DDT, de Suehiro Maruo – éd. Le Lézard Noir

DDT Suehiro Maruo Le Lezard NoirViols, incestes, mutilations, meurtres, scatologie et vers de terre : quand on ouvre un manga de Suehiro Maruo, il faut toujours s’attendre au pire. Traversé par des ombres inquiétantes et des lumières blafardes, son trait coupant s’amuse avec les codes de l’expressionnisme, soutenu par un noir et blanc d’une élégance froide (sauf dans le premier récit, magnifique poème surréaliste au noir et blanc rehaussé de rouge sang). L’auteur de La Jeune Fille aux camélias tisse sa toile au plus profond de nos angoisses.

Marqué par l’érotisme grotesque de l’écrivain Edogawa Ranpo et par la littérature fantastique (les vampires, Frankenstein…), Suehiro Maruo fait beaucoup plus que du manga d’horreur. A la beauté de ses compositions s’ajoute une écriture soignée, qui fouille dans les recoins des relations hommes-femmes pour en extraire ce qu’il y a de plus noir – non sans humour, comme quand il ose intituler Les Joies secrètes du prolétariat la sordide descente aux enfers d’une jeune fille prostituée par son père puis massacrée par des jeunes délinquants.

Recueil d’histoires courtes réalisées entre 1981 et 1983, DDT impressionne par ses qualités littéraires et cette manière qu’a l’auteur de toujours nous entraîner plus loin, profitant de nos tendances voyeuristes ou de notre fascination macabre pour ces personnages qui, forcément, finiront mal. Les perversions déglinguées de Maruo puisent leur singularité dans cette désarçonnante utilisation de l’absurde, sans oublier l’influence surréaliste, notamment Georges Bataille et son Histoire de l’œil. C’est ce mélange subtil qui fait qu’en plus de nous terrifier, les histoires du Japonais arrivent toujours à nous tourmenter, bien malgré nous.

DDT Suehiro Maruo Le Lezard NoirTraduit du japonais par Miyako Slocombe, novembre 2013, 176 pages, 21 euros.


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Notre article sur Edogawa Ranpo.

Baby Boom, de Yûichi Yokoyama – éd. Matière

Baby Boom Yuichi Yokoyama MatiereDes personnages déguisés, évoluant dans un décor farfelu, associés à ce trait noir, géométrique et froid, qui recouvre les pages : voilà ce que l’on croyait être la marque de fabrique de Yûichi Yokoyama, reconnaissable entre mille. Pourtant, le Japonais nous prend cette fois à contre-pied. A peine le livre entrouvert, ce sont les couleurs, d’une fraîcheur éclatante, qui font sursauter nos pupilles. Jaune, rouge, bleu, vert, fuchsia… Baby Boom est un feu d’artifice. Yokoyama a troqué sa ligne claire en noir et blanc au profit de feutres pétants, utilisant souvent deux couleurs par page (une pour les personnages, une pour les éléments du décor) magnifiquement rendues par le minutieux travail de reproduction de l’éditeur. Si bien rendues que l’on perçoit encore toute la fougue et la spontanéité du geste de l’auteur, comme si l’on parcourait les planches quelques secondes seulement après leur conception.

Baby Boom Yuichi Yokoyama MatiereComme à son habitude, l’artiste tokyoïte ne nous livre aucune clé, et concocte des histoires qui n’en sont pas. Bâti autour de deux figures – un gros poussin tout rond accompagné de l’homme à tête d’oiseau noir que l’on a déjà croisé dans les précédents volumes et qui passe pour être une projection de l’auteur -, Baby Boom enchaîne les saynètes dénuées de toute tension narrative. Les deux personnages prennent un bain. Les deux personnages vont au camping. Les deux personnages vont à la piscine (deux fois). Etc. Le tout sans que le moindre mot ne soit prononcé pendant les presque 200 pages du livre.

Ca pourrait tourner en rond, s’avérer complètement creux. Mais une fois de plus, Yûichi Yokoyama n’a pas son pareil pour rendre excitants ses non-récits. On jurerait des gags tirés d’un illustré pour enfants qui auraient été vidés de toute intention humoristique. Grâce au charme du feutre, à la densité de la mise en page et au rythme forcené imprimé par les onomatopées (toujours aussi tranchantes), une balade au square peut soudain virer au jeu de plateforme parsemé d’embûches, une sortie en boîte de nuit dégage paradoxalement un silence très émouvant, et une journée passée à faire le ménage atteint une frénésie digne d’une scène de combat. Comme si la pureté de l’esthétique de Yûichi Yokoyama déteignait sur ses personnages, conférant à chacun de leur geste, même le plus banal, une présence hypnotique. Comme si l’utilisation des feutres transformait chaque action en un moment magique, d’une candeur enfantine.

Baby Boom Yuichi Yokoyama MatiereTraduit du japonais par Céline Bruel, novembre 2013, 184 pages, 23 euros.


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Nos articles précédent sur l’oeuvre fascinante de Yûichi Yokoyama : Nouveaux Corps et Explorations.

Tohu-Bohu, de Shin’ya Komatsu – éd. Imho

Tohu-Bohu Shinya Komatsu Imho mangaOuvrir Tohu-Bohu, c’est mettre le pied dans un univers fantasmagorique, où l’émerveillement devient la norme. Shin’ya Komatsu écrit des historiettes comme on fouillerait un coffre à jouets dans lequel marionnettes, animaux fabuleux et voitures colorées s’animeraient soudainement. Ici, des pluies d’ampoules obscurcissent un ciel où les nuages sont des carrés de sucre, des cimetières de dinosaures refont surface après une tempête de sable, les enfants sont des pantins mécaniques, et des œufs saugrenus apparaissent, pondus par des oiseaux de bois. Dans un monde qui mêle la candeur de l’enfance à la fantaisie du rêve, le trait rond et touffu du démiurge japonais rend possible l’impossible. Au point que certains récits se conçoivent comme de simples balades : la traversée de l’extravagant décor suffit à nous enchanter.

Bric-à-brac futuriste, Tohu-Bohu invoque autant Jules Verne que Alice au pays des merveilles ou Little Nemo. Shin’ya Komatsu pioche dans l’imaginaire du XIXe siècle et la culture populaire occidentale comme Osamu Tezuka ou Hayao Miyazaki avant lui, tout en s’inspirant beaucoup de l’art moderne. Le surréalisme de Magritte, les paysages infinis de Dalí ou les images prégnantes de Giorgio De Chirico s’immiscent dans ces pages, comme l’ombre désincarnée de cette fillette au cerceau échappée même de la toile Mélancolie et mystère d’une rue (1914). Ces emprunts attisent d’ailleurs une certaine gravité, qui affleure derrière la naïveté de Rem, le gamin curieux et savant qui apparaît régulièrement au fil des pages. Une rivière qui absorbe les âmes, un serpent noir ventru ou l’évocation de la fin du monde imminente font planer sur ce manga onirique une menace irrationnelle. Comme si la magie de Shin’ya Komatsu, fragile, reposait sur un équilibre extrêmement précaire. Ensorcelant.

Tohu-Bohu Shin'ya Komatsu Imho manga extraitTraduit du japonais par Aurélien Estager, septembre 2012, 192 pages, 14 euros.

Maxi Cula, de Namio Harukawa – éd. United Dead Artists

Maxi Cula Namio Harukawa United Dead ArtistNamio Harukawa est monomaniaque. Il passe son temps à dessiner des femmes aux seins prodigieux, aux hanches phénoménales, propulsées par un fessier aux dimensions inouïes. Ces silhouettes gigantesques, tout en chair, sont flanquées d’un homme, souvent chétif et dégarni, immanquablement écrasé sous le derrière cyclopéen de la demoiselle. Entre érotisme et dégoût, le dessinateur nippon multiplie les variations sur cette image provocante de la femme dominatrice, glissant parfois vers la scatologie ou donnant à ses mantes religieuses des airs de mères nourricières déviantes, dans un renversement des clichés de la pornographie.

Tabouret humain, pot de chambre ligoté, sex-toy domestiqué : les débouchés professionnels masculins paraissent assez limités dans le monde d’Harukawa. Les hommes, tenus en laisse, le dos zébré par les traces de fouet, sont-ils les victimes consentantes d’un jeu sadomasochiste, poussant à l’extrême un fantasme qu’on croirait échappé de la tête de Robert Crumb ? Sont-ils des prisonniers d’un cauchemar SF, parfois forcés d’accomplir leur besogne lubrique une arme sur la tempe, pointée par une surfemme génétiquement modifiée ? Sur les rares planches où l’on aperçoit leur visage, on a plutôt l’impression de voir des êtres misérables, humiliés, réduits à l’état d’objets de plaisir par des créatures à l’autorité écrasante.

Maxi Cula Namio Harukawa United Dead ArtistAlors, féministe, le Japonais ? Sans doute – avec beaucoup d’ironie, les donzelles à la croupe majestueuse sont souvent affublées de déguisements pleins de misogynie (uniformes d’infirmières ou oreilles de bunnies de Playboy). Le regard de ces matrones callipyges, qui nous regardent avec une pointe de fierté ou baissent des yeux dédaigneux vers leurs frêles victimes, joue avec le lecteur, ajoutant à l’outrance de la situation. Harukawa s’amuse à varier les plaisirs, mettant en scène des personnages récurrents, ou ajoutant un invité dont on ne peut que deviner le rôle (mari trompé ou voyeur jaloux, fille choquée par les activités de maman ou copine de jeu ?). Il insinue dans ses pages traversées par une violence contenue un humour salvateur, comme lorsque la vamp joufflue semble avoir “avalé” la tête de son serviteur, ou qu’une main lui tend un téléphone avec détachement, en pleine séance de dégustation.

Mais par-dessus tout, c’est le trait exquis de l’auteur qui rend ses dessins si fascinants. Magnifiquement rendue par la qualité des reproductions de l’éditeur, son esthétique léchée façonne des formes avec une incroyable volupté, travaille les lumières ou le grain charnu des chairs avec une précision académique. Son noir et blanc rehaussé d’un rose tendre, qui vire parfois au rouge, enveloppe ses compositions d’une douceur inquiétante, en complet décalage avec les scènes qu’elles dévoilent. Entre érotisme et dégoût, Namio Harukawa signe un ouvrage somptueux, aussi bizarre qu’intrigant.

Septembre 2012, 156 pages, 20 euros.

L’Enfant insecte, de Hideshi Hino – éd. Imho

L'Enfant insecte Hideshi Hino Imho couvertureCe que préfère Sanpei, c’est passer du temps avec ses amis les animaux. Rejeté par ses camarades de classe, maltraité par les caïds trop heureux de s’en prendre à une cible si facile, réprimandé par ses parents qui ne savent pas comment gérer cet enfant pas comme les autres, il s’isole, se cache dans une décharge pour jouer avec des chats errants, ou s’occupe en observant les grosses chenilles qu’il trimballe toujours dans ses poches – au grand désespoir de son entourage qui ne voit en lui qu’un idiot répugnant. Jusqu’à ce qu’un jour, mordu par un insecte, il commence à se transformer. Le petit garçon incompris devient une chenille géante.

Datant de 1975, cette  adaptation libre de La Métamorphose de Kafka ne possède pas encore la perfection graphique ni l’outrance fascinante d’un Serpent rouge ou d’un Panorama de l’Enfer, réalisés une dizaine d’années plus tard par Hideshi Hino (et parus en France en 2004). Mais elle permet déjà d’admirer le trait trapu et dérangeant du Japonais. Surchargée, dégoulinante, cauchemardesque, son esthétique accentue les proportions de certaines parties du corps (la tête, les yeux), instaurant dès les premières cases une atmosphère horrifique, habitée par une peur primitive, presque inconsciente. L’intrusion de personnages aux traits comiques, comme échappés d’un manga de Tezuka, jure avec la noirceur de l’ensemble, et insinue une once de grotesque déconcertante, qui décuple l’angoisse de ces pages. Contrairement à ses ouvrages postérieurs, L’Enfant insecte même s’offre quelques moments de répit, comme lorsque, contre toute attente, le petit Sanpei se réjouit de son nouveau corps de grosse chenille et s’ébroue dans la nature avec une joie presque comique.

Hormis les scènes de métamorphose, qui rappellent que Hideshi Hino sait faire peur avec un inégalable talent, les passages les plus troublants sont finalement ceux qui se penchent sur la psychologie des personnages, réfléchissant sur la violence qu’engendre le rejet, la solitude et la souffrance. Derrière la lâcheté de la famille de Sanpei, qui décide de se débarrasser du fils devenu monstre, Hino touche du doigt la cruauté humaine, tout en nous mettant face à nos propres contradictions : qu’aurions-nous fait à leur place ?

Traduit du japonais par Aurélien Estager, mars 2012, 210 pages, 14 euros.

Jintarô, le caïd de Shinjuku, de George Akiyama – éd. Le Lézard Noir

Jintaro caid Shinjuku George Akiyama manga lezard noir couverturePas de doute, Jintarô est un vrai méchant. Laid comme un méchant, il a un nez étrangement bosselé. Déguisé comme un méchant, il ne quitte jamais son costume rayé de proxénète sorti d’un pulp des années 1970. Cynique comme un méchant, il ne jure que par le dieu argent qui lui permet de tout s’acheter, de tout se permettre. Et surtout, il est impitoyable comme un méchant. Prêteur sur gages implacable, en cheville avec les yakuzas, il exploite le désespoir des gens endettés, leur fait crédit à des taux impossibles et s’arrange toujours pour rentrer dans ses frais. Sa méthode préférée ? Se rembourser sur le dos des femmes (littéralement), de préférence si elles sont jeunes et jolies. Car Jintarô a un problème avec les femmes. Complexé par ses origines pauvres et provinciales, par son inculture et son physique ingrat, le sinistre usurier les méprise, quand il ne les violente pas. Tristement, ses stratégies pour coucher sont uniquement liées à l’argent : soit il paie pour le sexe, soit il force ses débitrices à le payer de leur corps.

Pourtant, ce personnage sordide s’avère beaucoup plus profond que cette caricature de gangster de série B. Derrière sa morgue et ses répliques pompées à Mohammed Ali ou Robert De Niro, Jintarô cache un vide existentiel monstre, qui laisse peu à peu apparaître des failles dans sa carapace de dur à cuire. Ses poses machistes dissimulent mal les limites de sa philosophie – “manger de bonnes choses et faire l’amour avec de belles femmes”. Même l’auteur paraît surpris par cette facette insoupçonnée : lorsque George Akiyama finit par dévoiler la part humaine de son salaud de héros, il semble le faire presque malgré lui. Au point que, débarrassé de son outrance, son récit prend finalement des airs inattendus de réflexion sur le bien et le mal qui cohabitent en chacun de nous.

Jintaro caid Shinjuku AkiyamaPour public averti. Traduit du japonais par Miyako Slocombe, novembre 2011, 190 pages, 18 euros.

Hitler, de Shigeru Mizuki – éd. Cornélius

Hitler Shigeru Mizuki cornelius couverture mangaEn 1943, l’armée japonaise débarque en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Envoyés à la mort par leur hiérarchie méprisante, acculés par l’armée américaine au milieu d’un paysage aux faux airs de paradis, les soldats de l’empereur vont vivre un cauchemar. Shigeru Mizuki, malade, blessé, amputé du bras gauche, fera partie des rares à s’en tirer. Trente ans après les faits, devenu un auteur de manga à succès, il revient sur ce douloureux passé dans Opération mort, charge émouvante contre l’absurdité de la guerre et le traumatisme de la survie, publiée par Cornélius en 2008. Or, parallèlement à l’écriture de ce manga, il se lance également dans une biographie d’Hitler, qui paraît au Japon en 1971. Inquiet du renouveau du nationalisme japonais à la fin des années 1960 et de l’autoritarisme d’un pouvoir qui a violemment réprimé le mouvement étudiant, Mizuki pense sa biographie comme un objet pédagogique, destiné à lutter contre les penchants révisionnistes. Mais également, plus ou moins consciemment, l’ouvrage devient le moyen d’enquêter sur les blessures de son propre passé. Qui était Hitler ? Comment est-il devenu le monstre qui, indirectement, envoya le jeune soldat Mizuki à l’abattoir ?

Sans hargne, mais avec un souci de précision quasi documentaire, le mangaka s’applique à retracer la vie du Führer : étudiant raté, artiste frustré, chômeur bohème à l’ego surdimensionné, ou tête brûlée pendant la Première Guerre mondiale. Puis, presque par hasard, il s’engage dans un parti minable, rassemblant une douzaine d’adhérents et quelques dilettantes – “Qui aurait pu prédire que ce ramassis de branquignoles mettrait un jour l’Europe à sa botte ?” Si le récit centré sur Adolf Hitler écarte certains pans de sa personnalité, comme par exemple sa haine des juifs, juste évoquée à la fin (mais en deux images inoubliables), Mizuki va à l’essentiel sans jamais tomber dans la caricature. Avec une concision et une clarté remarquables, il rassemble les pièces du puzzle pour tenter de cerner les événements qui forgent Hitler, jusqu’à former un portrait plein de subtilité et d’ambivalence. A l’image de la relation malsaine que noue le dictateur avec Geli, sa nièce mineure, qu’il aime et couve tellement que pour lui échapper, elle optera pour le suicide.

hitler shigeru mizuki extrait cornelius mangaPour rendre compte des fluctuations de son personnage ridicule et charismatique, qui emprunte ses idées (ou sa moustache) à ceux qui l’entourent jusqu’à se contredire, Mizuki s’appuie sur son formidable sens graphique. La moustache, les yeux, la bouche ou les vêtements d’Hitler sont autant de détails sur lesquels il s’appuie pour signifier toute l’outrance d’un homme caractériel, pleurant, gémissant, rouspétant, toujours sur le point de basculer dans la folie. Déjà aperçu dans Opération mort, le réalisme quasi photographique des décors expressionnistes prophétise l’horreur à venir, cristallisée dans une Allemagne désincarnée, comme dénuée de vie. Seul espace où Mizuki laisse transparaître une pointe de fantaisie, les images allégoriques qui marquent le début de chaque chapitre ajoutent encore à l’atmosphère macabre. Didactique et ingénieusement menée, cette biographie audacieuse rappelle ce que beaucoup dissimulent derrière sa diabolisation : Hitler n’était qu’un homme comme les autres, et le nier serait la meilleure manière reproduire les mêmes erreurs.

Traduit du japonais par Yukari Maeda et Patrick Honnoré, octobre 2011, 296 pages, 25 euros.

Explorations, de Yûichi Yokoyama – éd. Matière

explorations yuichi yokoyama matiere manga couvertureComment Yûichi Yokoyama rend-il ses livres aussi magnétiques ? Le Japonais signe pourtant trois récits sans débuts ni fin, sans rebondissements, sans intrigue. Trois moments, hantés par des personnages silencieux qui progressent dans des paysages uniformes à perte de vue. Tantôt des kilomètres de cailloux, tantôt de la verdure qui paraît domestiquée. Et toujours, cette étrange impression d’anormalité. Pourquoi les explorateurs portent-ils des accoutrements aussi bigarrés et fantaisistes ? Pourquoi aucun mot n’est échangé au cours de ces 130 pages ? Pourquoi ces individus bizarres passent-ils leur temps à observer la nature ? Pourquoi : c’est la question à laquelle ne répond jamais Yûichi Yokoyama, le mystère qui illumine ses albums au point d’engendrer une tension écrasante qui fait office de ressort narratif. On ne peut s’empêcher d’essayer de combler ce vide, s’accrochant aux bribes d’indices pour formuler des hypothèses. En vain : Yokoyama ne lâche rien.

Qu’ils lancent des missiles téléguidés pour prendre des photos du paysage, trouvent des abris pour observer la plaine submergée par des averses torrentielles ou installent un camp au cœur de la forêt pour côtoyer des antilopes sauvages, l’objectif de ces énigmatiques explorateurs reste le même : regarder, scruter, contempler. Surveiller ? Qui sait… Chez Yokoyama, les personnages, amputés de toute forme de caractère, deviennent des réceptacles pour le lecteur, souvent embarqué en vision subjective pour découvrir une nature foisonnante, entre minimalisme robotique façon Lego et assemblages farfelus dignes d’un manga SF. L’utilisation des onomatopées, hyper esthétisées et intrusives, crée un contraste troublant entre le silence des humains et le vacarme assourdissant des machines ou de la pluie. Architecte fou, démiurge psychorigide, l’auteur nippon transmet ses émotions non pas, comme n’importe quel auteur, par le biais de ses personnages ou de leurs actions, mais à travers la mise en scène de mondes étonnants, déstabilisants et en même temps inexplicablement familiers. Un peu comme dans ces rêves déroutants, où l’on croit être quelque part et que l’on est, en fait, ailleurs.

Explorations Yuichi Yokoyama extrait matiere manga

Traduit du japonais par Céline Bruel, octobre 2011, 128 pages, 17 euros.


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L’article sur les précédents ouvrages de Yûichi Yokoyama.

Kuzuryû, de Shôtarô Ishinomori – éd. Kana

kuzuryu shotaro ichinomori couverture managa kanaC’est avec des histoires destinées à la jeunesse, comme sa célèbre série Cyborg 009, que Shôtarô Ishinomori devient, au cours des années 1960, une star du manga. Dans un style proche d’Osamu Tezuka, dont il fut l’élève, son trait arrondi et son univers SF bourré de références populaires font un malheur. Seulement, une décennie plus tard, son public a mûri, alors Ishinomori fait de même. Ainsi, Kuzuryû s’avère beaucoup plus adulte, contenant les deux ingrédients indispensables à un public désormais âgé d’une vingtaine d’années : la violence et le sexe – toutes proportions gardées bien sûr. Si les combats au sabre (et les décapitations qui s’ensuivent) sont nombreux, l’auteur résume les affrontements en deux ou trois cases seulement, très abstraites d’ailleurs ; quant au sexe, il reste confiné à des filles dénudées à la gorge généreuse. Même si l’on pourrait reprocher à Ishinomori la paralysie faciale de son héros qui fronce ses sourcils broussailleux pendant 700 pages, l’esthétique réaliste élégante, le soin porté aux paysages ou l’efficacité du découpage font de ce Kuzuryû une vraie réussite graphique.

Situé dans l’ère Edo, dans le Japon moyenâgeux, l’intrigue suit la quête d’un apothicaire ambulant, qui va de village en village pour vendre ses médicaments… et proposer ses services de tueur à gages. Surtout, ce prodige des arts martiaux tente de comprendre qui il est et pourquoi ses parents ont été assassinés. Comme dans son manga Miyamoto Musashi, traduit en 2008, Shôtarô Ishinomori construit son récit à la manière d’un voyage sur les routes du Japon. Sur son chemin, l’apothicaire sans passé dévoile les dessous d’un monde meurtri par le vice. Chacune de ses rencontres lève le voile sur des secrets de famille, révèle des malédictions, des trahisons, des histoires de coucherie, de consanguinité ou de jalousie, dressant un portrait bien sombre d’une humanité dominée par l’avidité, la haine et la concupiscence. Heureusement qu’il y a encore des cœurs braves au sabre affûté pour mettre un peu d’ordre dans tout cela…

Traduit du japonais par Pascale Simon, mai 2011, 670 pages, 18 euros.

Debout l’humanité !, de Osamu Tezuka – éd. Flblb

debout l'humanite manga osamu tezuka flblb couvertureAlors que l’on croyait bien connaître d’Osamu Tezuka, voilà qu’est traduit l’un de ses ouvrages les plus déconcertants. Tout commence lorsque Tenka Taihei, un déserteur repris par l’armée, est obligé de jouer les cobayes pour des expériences militaires. On découvre à cette occasion que les spermatozoïdes à deux queues de ce petit bonhomme falot sont exceptionnels, capables de donner vie à un être humain nouveau, ni homme ni femme : un asexué. L’intrigue feuilletonesque part alors dans tous les sens. Les rebondissements sont à peine croyables, les personnages s’avèrent complètement instables et le récit ne cesse de changer de ton. Tambour battant, Debout l’humanité ! enchaîne les péripéties excentriques sans se préoccuper de la cohésion de l’ensemble. Heureusement, le mangaka sait parfaitement mener sa barque pour que la lecture reste un plaisir.

La singularité de ce volume réside d’abord dans son dessin. Le célèbre trait arrondi et bondissant du Japonais perd en précision pour se faire plus pressé, plus sommaire, obéissant à une dynamique proche du dessin de presse. Ce n’est sans doute pas un hasard, puisque Debout l’humanité ! est aussi l’ouvrage le plus engagé et le plus véhément de Tezuka. Si le père d’Astro Boy a souvent profité de ses bandes dessinées pour suggérer un message écologique, pacifiste, voire une critique de certaines dérives de la modernité, jamais il n’a concentré autant de hargne dans une seule histoire. Publiées dans la revue Manga Sunday entre janvier 1967 et juillet 1968, période ô combien mouvementée, les aventures de Tenka Taihei et de son fils Miki l’asexué deviennent le prétexte à une dénonciation enflammée. Le racisme, l’exploitation des faibles, le cynisme de l’industrie culturelle, les abus du système capitaliste, les dérives de la science, la dictature, l’incurable cruauté des hommes, l’aliénation sociale ou l’absurdité de la guerre (au Vietnam entre autres) : tout y passe. Ca fait beaucoup – peut-être même trop pour que le discours n’en ressorte pas brouillé.

C’est finalement ailleurs que réside le véritable intérêt de cet ouvrage. Très explicitement, comme rarement il a osé le faire, sauf peut-être dans La Femme insecte, Osamu Tezuka parle de sexe, allant jusqu’à évoquer la transsexualité ou l’inceste, avec une naïveté qui lui permet de ne pas sombrer dans le mauvais goût. Le destin de ces nouveaux humains du “troisième sexe” finit par ressembler à la triste métaphore de la solitude et des frustrations humaines, le récit s’achevant même, pour une fois, sur une note désespérée. Si elle n’est pas l’œuvre la plus aboutie de son auteur, loin de là, Debout l’humanité ! n’en reste pas moins, assurément, l’une des plus curieuses.

Traduit du japonais par Jacques Lalloz et Rodolphe Massé, mai 2011, 432 pages, 18 euros.

Petite sélection de bandes dessinées moites

> Démoniak – éd. Frémok (6 volumes parus)

Demoniak FremokAvec Démoniak, la bande dessinée renoue avec la mentalité libertaire, faisant du sexe le catalyseur d’une libre-pensée dissidente et violemment provocatrice. Profanateur du bon goût, l’insaisissable Démoniak puise son inspiration dans le feuilleton, dans les détournements salaces des Tijuana Bibles et dans l’exotisme des pulps pour mieux déformer l’actualité. Avec une irrévérence crasse, chaque épisode, porté par un noir et blanc perturbé par des intrusions de rouge sang, met en scène des politiques ou des célébrités au nom hypocritement déformé dans des positions pour le moins compromettantes. Scandaleux, impitoyable et terriblement excitant.

32 pages par volume, 9 euros pièce. Plus d’informations sur le site de Démoniak.

 

> Necron, de Magnus – éd. Cornélius (série en 7 volumes)

Necron Magnus CorneliusErsatz du monstre de Frankenstein, Necron est une bête musculeuse et puissamment bâtie (à tous points de vue), créée par un savant fou, ou plutôt une savante folle : Frieda Boher. Avec son homme-objet aux airs de Golem vicieux, elle s’embarque dans des aventures délirantes. Le dessin voluptueux de l’Italien Magnus fait de cette série l’une des plus drôles et des plus abouties de la bande dessinée populaire, dont l’érotisme n’a d’égal que l’insatiable énergie. Un classique, symbole de l’insouciance délurée des sixties.

Environ 220 pages par volume, 16 euros pièce.

 

> Filles perdues, de Alan Moore & Melinda Gebbie – éd. Delcourt

Après les super-héros, l’histoire ou les classiques du fantastique, Alan Moore s’attaque à Peter Pan, au Magicien d’Oz et à Alice dans une odyssée pornographique abyssale. En parfaite osmose avec les graphismes très art nouveau de son épouse Melinda Gebbie, l’Anglais bâtit une ode à l’amour et à la liberté qui, derrière sa sensualité charnelle, réfléchit sur nos tabous sans se départir de son humour coutumier. Avec, en arrière-plan, la menace imminente de la Première Guerre mondiale. Un monument de la bande dessinée pour adultes.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Capuron, 320 pages, 49,90 euros.

 

> L’Ile Panorama, de Suehiro Maruo, d’après Edogawa Rampo – éd. Casterman

Suehiro Maruo s’appuie sur un trait raffiné pour nous embarquer dans un univers tourmenté, entrelaçant érotisme et grotesque. Adaptation d’un roman de Rampo, L’Ile Panorama raconte l’usurpation d’un écrivain raté, qui prend la place de son sosie, un industriel richissime, à la mort de celui-ci. A la tête d’une fortune colossale, il entreprend alors de recréer le paradis sur terre. Sur une île percée de tunnels sous-marins, couverte de jardins luxuriants et de recoins discrets où l’on peut s’ébattre avec des nymphes, Maruo donne vie à un Eden étourdissant et sensuel. Angoissant, aussi…

Traduit du japonais par Miyako Slocombe, 276 pages, 13,50 euros.

 

> Collection BD Cul – éd. Les Requins Marteaux (3 volumes parus)

L’an dernier, les Requins Marteaux ont lancé BD Cul, pastiche des albums débauchés des années 1970. Petit format, maquette lubrique, humour salace : tout y est. L’originalité réside dans le choix des auteurs, issus de la bande dessinée indépendante et peu familiers du genre. Aude Picault a ainsi inauguré la collection avec Comtesse, récit poétique et léger dans lequel la frontière entre fantasme et réalité se brouille jusqu’à nous perdre. Hugues Micol a signé le second album de la série,  La Planète des Vülves, parodie indécente des séries Z, avant que Morgan Navarro ne prenne la suite avec l’hilarant Teddy Beat.

De 10 à 13 euros pièce.

 

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La Plaine du Kantô, tome 1, de Kazuo Kamimura – éd. Kana

Loin de l’agitation des grandes villes nippones, Kazuo Kamimura choisit de situer son intrigue dans la région de Chiba, le “grenier de Tokyo”, région agricole aux paysages bucoliques. Dans un contexte bancal, où la fin de la Seconde Guerre mondiale laisse place à l’incertitude et à l’inquiétude, le petit Kinta doit grandir, soutenu par son sage grand-père. Derrière le schéma classique du récit initiatique, Kamimura se sert de son jeune héros pour composer une fresque osée du Japon d’après-guerre. Grâce à une galerie de personnages étranges, parfois même incongrus, il décrit les difficiles conditions de vie de la population. On découvre un pays sans repères, animé de sentiments contradictoires : nostalgie, colère, lassitude, frustration, tandis que les occupants américains considèrent les Japonais comme un “peuple de barbares”.

Toujours très présent dans l’œuvre de Kazuo Kamimura, l’érotisme se fait ici plus discret. Les scènes de sexe deviennent la métaphore d’une nation désorientée et désormais sous la coupe des Etats-Unis. Le travestissement du petit Ginko, le meurtre d’une femme pendant qu’elle faisait l’amour ou le cas de cet acrobate qui se vend pour quelques tablettes de chocolat, reflètent la confusion d’une époque déréglée, où les gens peinent à trouver leur nouvelle place. C’est le monde à l’envers : les yakusas participent grandement à la reconstruction, tandis qu’à l’école, les professeurs, totalement perdus, ne savent plus vraiment ce qu’ils doivent enseigner à leurs élèves. Portée par un dessin racé, au découpage un peu plus sobre qu’à l’accoutumée, cette trilogie de 1976, en partie autobiographique, possède en plus toutes les qualités inhérentes aux mangas de l’auteur de Lady Snowblood. Une fois encore, il n’y a plus qu’à se laisser porter.

Traduit du japonais par Samson Sylvain,  janvier 2011, 400 pages, 18 euros. Tome 2 paru en avril 2011.

A LIRE > Un autre manga sur l’après-guerre au Japon : Une vie dans les marges, de Yoshihiro Tatsumi.

Une vie dans les marges, volume 1, de Yoshihiro Tatsumi – éd. Cornélius

Autobiographie d’un des plus grands auteurs de la bande dessinée japonaise, Une vie dans les marges est aussi, et même surtout, un grand livre. Yoshihiro Tatsumi veille à conserver une distance avec son sujet, distance matérialisée par l’utilisation de la troisième personne au lieu du traditionnel “je”, et ne s’égare jamais dans un récit intime qui ne risquerait d’intéresser que ses fans. Au contraire, porté par une maîtrise narrative et graphique impressionnante, Une vie dans les marges s’avère passionnant de bout en bout. Edifié en plusieurs strates, l’ouvrage raconte en fait, au-delà de la destinée de Tatsumi, l’histoire d’un art, le manga, ainsi que celle d’un pays, le Japon. Ravagé par la Seconde Guerre mondiale, abasourdi par le choc nucléaire, l’archipel nippon vit une pénible reconstruction. Son indépendance est mise entre parenthèses par la tutelle américaine ; une victoire sportive ou un scientifique récompensé par le Nobel deviennent alors autant d’occasions pour Tokyo de relever la tête. Car ici, tout manque, des produits de première nécessité à l’essence, qui oblige les transports en commun à revenir au charbon. A travers les difficultés de sa famille, les embrouilles de son père pour récupérer quelques billets ou la maladie de son frère qui ne peut bénéficier de médicaments trop coûteux, Tatsumi recompose cette époque bâtarde, entre progrès et frustration. L’évocation d’événements historiques précis, disséminés au fil de l’intrigue et dessinés avec un réalisme pointilleux, complète le tableau, comme des collages qui saisiraient sur le vif les images de ce renouveau.

Composante culturelle importante de l’après-guerre, le manga connaît alors un essor formidable. Pas étonnant que Yoshihiro Tatsumi, adolescent lorsque ce mode d’expression connaît son âge d’or, décide d’en faire son métier. Après avoir remporté quelques concours de dessin, sa rencontre avec Osamu Tezuka décuple sa passion, le créateur d’Astro Boy prenant même sous son aile l’aspirant mangaka. Au fil des mois, le futur auteur de l’inoubliable L’Enfer découvre le dur monde de l’édition, souffre de la jalousie de son frère, progresse grâce à l’émulation de ses collègues. Abreuvé par le cinéma, il ne cesse de vouloir repousser les limites de sa discipline : il veut grandir en même temps que son art. L’éditeur Cornélius a enrichi ce livre de nombreux compléments pédagogiques, qui font de cette Vie dans les marges une palpitante histoire de la bande dessinée nippone. Histoire qui connaîtra bientôt un tournant, lorsque Tatsumi créera le gekiga, le manga pour adultes, et deviendra l’un de ses plus fameux représentants.

Traduit du japonais par Nathalie Bougon et Victoria Tomoko Okada, mars 2011, 456 pages, 33 euros.

A LIRE > Un autre manga sur l’après-guerre au Japon : La Plaine du Kantô, de Kazuo Kamimura.

Nouveaux corps, de Yûichi Yokoyama – éd. Matière

Album après album, Yûichi Yokoyama poursuit l’exploration du monde énigmatique qu’il a créé. Travaux publics, Combats et Voyages dévoilaient déjà cet univers impénétrable, peuplé d’habitants inexpressifs, incapables d’agir par eux-mêmes mais mus par une invisible force collective. Ils construisent, se battent. Dans quel but  ? Contre qui ? Le Japonais laisse planer le mystère, ne nous donne pas le moindre indice. Ses histoires sans début ni fin s’avèrent dénuées de ressort dramatique. Les personnages, apparemment tous masculins, sont inhumains, anonymes, attifés selon une mode qui nous échappe. Aucune émotion, aucun échange ne transparaissent. Pas de dialogues ou presque. Leur silence jure avec le brouhaha incessant des onomatopées tranchantes, si assourdissantes qu’elles recouvrent les dessins. Cette ambiance glacée et robotique de ces mangas pourrait rebuter. Au contraire l’opacité qui les entoure les rend passionnants, sans que l’on ne sache vraiment trop pourquoi.

Fin 2009 paraît l’extraordinaire Jardin, l’un des livres les plus étranges et les plus stimulants dont ait accouché la bande dessinée japonaise. Le scénario tient en une phrase  : un groupe de personnages hétéroclites pénètre clandestinement dans un jardin fermé. S’ensuivent 330 pages d’errance fantastique, dans un décor mouvant au gré des pages, mêlant nature et constructions artificielles. Comme dans un parc d’attraction prodigieux ou une gigantesque installation d’art contemporain à ciel ouvert, le paysage ne cesse de changer. Sans vraiment se poser de questions, les visiteurs progressent, à la manière d’un jeu vidéo. Montagnes de verre, lacs artificiels ceinturés de tabourets, villages de caoutchouc, bibliothèques borgésiennes, escalators interminables, Yûichi Yokoyama forge un ailleurs infini, enchanteur, magique. L’esthétique géométrique du dessinateur nippon, truffée de volumes et de lignes droites, devient hypnotique. L’exaltation de la lecture trouve aussi sa source dans cette indéfinissable menace qui semble peser sur l’ouvrage (Qui a construit ce complexe ? Pourquoi a-t-on toujours l’impression d’être surveillés ? Qui sont ces patrouilles que les promeneurs craignent autant ?) conférant à l’intrigue une tension particulièrement excitante.

Nouvelle pierre à cet édifice nébuleux, Nouveaux corps se présente comme un recueil de nouvelles très courtes. Axée sur les corps, cette compilation se penche notamment sur les accoutrements extravagants des personnages. Déguisements animaliers, masques en forme d’avion ou couvre-chefs futuristes, peintures faciales, vêtements en plastique, en feuilles d’arbre ou en cailloux, photocopies de costard scotchées sur mesure, Yûichi Yokoyama met en image cette mode excentrique, ni vraiment future, ni vraiment passée. « Si l’histoire du monde avait pris une tournure différente que celle qu’on lui connaît, les hommes vivraient selon une autre échelle de valeur, une esthétique différente, explique-t-il. La culture de ce monde voudrait peut-être que les gens ne portent pas de chaussures, qu’ils ne parlent pas ou encore qu’ils portent en permanence quelque chose sur la tête sans jamais montrer leur véritable visage. Ce serait une civilisation complètement étrangère à la nôtre. C’est cela que je veux dessiner : un monde dont la culture soit radicalement différente. » * Lire la suite

Carnets de massacre, 13 contes cruels du Grand Edo, de Shintaro Kago – éd. Imho

Carnets de massacre est interdit aux moins de 18 ans et, soyons clairs, ne s’adresse qu’à un public très averti. Sadique, pervers, scabreux, terrifiant, éminemment sexuel : Shintaro Kago ne fait pas dans la demi-mesure. Des maris font des concours pour savoir qui a la femme la plus défigurée (n’hésitant pas à “peaufiner” le résultat), une prostituée arrive à faire passer sa langue dans tout son corps à cause d’une malédiction ancestrale, un petit pantin de bois devient un émule de Jack l’Eventreur… On avance timidement dans ce recueil insane, tant le mangaka pousse dans ses dernières extrémités le genre ero-guro, cher à l’écrivain Edogawa Rampo, entremêlant érotisme, horreur et grotesque.

Heureusement, Kago n’est pas seulement fasciné par les corps amputés ou déformés. Il possède aussi un humour dévastateur. Ainsi la prostituée finit par avoir la langue si longue qu’elle la découpe, inventant alors… le papier toilette. Armé de son imagination débordante (et complètement tordue), l’auteur nippon fomente un univers fantastique certes épouvantable, mais qui ne se départit jamais d’un second degré plein d’autodérision ou d’une critique piquante des obsessions humaines, situant ses récits au Moyen Age pour mieux refléter les débordements de notre monde actuel. Dans Les Capsules surprise de Sôbei, une des histoires du volume, il raille par exemple avec virulence la société de consommation : des femmes sont devenues des distributeurs automatiques, expulsant de leur vagin des babioles que la population s’empresse d’acheter.

Kago sait provoquer le lecteur en l’emmenant le plus loin possible, prenant un malin plaisir à mettre en place un cadre familier pour mieux le pervertir ensuite : de Pinocchio à la Justine de Sade en passant par les contes traditionnels japonais ou les films de zombies, il multiplie les clins d’œil parodiques. Et plus l’on avance dans ce recueil, plus il paraît à l’aise. Son trait appliqué s’affirme, même s’il est encore perfectible, et les nouvelles deviennent de plus en plus riches, l’outrance trouvant un bel équilibre avec la drôlerie, si bien que dans les dernières pages, qui referment l’histoire de chaque personnage croisé dans ce manga, il arrive à nous terrifier en nous faisant rire en même temps. Un manga déviant, décalé et dérangeant.

Traduit du japonais par Aurélien Estager, novembre 2010, 164 pages, 18 euros. Interdit aux moins de 18 ans.