquette qui présente un talk-show, un type qui a fondu parce qu’il a mangé trop de cheddar, des starlettes de séries télé qui vivent sur une île au large de New York, une oie récemment décédée qui raconte ses rêves : quand Antony Huchette décide d’évoquer sa vie, il est bien loin de la traditionnelle autofiction. La lecture de Brooklyn Quesadillas nous entraîne dans un univers farfelu et bariolé, biberonné aux personnages animaliers de Walt Disney, aux bandes dessinées de notre enfance et aux programmes télévisés des années 1990. Un univers qui dégage immédiatement, malgré sa fantaisie, quelque chose de très familier.

Pour aborder l’angoisse née de sa récente paternité et de son déménagement à Brooklyn, Antony Huchette choisit de prendre des chemins détournés, de construire un récit en strates, où ses questionnements sur la vie de famille, ses ambitions d’artistes et l’âge adulte se dissimulent derrière une flopée de personnages extravagants. Joseph, l’un de ses alter ego, se retrouve embringué dans une aventure qui dévoile peu à peu sa fragilité. Les différents niveaux de lecture s’entremêlent sans effort, l’émotion perçant derrière la fraîcheur de ces tribulations.

Au gré des extraits de l’émission qu’il réalise dans son garage, des étranges personnages qu’il rencontre, des pensées qui le traversent quand il prend les transports en commun ou de son aventure grandguignolesque sur l’île où vivent recluses les vedettes de Beverly Hills, du Cosby Show ou de Sauvé par le gong, surgit peu à peu un portrait sensible de ce jeune homme tiraillé entre le confort de la nostalgie et la peur de grandir. Capable d’être doux ou nerveux, précis ou spontané, son dessin (qui rappelle parfois celui de Blutch dans sa facilité à changer d’humeur) est en parfaite osmose avec le balancement incertain qui perturbe ce jeune père rêveur. L’un des albums les plus touchants parus cette année.

Brooklyn Quesadillas Antony Huchette Cornelius extraitBrooklyn Quesadillas Antony Huchette Cornelius extraitBrooklyn Quesadillas Antony Huchette Cornelius extrait

Mai 2013, 72 pages, 14,50 euros.

Karme (Carmin), de Eamon Espey – éd. Rackham/Le Signe noir

Karme Carmin Eamon Espey Rackham Le Signe noirUne histoire de chat dans un four à micro-ondes qui finit en diatribe cynique sur la pudibonderie WASP : dès la première histoire, Eamon Espey apparaît comme le chantre d’un humour trash. Il ne recule devant rien pour charger frontalement la religion, la morale, le travail, et toutes ces “valeurs” sur lesquelles repose notre belle civilisation. Et quand il charge, c’est à grands coups d’humour noir, d’images gores et de situations délirantes. C’est d’ailleurs cet aspect halluciné, déroutant, monstrueux, qui prend le dessus : après quelques nouvelles bâties comme des gags, Carmin glisse vers des intrigues plus longues, nourries à la série Z et aux mythes anciens.

Dans un décor apocalyptique qu’on dirait emprunté à Jérôme Bosch, mais qui garde pourtant une familiarité dérangeante, l’auteur américain s’aventure aux frontières du réalisme, du subconscient et du cauchemar. Robuste, frappant, le dessin pourrait s’apparenter à une improbable fusion entre le mysticisme candide de bas-reliefs aztèques et les travaux sous LSD des artistes des années 1960. Extraterrestres, pape sanguinaire, hommes-insectes, scientifiques fous, vaches possédées se côtoient dans ces pages incandescentes, où l’on croise même le Petit Chaperon rouge. Parfois sans queue ni tête, les récits (ou illustrations) de Carmin dégagent une force primitive, et parviennent à cristalliser en quelques images perverses, violentes et subversives la folie de l’humanité. Sans jamais vraiment se prendre au sérieux.

Karme Carmin Eamon Espey Rackham Le Signe noirTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Renaud Cerqueux, juin 2013, 128 pages, 18 euros.

Cowboy Henk, de Kamagurka et Herr Seele – éd. Frémok

Cowboy Henk Kamagurka Herr Seele frmk FremokTenter de décrire l’humour de Cowboy Henk, c’est s’aventurer dans des territoires insoupçonnés. L’origine flamande des auteurs permet de les cataloguer sous l’étiquette “humour belge”, à la croisée du surréalisme et de Dada, dans une galaxie où un type taillé comme Superman (et qui porte aussi bien le slip que lui) peut couper des têtes en lançant une moustache boomerang. D’ailleurs, l’inquiétante étrangeté qui affleure derrière les toiles de Magritte est bien là, et perce régulièrement : trop bizarre pour être simplement amusant, Cowboy Henk ne peut pas être réduit à sa seule dimension comique.

Cowboy Henk Kamagurka Herr Seele frmk FremokAvec sa tronche de super-héros déchu, Henk le grand blond nous déroute continuellement. Il se réinvente sans cesse (il est tour à tour peintre, journaliste, coiffeur…), réagissant tantôt comme un obsédé sexuel, tantôt avec une fantaisie délicieuse. Insaisissable, il s’avère souvent “bête et méchant”, mais en même temps émouvant comme un enfant qui ne comprendrait pas vraiment le ressort du monde dans lequel il vit. Kamagurka (au scénario) et Herr Seele (au dessin) poussent toujours le bouchon un peu plus loin, outrepassant les limites de l’entendement. Dans leur sillage, on se laisse emporter par les circonvolutions d’un humour qui change constamment de visage, et impose au fil des pages sa folie, cruelle, grotesque, tendre, outrancière, absurde et violente.

Cowboy Henk Kamagurka Herr Seele frmk FremokL’agonie de l’oncle Charles qui tourne à la farce, un homme à tête de paysage, une femme qui tombe enceinte par téléphone, la mode du cancer qui supplante celle du tatouage : chez Kamagurka et Herr Seele, l’expérimentation devient le terreau d’une contrée infinie, sans frontière ni logique, qui semble s’esquisser au fur et à mesure qu’on y progresse. Cowboy Henk nous sert de guide, dans une expédition tant sémantique que visuelle. L’esthétique de Herr Seele, influencée par la peinture (pour le travail de composition) autant que par les vieux comics, mélange les styles avec brio. Magnifiquement recolorisé, soigneusement retraduit, Henk bénéficie enfin de l’éditeur qu’il méritait, et peut donc continuer à se poser cette insoluble question : “Pourquoi les gens sont-ils d’une logique tellement implacable ?”

Traduit du néerlandais par Daniel Cunin, avril 2013, 126 pages, 26 euros.

La Nuit du capricorne, de Grégoire Carlé – éd. L’Association

La Nuit du capricorne Gregoire Carle L AssociationVu, vu et revu, le récit du basculement de l’adolescence dans l’âge adulte peine souvent à sortir des clichés : insouciance diffuse, émois sexuels et lente prise de conscience s’accompagnent souvent d’un ton mi-nostalgique mi-amusé. Grégoire Carlé, lui, trouve un angle nouveau pour aborder ce rite de passage rythmé par les après-midis passés à batifoler dans l’eau ou à observer les grands. Dans la chaleur ouatée du mois de juillet, bercé par le bruit des tondeuses à gazon et l’odeur des chipolatas au barbecue, se déroulent les derniers jours de tranquillité d’un jeune garçon qui sait que sa vie arrive à un tournant.

Plutôt que de raconter platement la mue de son personnage, Grégoire Carlé cisèle un récit qui ne cesse de s’écarter du droit chemin. L’écriture, très littéraire, parfois guindée même, arrive à toucher juste, en gardant cette pointe de maladresse qui suggère que le narrateur n’est pas tout à fait mûr. Comme pour éviter de devenir lisse et prévisible, sa manière de raconter les histoires préfère louvoyer encore un peu dans la fantaisie de l’enfance : chaque épisode, même le plus banal, devient alors un moment magique et mystérieux. Le noir et blanc instille partout une once de doute qui rend presque fantastique cette métamorphose estivale. Il s’applique à ressusciter le goût de ces heures indécises, sublimant des scènes réalistes grâce à des images mythologiques ou allégoriques, qui rappellent un peu la manière dont David B. avait abordé le récit de son enfance dans L’Ascension du Haut Mal. La fin de l’adolescence prend alors des airs d’errance fantasmagorique, d’une grande poésie.

“Il est temps de retrouver le monde réel, de saluer les camarades qui passent leur dernier été d’insouciance. Il est temps pour eux d’embrasser la vie qu’ils ne voulaient pas en se cherchant un patron à la rentrée. Alors en attendant nous nous amusons, puisque l’on n’arrête pas de nous rabâcher que c’est bientôt fini la belle vie.”

La Nuit du capricorne Gregoire Carle L AssociationLa Nuit du capricorne Gregoire Carle L Association

Avril 2013, 128 pages, 16 euros.


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Notre article sur l’album de Grégoire Carlé : Philoctète et les femmes.