Scottsboro Alabama, de Lin Shi Khan & Tony Perez – éd. L’Echappée

Scottsboro Alabama Lin Shi Khan Tony Perez L'EchappeeLe 25 mars 1931, une poignée d’hommes et de femmes s’infiltrent dans un train de marchandises pour gagner la ville de Birmingham, espérant y trouver, pourquoi pas, de meilleures conditions de vie. Découverts par la police ferroviaire, les hobos blancs sont expulsés de la ville, tandis que les neuf jeunes noirs du groupe, âgés de treize à dix-neuf ans, sont jetés en prison, accusés d’avoir violé les deux femmes blanches présentes. Quatre jours plus tard, le procès est bouclé ; huit d’entres eux sont condamnés à mort.

Heureusement, l’intervention de l’International Labor Defense, un groupe communiste qui avait déjà participé à la défense de Sacco et Vanzetti, parvient à donner à cet événement local – et tragiquement banal – une résonance nationale, et même internationale. Secourus par des avocats expérimentés et soutenus par une large campagne populaire, les « neuf de Scottsboro » bénéficient d’un procès en appel, puis d’un autre. Surtout, ils deviennent le symbole de cette justice blanche du Sud rongée par un racisme accablant, mais aussi de l’oppression de toute une frange pauvre de l’Amérique, noirs et blancs confondus, martyrisée par la crise de 1929.

Scottsboro Alabama Lin Shi Khan Tony Perez L'EchappeeMiraculeusement retrouvé à la fin des années 1990 dans une bibliothèque de l’université de New York, ce livre de linogravures fut réalisé en 1935, alors que ce fait divers crucial pour la cause noire aux Etats-Unis n’avait pas encore connu ses derniers dénouements juridiques. Lin Shi Kahn et Tony Perez, artistes sur lesquels nous n’avons presqu’aucune information, construisent un récit en trois parties, élargissant l’histoire de Scottsboro à celle de la communauté afro-américaine en général, de son déracinement africain par les marchands d’esclaves à son combat pour l’égalité et la dignité, aux côtés des blancs miséreux.

Magnifiques, alternant entre un trait rageur, caricatural et violent et des compositions plus allégoriques, les 118 linogravures rappellent comment ce principe de narration imagée participa au bouillonnement du prolétariat de l’entre-deux-guerres. Si, contrairement aux travaux muets de Lynd Ward ou Frans Masereel par exemple, les illustrations sont ici accolées à des textes simples, percutants et directs, on retrouve dans Scottsboro Alabama la même ambition de s’adresser au plus grand nombre en optant pour un art dépouillé, puissant et particulièrement évocateur. Quatre-vingts ans plus tard, devenu entre les mains des éditions L’Echappée un objet superbe, ce pamphlet aussi beau qu’incisif dégage toujours la même virulence, à l’heure où l’affaire Ferguson fait la une de nos journaux télévisés.

Scottsboro Alabama Lin Shi Khan Tony Perez L'Echappee

Traduit et postfacé par Franck Veyron, octobre 2014, 192 pages, 20 euros. Préface de Robin D.G. Kelley, introduction de Andrew H. Lee, avant-propos original de Michael Gold.

Deux livres de S. Trapier & J. Ristorcelli – éd. Matière

Tarzan contre la vie chère, de Stéphane Trapier

Tarzan contre la vie chere Stephane Trapier MatiereEt si les héros hollywoodiens avaient, finalement, les mêmes soucis que nous ? C’est ce que laisse entendre Stéphane Trapier, en extirpant Tarzan, Superman et consorts des films où ils tournaient en rond pour les projeter sur le papier, en 2014. Du coup, au lieu d’ergoter sur des histoires d’amour, de trahison, de western et de demoiselles à secourir, les voilà avec des préoccupations toutes autres : crise économique, GPA, rythmes scolaires, réseaux sociaux, mode du selfie, dépistage colorectal… Désormais, c’est l’emploi qu’il faut sauver, et non plus la veuve et l’orphelin. On se provoque en duel pour un tweet déplacé, on refuse d’allumer le calumet de la paix pour ne pas devenir fumeur passif. Et Zorro, pendant ce temps-là, se lance à l’assaut d’usines de viande surgelée.

Entre le collage pop coloré, le détournement parodique et l’envie de prendre un marqueur pour saloper les pubs dans le métro en y ajoutant des bulles débiles, Stéphane Trapier s’amuse à faire parler John Wayne, Robert Mitchum ou Sherlock Holmes comme d’autres jouent aux Légo. Le décalage entre les poses grandiloquentes de l’imagerie hollywoodienne et le côté terre-à-terre de leurs propos suscite un humour réjouissant, mais pas seulement. Car derrière les couleurs pétantes et les héros en slip panthère, c’est bien la superficialité du raffut médiatique autour de certains sujets d’actualité que raille Stéphane Trapier. « Personne ne bouge d’ici tant que la croissance n’est pas de retour ! »

Octobre 2014, 144 pages, 22 euros.

 

Les Ecrans, de Jacques Ristorcelli

Les Ecrans Jacques Ristorcelli MatiereAux antipodes de l’humour décalé de Trapier, Les Ecrans de Jacques Ristorcelli le rejoint tout de même dans sa réflexion sur les médias et la volonté d’accoler des textes et des illustrations a priori déconnectés. Revenant sur le séisme-tsunami-catastrophe nucléaire qui survint au Japon en mars 2011, Les Ecrans, comme son nom l’indique, ne fait pas un récit frontal des événements, mais les relate à travers le filtre de nos ordinateurs et télévisions. Résultat : un entassement de guerre, de déraillements, d’explosions, d’accidents, de naufrages, projections désordonnées de ce flux d’images emmagasiné lors des semaines où Fukushima faisait la une.

De ce magma visuel se détachent trois voix : celle de la télé, avec ses bandeaux sévères qui défilent en continu 24h/24, sans hiérarchie ni recul ; celle d’une Japonaise qui donne des nouvelles à un proche ; et celle, mécanique, plus mystérieuse, d’une voix qui semble naître des écrans eux-mêmes. Chaotique, alternant les styles graphiques, Les Ecrans apparaît comme un mélange de réalité et de fiction (beaucoup d’illustrations sont redessinées à partir de comics ou d’affiches japonaises de la Seconde Guerre mondiale), assemblage d’images vues et d’autres rêvées, déformées par notre mémoire ou polluées par des associations d’idées. Ce que Jean Baudrillard, cité en exergue du livre, qualifie de « déchet informatif, communicatif, informationnel, qui est aussi une masse inerte, (…) une force d’inertie en quelque sorte, qui pèse sur l’événement même. » Un album composite, qui résume intelligemment la manière dont le flot d’informations qui nous abreuve finit en fait par totalement contaminer le message qu’il est censé délivrer.

Novembre 2014, 112 pages, 18 euros.

Tarzan contre la vie chere Stephane Trapier Matiere extrait

Deux livres sur Topor dessinateur

Topor dessinateur de presse – éd. Les Cahiers dessinés

Topor dessinateur de presse Les Cahiers dessines« La pure imagination n’existe pas. Si je devais définir l’imagination, je dirais qu’il s’agit plutôt de souvenirs mélangés. C’est une faculté qui, comme le rêve, permet de déplacer cette hiérarchie des valeurs qui dominent la vie courante. » C’est avec son ton inhabituel, qui pervertit le simple comique pour s’aventurer dans les contrées de l’étrange, du saugrenu, du cruel, que Topor se fait rapidement remarquer dès ses premiers dessins – et notamment avec cette une de la revue Bizarre en 1958, à tout juste vingt ans. On est loin de la caricature politique qui semble être devenue la seule forme de dessin tolérée dans la presse. D’ailleurs, Topor, l’actualité l’« emmerde ». A part De Gaulle, il est incapable de dessiner le moindre homme politique. Même lorsque ses dessins sont réalisés à chaud, il fait un pas de côté, livrant une vision plus décalée, plus atemporelle, plus poétique des événements qu’il couvre.

Roland Topor couverture magazine Bizarre juillet 1958

Ce recul, Topor le conserve même dans ses habitudes de travail : il ne s’intègre jamais vraiment aux rédactions avec lesquelles il collabore, gardant toujours la même ligne, reconnaissable, quel que soit celui qui commande ses dessins. Parce qu’il préserve jalousement sa liberté (et qu’il préfère travailler dans son lit), où qu’il soit publié, il fait toujours du Topor. C’est-à-dire du noir, souvent en relation avec le corps – un corps mutilé, profané, déformé, expulsant de sécrétions répugnantes.

La quantité de dessins réunis dans ce somptueux ouvrage, publiés à travers le monde dans des journaux aussi variés que Elle ou Le Fou parle, permet d’apprécier l’incroyable vitalité de celui qui grandit clandestinement, enfant juif dans une France occupée. De cet épisode terrifiant découle la peur viscérale, agressive et menaçante, qui pèse sur chacun des traits de Topor. Et qui libère, forcément, un rire salutaire.

Octobre 2014, 368 pages, 35 euros. Préface de Jacques Vallet. Texte d’Alexandre Devaux. Interviews de Willem, Picha et Poussin.

 

Strips panique, de Roland Topor – éd. Wombat

Strips panique Roland Topor WombatEcrivain, cinéaste, scénariste, dessinateur, peintre, oui, on savait, mais auteur de bande dessinée, ça, c’est moins connu. Il est vrai qu’en bon collaborateur de Hara-Kiri ou de Charlie Mensuel, Roland Topor a eu plusieurs fois l’occasion d’appréhender un médium dont il n’était pourtant pas un grand amateur. Instinctivement, la répétition des dessins et l’aspect besogneux du travail de dessinateur de BD l’ennuie au plus haut point. Mais c’est peut-être cette réticence à y passer trop de temps rend ses histoires dessinées encore plus intéressantes. Car s’il s’appuie souvent sur des compositions assez archaïques, « pas si éloignées de ce que Töpffer entendait par histoires en estampes » (Christian Rosset, dans la postface), Topor cache, derrière son minimalisme, une grande science de la mise en scène – il suffit d’admirer ses strips typographiques pour en être convaincu.

De toute façon, pour mettre en image ses histoires sombres, rien ne vaut son petit trait noir, un peu gratté, un peu rachitique, discret mais hargneux. Entre ce type qui ne veut pas mourir (et qui se met tous ses concitoyens à dos), ce bébé qui se réveille avec sur la tempe un pistolet tenu par sa mère ou ce fils d’ivrogne qui cherche à se débarrasser de son père brutal, la mort et la violence sont partout, jusqu’à éclabousser la page de rouge sang (Erik). Maître de l’humour noir, pourfendeur de la connerie humaine, roi du gag cathartique (qui atteint son paroxysme avec le sadique La Vérité sur Max Lampin, personnage agoni d’insultes scandaleuses comme des graffitis rageurs dans les toilettes publiques), Topor signe ici des petits bijoux empoisonnés qui n’ont rien perdu de leur subversion.

Septembre 2014, 160 pages, 15 euros. Postface de Christian Rosset.

Portrait photo roland topor

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le roman Mémoires d’un vieux con et le recueil de nouvelles Vaches noires, de Roland Topor : cliquer ici.

Aujourd’hui est le jour où tu rejoins tes semblables, de Marion Balac – Super Loto éditions

Aujourdhui est le jour ou tu rejoins tes semblables Marion Balac Super Loto editions« La pluie avait tout balayé. Impossible de retrouver la moindre trace de qui que ce soit. (…) Je marchais en vain, je tournais en rond. » Coincé sur une sorte d’île luxuriante cernée par les océans et dominée par d’imposantes montagnes, un personnage cherche son chemin. Perdu, il tente d’avancer dans une forêt touffue, étouffante même, juste traversée par de mystérieuses formes blanches. Il erre, retombe toujours au même endroit. Le temps passe, l’angoisse grandit. Quand il retrouve son ancien campement, il a l’air « déserté depuis des siècles ». Dans son dos, des yeux l’observent, tandis que le paysage donne l’impression de se déplacer.

Des dessins, un monologue intérieur. Marion Balac signe un ouvrage dont la simplicité n’a d’égal que l’intelligence avec laquelle le récit est mené, par petites touches qui s’emboîtent progressivement pour créer une tension nimbée d’étrangeté. Aux pages recouvertes de cette forêt animiste répondent des planches très épurées, parsemées d’images morcelées ; à la nature grise et sombre répondent des espaces vides, d’un blanc lumineux. Le dessin devient même invisible lorsqu’il est simplement réalisé par gaufrage du papier, ajoutant à l’atmosphère fantomatique de ce livre chuchoté.

Comme dans les contes pour enfants, la forêt apparaît ici comme un rite initiatique, un entre-deux duquel il faut s’extirper pour atteindre un ailleurs inconnu. Avec beaucoup de délicatesse, Marion Balac parle du manque, de l’attente, de l’espoir et de la mort sans jamais en toucher un mot. Juste en dessinant des arbres, des feuilles, des rivières, des cailloux, et en s’insinuant dans la tête de ce personnage, naufragé dans des limbes ensorcelés.

Octobre 2014, 78 pages, 22 euros.

Aujourdhui est le jour ou tu rejoins tes semblables Marion Balac Super Loto editions

Philoctète et les femmes, de Grégoire Carlé – éd. L’Association

Philoctète et les femmes Grégoire Carlé L'AssociationA la mort de son ami Héraclès (alias Hercule), Philoctète hérite de son fameux arc aux flèches empoisonnées et d’un lourd secret : l’emplacement des cendres du héros. Pour n’avoir pas su garder sa langue, il est mordu par un serpent et sa blessure persiste. Ses cris minent le moral des troupes en partance pour la Guerre de Troie (ou sa plaie pue trop, selon d’autres versions), alors Ulysse l’abandonne sur une île déserte. Il ne reviendra le chercher que dix ans plus tard, lorsque les oracles auront expliqué aux Grecs que les flèches d’Héraclès sont indispensables à la victoire.

Grégoire Carlé s’empare de ce mythe antique, rendu célèbre par la pièce de Sophocle, en y ajoutant un élément inédit : plutôt que d’être déserte, l’île sur laquelle échoue Philoctète est peuplée de femmes intrépides, les Lemniennes. Des sortes d’Amazones qui se sont débarrassées de tous leurs hommes au fil de l’épée et capturent régulièrement le pauvre Philoctète pour le violer pendant des jours et des jours.

Le noir et blanc de Carlé se marie particulièrement bien à cette atmosphère légendaire. Glissant tantôt vers l’expressionnisme, tantôt vers les gravures de Posada, son dessin s’avère toujours aussi beau, souple et onirique. Quant à la langue utilisée, elle garde une poésie un peu désuète, relevée par un humour qui participe à la discrète modernisation du mythe. C’est drôle, sensuel, trépidant, érudit, mais c’est aussi très malin. Car derrière les mésaventures de l’archer grec et de ses hordes de guerrières agressives, c’est bien l’affrontement de deux modes de pensée, le patriarcat et le matriarcat, que met en scène l’auteur de La Nuit du Capricorne. Un matriarcat dangereux qui ne doit surtout pas franchir les limites de l’îles de Lemnos, car comme dirait Ulysse : « Tu crois qu’il est bon pour nous que la rumeur se propage que sur une île les femmes vivent comment elles l’entendent, en dehors des règles des mâles ? Imagine un peu le bordel si les femmes de Corinthe, Argos, Mycènes ou Sparte se mettent à décider pour elles ! » Tu m’étonnes – mieux vaut ne pas y penser.

Septembre 2014, 168 pages, 29 euros.


Philoctete et les femmes Gregoire Carle L AssociationPhiloctete et les femmes Gregoire Carle L Association

 

 

 

 

 

 

 


☛ POURSUIVRE AVEC >
Notre article sur le précédent album de Grégoire Carlé : La Nuit du capricorne.

Cruelty to Animals, A Handbook, de Vivien Le Jeune Durhin – éd. Les Requins Marteaux

Cruelty to Animals a Handbook Vivien Le Jeune Durhin Les Requins Marteaux« Ce manuel pratique fournit des méthodes indispensables et originales pour tous les amateurs d’actes cruels envers les animaux. Pour obtenir des résultats de cruauté optimale, il convient de suivre soigneusement les procédures illustrées, point par point. » Cruauté envers les animaux tient les terribles promesses de son titre en détaillant, en six langues s’il vous plaît, des techniques vicieuses pour tuer les animaux – chaque chapitre étant consacré à une bestiole. Le détachement des doctes consignes, associé à la froideur des illustrations, donne à l’ensemble des airs de mode d’emploi Ikea déviant, qui nous expliquerait comment torturer nos amies les bêtes.

Evidemment, derrière ce premier degré forcené, Vivien Le Jeune Durhin signe un livre à l’humour noir mordant, qui réussit à nous déstabiliser. Car en réalité, Durhin le tortionnaire devient rapidement le miroir déformant de notre violence envers les animaux. Chaque mise à mort est précisément choisie, soit en rapport avec un jeu de mot (tuer un serpent en lui faisant se mordre la queue), soit – et c’est encore plus troublant – en rapport avec la relation que l’homme entretien avec tel ou tel animal, comme ce chien qu’on envoie chercher un bâton au fond d’un précipice.

De l’absurde au plus cru, ce manuel sadique propose de cracher sur le lama, de jouer à saute-mouton, de couper la tête de la poule, de faire frire la grenouille ou d’assassiner l’huître en l’imbibant de citron. Les clins d’oeil à notre manière de considérer les animaux comme des aliments sur pattes, des bêtes domestiques à notre service ou des peluches vouées à nous distraire (le tigre et le taureau par exemple évoquent le cirque et la corrida), soulignent notre propre cruauté, devenue presque inconsciente. Sans oublier notre regard biaisé, qui considèrera toujours les tortures faites à un chat mignon pires que celles effectuées sur un insecte répugnant.

Face à la violence clinique de ces pages, on ne peut s’empêcher de penser aux hécatombes aseptisées qui envoient mécaniquement à la mort des milliers d’animaux dans ces « fermes-usines ». En professant le massacre des animaux, Vivien Le Jeune Durhin ne fait finalement que pousser à son paroxysme notre comportement : la bestialité et la sauvagerie apparaissent, définitivement, comme l’apanage de l’homme.

Cruelty to Animals a Handbook Vivien Le Jeune Durhin Les Requins Marteaux

Cruelty to Animals a Handbook Vivien Le Jeune Durhin Les Requins Marteaux

Octobre 2014, 150 pages, 19 euros.

Plus si entente, de Dominique Goblet & Kaï Pfeiffer – éd. Frémok/Actes Sud BD

Plus si entente Dominique Goblet Kai Pfeiffer Fremok Actes Sud BDC’est un petit texte de Guy-Marc Hinant, à la toute fin du volume, qui nous apprend comment est né Plus si entente. Sur le thème des recherches amoureuses sur Internet, Dominique Goblet et Kaï Pfeiffer ont initié un ping-pong dessiné entre Bruxelles et Berlin. Jusqu’à accumuler une centaine de planches et reconstruire l’ensemble pour que surgisse une narration. Ce cheminement morcelé explique l’aspect à la fois composite et élastique du récit. Le rythme change sans cesse, tout comme les techniques graphiques des auteurs, qui passent du dessin à la peinture, du feutre au collage, de la couleur au noir et blanc.

On pénètre discrètement, à petits pas, dans ce magnifique livre, assaillis par les formes, les couleurs, les mots, et les sentiments que ces images suscitent immédiatement chez nous, avant que des formes n’émergent. Il y a la mère, seule, divorcée, noyée dans ses livres, qui décide de rencontrer des hommes grâce aux sites de rencontres. Le père, trop humaniste pour son boulot de flic, amoureux de son ex-femme. Et leur fille, ombre qui hante encore les murs d’une maison qu’elle semble avoir pourtant quittée définitivement.

A l’image de son esthétique kaléidoscopique, Plus si entente n’hésite pas à mélanger les tons, jouant autant sur une trivialité réjouissante (quand s’alignent les dizaines de profils des « candidats » sélectionnés par la mère sur Internet) que sur une émotion qui s’insinue, lancinante, versatile, dessin après dessin, pour nous baigner au plus profond du désespoir maternel. Goblet & Pfeiffer n’attaquent pas leurs personnages frontalement mais leur tournent autour pour mieux les cerner, en passant parfois par la fantasmagorie, d’autres fois simplement par un moment de silence, un mot inattendu, ou l’intrusion d’une couleur qui ouvre une brèche et nous dévoile un nouvel élément. Un portrait de la solitude, du manque et de l’amour, mené avec une sensibilité extraordinaire .

Plus si entente Dominique Goblet Kai Pfeiffer Fremok Actes Sud BDPlus si entente Dominique Goblet Kai Pfeiffer Fremok Actes Sud BDPlus si entente Dominique Goblet Kai Pfeiffer Fremok Actes Sud BD

Octobre 2014, 180 pages, 30 euros.

Jimjilbang, de Jérôme Dubois – éd. Cornélius

Jimjilbang Jerome Dubois Cornelius

En voyage, il y a ceux qui ont rendez-vous en terre inconnue, qui se plongent dans la culture locale, qui essaient d’apprendre la langue du cru et s’excitent à l’idée de goûter des plats étrangers. Et puis il y a les autres. Le personnage mis en scène dans Jimjilbang est de ceux-là. Quand il débarque en Corée du Sud, lui se braque tout de suite. A la curiosité, il préfère la méfiance. A l’enthousiasme, un cynisme désabusé, qui rend son séjour rapidement exécrable. Rien ne l’intéresse, rien ne retient son attention, rien n’est jamais comme il faut. « Usant. Prévisible. Banal. » Avec sa tête de cachet d’aspirine, il râle parce que personne ne parle français, parce que les restaurants sont des bouis-bouis répugnants, parce que la ville est laide.

Loin de l’Asie colorée et de ses grandes villes à la frénésie contagieuse, la Corée de Jérôme Dubois paraît ouatée. Silencieuse. Les lignes géométriques du dessin lui confèrent la froideur de l’acier, que le découpage mécanique rend encore plus glaçante. Le noir et blanc, capable de virer à l’expressionnisme lorsqu’une ruelle se transforme en une gueule infecte, déploie ses ombres inquiétantes. La réticence du touriste rongé par la solitude se mue petit à petit en un malaise palpable, voire en une paranoïa oppressante. « Vous me faites peur. Vous êtes des sadiques. » Pas besoin de beaucoup de mots : Jérôme Dubois sait, à travers ses compositions blafardes, diffuser une atmosphère étrange, qui pourrait basculer à tout moment vers le drame.

Jimjilbang Jerome Dubois Cornelius

Avril 2014, 114 pages, 22,50 euros.

Quasar contre Pulsar, de Lefèvre, Beauclair & Chaize – éd. 2024

Quasar contre Pulsar Lefevre Beauclair Chaize 2024Une fois de plus, les éditions 2024 nous ébahissent avec cet album beau comme une pluie d’étoiles, à l’esthétique particulièrement fantasque. Il faut dire qu’ils s’y sont mis à trois pour raconter le combat céleste qui voit s’affronter Pulsar, savant fou au cerveau cramé qui a décidé de broyer des planètes entières cellule par cellule pour remodeler le tout à son image, et Quasar le sympathique plieur intergalactique qui voyage dans l’espace et le temps en un claquement de doigts. Et ne sait pas dire non à une fille, mais ça, c’est un autre problème.

Mathieu Lefèvre écrit le scénario, Alexis Beauclair s’attache ensuite à le dessiner, avant qu’Etienne Chaize ne s’applique à y ajouter les couleurs et le décor. Le résultat s’apparente à un déferlement de tons fluo et de compositions débridées qui s’entrechoquent avec le dessin stylisé, donnant à la lecture des airs de montagnes russes. Rien n’est laissé au hasard, et l’osmose entre les trois auteurs est telle que l’on peine finalement à déceler où s’arrête l’influence de l’un et où commence celle de l’autre. L’esthétique colle à merveille avec l’intrigue échevelée de cet album de SF, qui voit le récit louvoyer entre sérieux et humour.

Capable de nous livrer des scènes impressionnantes (invasions de planètes, courses poursuites dans les coulisses de l’espace-temps) autant que des pages très dépouillées mais tout aussi bien tenues, Quasar contre Pulsar se lit comme une vraie BD d’aventure excitante, doublée d’une proposition graphique remarquable. En plus, on apprend comment quitter une fille, et ça, c’est jamais inutile.

Quasar contre Pulsar Lefevre Beauclair Chaize 2024Quasar contre Pulsar Lefevre Beauclair Chaize 2024Quasar contre Pulsar Lefevre Beauclair Chaize 2024

Avril 2014, 96 pages, 17 euros.

2wBOX « Z » – éd. B.ü.L.b. Comix

2wBOX  Z B.u.L.b. ComixCertains passent leur vie à faire des petits trous, des petits trous, toujours des petits trous, eux plient des petites boîtes. Et après, ils les remplissent de minuscules albums à mi-chemin entre bande dessinée et art contemporain depuis plus de quinze ans maintenant. C’est en 1997 qu’apparaît le premier petit leporello – terme classe pour décrire un livre accordéon construit comme une frise pliée – consacré à la lettre A. Et il y a quelques mois, c’est donc le Z qui a fait son apparition en librairie pour refermer cette collection atypique, avec comme toujours un casting international. Au programme : Blexbolex réfléchit sur la mémoire en faisant de la photographie (alors qu’on ne savait même pas qu’il avait un appareil photo), Yûichi Yokoyama joue avec les trames et l’abstraction, Nicholay Baker imagine une bande qui s’anime sur un tourne-disque, Jockum Nordsröm signe des sortes de peintures rupestres vaporeuses pleines de poésie et Elvis Studio s’embarque dans des figures psychédélico-inquiétantes qui se dévoilent un peu plus à chaque lecture.

Mais au-delà des propositions – très réussies – de ces cinq auteurs, c’est la délicieuse maniaquerie du collectif suisse B.ü.L.b. Comix qu’il faut louer. Car ici, tout est fait à la main. De la boîte sérigraphiée et tamponnée qu’il faut découper et monter jusqu’à la frise qu’il faut plier, en passant par l’élastique qui tient chaque leporello, chaque manipulation (détaillée précisément sur le site de B.ü.L.b.) rend ce petit livre-objet unique, en plus d’être beau. Aux auteurs de se confronter à ce format minuscule qui ne peut excéder 22 pages ; au lecteur de s’embarquer dans cette lecture ludique au design magnifique, qui s’amorce avec l’excitation qu’on ressentait, petit, en déballant un œuf Kinder.

2wBOX  Z B.u.L.b. Comix

Une vie de famille agréable, de Antoine Marchalot – éd. Les Requins Marteaux

Une vie de famille agreable Antoine Marchalot Les Requins MarteauxAntoine Marchalot a un dessin bizarre. Elastiques, rabougris, disproportionnés, laids, ses personnages sont toujours affublés de tronches pas possibles, sans même parler de leurs étranges difformités, souvent bavardes (un genou qui parle, une crotte de nez qui insulte les passants, un doigt qui ment).

Là où l’on attendait de simples pages comiques, cette esthétique boiteuse tire l’humour vers quelque chose de plus saugrenu, de déviant. Ses strips en six cases fonctionnent différemment d’une simple historiette couronné par une chute. Lui flirte avec l’absurde, glisse parfois vers la noirceur ou la satire sociale, lorgne vers un humour pipi-caca, s’amuse avec le langage en faisant s’entrechoquer sens propre et sens figuré, avant de retomber sur ses pattes en proposant une variation sur l’immuable gag du type qui dérape sur une peau de banane.

L’humour de Marchalot vient d’une autre dimension, parsemée de couleurs formidables qu’on ne peut pas voir parce que l’album est en noir et blanc. Une dimension où l’on porte des fromages sur la tête, où les profs d’histoire-géo ont remplacé les tueurs en série dans les films d’horreur, où l’on peut se faire greffer un gnome sexuel sur le bras. Et étonnamment, derrière les aventures de ses personnages à la bêtise déconcertante, perce une mélancolie qui rend cette Vie de famille agréable encore plus indéfinissable.

Une vie de famille agreable Antoine Marchalot Les Requins Marteaux

Mai 2014, 104 pages, 19 euros.

Prokon, de Peter Haars – éd. Matière

Prokon Peter Haars MatiereProkon, c’est le paradis de la consommation. Tout le monde a un travail ; tout le monde dépense son salaire pour acheter des produits séduisants. “Nous produisons nos propres besoins : nous formons une grande famille heureuse dans une société libre.” Seulement, dans cet Eden où le capitalisme a atteint sa plénitude, un salaud d’inventeur avec une tronche digne du monstre de Frankenstein menace de bousculer l’idyllique équilibre… Ultra-héros réussira-t-il à sauver Prokon?

Satire de la société de consommation, cette étonnante bande dessinée de 1971 est l’œuvre du graphiste Peter Haars (1940-2005). Avec un faux premier degré d’une naïveté confondante, ce Norvégien choisit d’appliquer aux comics de super-héros les codes de la publicité : collages, images répétitives, mâchoires carrées, onomatopées gueulardes, trait gras, trames frappantes, gros plans et perspectives vertigineuses s’enchaînent dans des compositions percutantes.

C’est un peu comme si Peter Haars s’était réapproprié la bande dessinée après qu’elle eut été déformée et caricaturée par le Pop Art de Roy Lichtenstein et consorts. On a l’impression que chaque case veut crier plus fort que la précédente, que chaque personnage, évidé par la propreté et la beauté uniforme de Prokon, n’était plus qu’un pantin sans âme, incapable de réfléchir, tout juste capable d’ânonner des slogans éculés. Derrière ce vernis, Peter Haars cache partout des clins d’œil à l’art, à la politique, à la musique, au cinéma, pour donner à sa fable mordante une multitude de sens cachés. Un petit trésor d’ironie, doublé d’une réflexion graphique sur l’omniprésence de la surenchère visuelle.

Prokon Peter Haars Matiere

Traduit du norvégien par Laurent Bruel, mai 2014, 64 pages, 13 euros.

Dame un beso & Maximal Spleen, éd. Misma

Dame un beso, de El Don Guillermo

Dame un beso El Don Guillermo Misma“Ca sent l’herbe séchée, la terre chauffée au soleil, l’air salé… Non c’est pas ça, c’est l’odeur des souvenirs.” Dame un beso, l’histoire de deux homosexuels qui retournent dans l’Espagne où ils passaient leurs vacances, chaque été, étant gamins. Deux amants qui à l’époque n’étaient qu’amis, et s’amusaient avec la belle Cristina, la petite Espagnole qui vendait des glaces sur la plage, dont ils étaient tous les deux amoureux. Et là, des années plus tard, voilà qu’après une nuit sur la plage, ils se réveillent aux côtés de la fameuse Cristina. La petite Espagnole a grandi mais est toujours aussi jolie, et son retour inattendu au milieu du couple de vacanciers va faire glisser leur trio vers un jeu amoureux.

Avec une grande sensibilité, El Don Guillermo raconte cet été pas comme les autres avec une infinie délicatesse. Au fil de chapitres courts (qu’on avait pu lire dans la revue Lapin notamment), il tresse une histoire pleine de silences et de moments intimes, sans jamais se départir d’un humour qui dégonfle toutes les situations, et capte à merveille l’ambiguïté de ce trio qui se cherche à tâtons – enfin quatuor, il ne faudrait pas non plus oublier le chien moche. Baigné par la lumière douce d’une Espagne hantée par la nostalgie de l’enfance, Dame un beso raconte l’amour, l’amitié, l’âge adulte avec une poésie et une légèreté que peu d’auteurs savent atteindre.

Dame un beso El Don Guillermo MismaDame un beso El Don Guillermo MismaDame un beso El Don Guillermo Misma

Mai 2014, 200 Pages, 20 euros.

 

Maximal Spleen, de Simon Hanselmann

Maximal Spleen Simon Hanselmann MismaDans un style complètement différent, Megg la sorcière (verte et avec un grand chapeau pointu comme il se doit) et Mogg le chat qui parle (un chat noir évidemment, pour être bien sûr de porter malheur) nous entraînent dans leurs aventures trash. De leurs journées, ils ne font que picoler, fumer des joints, se faire des bangs (voire s’adonner à des jeux sexuels zoophiles), et martyriser leur pote Owl, le hibou géant un peu bêta.

Si l’on croit d’abord pénétrer dans un univers simplement drôle et provocant, parodie d’une série de livres anglais pour enfants des années 1970, on s’aperçoit vite que l’humour jusqu’au-boutiste de Simon Hanselmann cache une profonde noirceur. Le rire devient jaune, révélateur du mal-être d’une jeunesse en décrépitude, assommée par l’ennui et l’inaction. Dans le monde de l’Australien, malgré son dessin attachant, les sorcières sont bien loin des contes de fée, et les forêts magiques ont été rasées pour laisser place à des banlieues sinistres. Dépressifs, célibataires, accros à toutes les substances possibles et imaginables, les personnages semblent avoir été achevés par le monde moderne. D’un autre côté, avec un titre comme Maximum Spleen, on était prévenus.

Traduit de l’anglais (Australie) par Renaud, avril 2014, 180 pages, 25 euros.

…Et tu connaîtras l’univers et les dieux, de Jesse Jacobs – éd. Tanibis

Et tu connaitras l'univers et les dieux Jesse Jacobs TanibisEt si tout cela n’était qu’un jeu ? Si notre humanité n’était que le fruit de l’imagination d’une poignée de divinités puériles et chamailleuses, occupées à construire des mondes pour être ensuite évaluées par une sorte de professeur plutôt sympa ? Et puis un jour, l’un d’eux, qui aime s’amuser avec le carbone, créerait des petites bestioles poilues trop douces et mignonnes : les ani-maux. Alors son camarade jaloux déciderait de pourrir son monde en y implantant une bestiole retorse et sanguinaire – qu’il baptiserait hu-main, évidemment.

En conservant toujours une dérision qui ôte à son récit toute prétention, Jesse Jacobs permet à son histoire de l’humanité de toujours garder une légèreté joueuse. Réduite à trois couleurs (turquoise, violet et bleu nuit), son esthétique méticuleuse donne à ces pages un magnétisme étrange, et une froideur qui contrebalance l’ironie du propos. Sans en avoir l’air, Jesse Jacobs arrange une fable philosophico-biblique, se moque de l’orgueil humain et dépeint nos glorieux créateurs comme des gamins inconséquents, capables de se lancer dans des bastons mémorables ou dans les pires cruautés. Un album facétieux, plein de malice.

Et tu connaitras l'univers et les dieux Jesse Jacobs Tanibis

Traduit de l’anglais (Canada) par Madani & The Chluk Chluk Squad, mai 2014, 76 pages, 18 euros.

Alma, de Claire Braud – éd. L’Association

Alma Claire Braud L'AssociationClaire Braud est une conteuse hors pair. Elle a cette manière, un peu comme certains écrivains latino-américains, de partir dans des récits biscornus, hors des sentiers battus, instaurant dès les premières images une atmosphère dépaysante et profondément chaleureuse. Cette fois, dans une journée où tout va basculer, nous suivons Alma la tornade blonde et sa petite communauté qui vivent dans une sorte de paradis perdu, entre la mer et la forêt, à l’écart du monde moderne. Seulement, quand l’armée se pointe pour réquisitionner tous leurs précieux buffles, elle apporte soudain dans cet Eden oublié sa brutalité et ses blindés, augurant de sombres lendemains.

Si l’on retrouve des éléments de Mambo (la symbolique des costumes, les histoires d’amour inabouties…), Claire Braud donne toutefois à Alma une couleur singulière. Entre la colère d’Alma, la bêtise des soldats, le retour au pays de l’enfant prodigue, une histoire d’amour déchirante sur le point de se résoudre, un touriste hargneux et une fête d’anniversaire à préparer, l’album ne nous laisse pas une seconde de répit. Mais au-delà du tempo imprimé au récit, c’est surtout les plages de respiration qui y sont glissées – lorsque l’on revient sur le passé d’un personnage notamment – qui rendent la lecture si intense.

Soutenue par un découpage volatil, la grâce du dessin dégage une impression de spontanéité et d’immédiateté qui rend ces pages exaltantes. Humour, drame, violence, légèreté : l’équilibre subtil des couleurs nous happe dans son histoire exubérante, qui parle d’amour et d’écologie, du retour du roi des Indiens et de quête de soi, de problèmes de sudation et d’un vieux chat cabossé. Avec partout, cette sensualité débordante, qui rend le travail de Claire Braud si enchanteur.

Mai 2014, 136 pages, 24 euros.

Alma Claire Braud L'AssociationAlma Claire Braud L'Association

 

 

 

 

 

 

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le premier album de Claire Braud : Mambo.

La Chute vers le haut, de Mokeït – éd. The Hoochie Coochie

La Chute vers le haut Mokeit The Hoochie CoochieUn matin, Après un entretien d’embauche qui tourne mal, monsieur Tout-le-monde s’arrête dans un bar pour s’en jeter un avant de rentrer chez lui. Alors qu’il monte les escaliers pour atteindre son appartement au sixième étage, il se retrouve soudain décollé du sol d’une dizaine de centimètres. L’étrange maladie ne fait qu’empirer et, en quelques heures, le voilà en apesanteur, incapable de tenir au sol s’il n’est pas lourdement lesté : inexplicablement, il est devenu trop léger pour garder les pieds sur terre. Partant de cette perte de poids surréaliste, Mokeït construit un récit lapidaire, juste centré sur la dégénérescence de son personnage lambda.

Initialement paru en 1987 chez Futuropolis, La Chute vers le haut, introuvable depuis, est enfin réédité par les éditions Hoochie Coochie – pour la modique somme de 6 euros en plus, ça fait pas cher le chef-d’œuvre. Car oui, cette bande dessinée de Mokeït, la seule réalisée par ce membre fondateur méconnu de L’Association qui s’orientera ensuite vers la peinture et l’illustration, est un de ces albums parfaits qu’on se plaît à relire à peine terminé.

Conte fantastique à la chute acide, La Chute vers le haut est un récit aux multiples reflets, une allégorie de la solitude, de l’enfermement, de l’agonie, pétrie d’images fortes d’une absurdité noire (comme la maigreur du personnage qui ressemble aux images de déportés). Servie par une remarquable science des cadrages qui permet à l’auteur de multiplier les jeux visuels avec pour seul décor un type dans son salon, l’intrigue dégage une angoisse paranoïaque qui fait évidemment écho aux nouvelles de Kafka (La Métamorphose ou Le Terrier), mais rappelle aussi les récits d’addiction (Journal d’un morphinomane) ou les histoires de voyageurs solitaires perdus au milieu d’immensités désertiques (chez Jack London par exemple). Un petit livre d’une infinie richesse, qui montre que certains auteurs, en un seul album de moins de trente pages, peuvent vous marquer beaucoup plus que d’autres en 47 volumes.

La Chute vers le haut Mokeït The Hoochie Coochie

Réédition. 24 pages, 6 euros. Préface d’Etienne Robial.

You Don’t Own the Road, de Stephane De Groef – éd. Frémok

You Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok FloretteQuand Stephane De Groef s’ennuie, il voyage. Mais quand il voyage, il le fait sans se déplacer – alors forcément, son road trip aux Etats-Unis s’en ressent. Inspiré par les Twentysix Gasoline Stations d’Ed Ruscha (1963), dans lequel l’artiste américain faisait le voyage de Los Angeles jusqu’à Oklahoma City en 26 photos de stations-service, il prend le parti, lui aussi, de ne montrer de son “expédition” étasunienne que les étapes qui la jalonnent. Motels, pompes à essence, bowlings, cliniques de chirurgie, peep shows ou restaurants font ainsi l’objet d’un portrait sobre, cadré sur les enseignes.

Seulement, vu de Belgique, c’est un pays fantasmé que nous livre Stephane De Groef dans ce sublime petit ouvrage. Au fil de son autoroute imaginaire, se déroule un décor marqué par l’imagerie du rêve américain, mais dans lequel s’est instillé une ironie pernicieuse. Les restaurants nous jettent au visage leurs burgers XXL et leurs calories. Les cliniques prônent l’anorexie et la jeunesse éternelle. Les armes de guerre, ostentatoires, sont en vente libre. Les lieux de culte affichent l’indéfectible racisme d’une religion caricaturale. Les Indiens, exterminés depuis longtemps, ne servent plus qu’à orner les devantures d’une touche d’exotisme. Quant aux motels, ils apparaissent comme des lieux sordides où règnent débauche et prostitution, chacun proposant sa spécialité : du sexe en famille au porno gay avec des flics moustachus (et des pénis eux aussi XXL), en passant par les perversions les plus outrancières, il y en a pour tous les goûts.

En entremêlant bâtiments plausibles et bâtiments grotesques, mais toujours traités avec un réalisme strict, Stephane De Groef s’amuse à nous perdre dans son Amérique à lui. Magnifiquement rendue par l’impression, l’utilisation du crayon de couleur ajoute encore à l’ambiguïté, dégageant un parfum d’enfance et d’innocence que le joli format de la nouvelle collection Florette du Frémok renforce encore. Mais les couleurs trop criardes pour être honnêtes nous rappellent à l’ordre : le mythe américain s’est désagrégé depuis longtemps, et la peinture neuve des façades n’y fera rien ; derrière la beauté des dessins de Stephane De Groef, c’est bien la laideur du monde qui transparaît.

You Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok FloretteYou Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok FloretteYou Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok Florette

Avril 2014, 88 pages, 12 euros.

Waf & Waf, de José Parrondo – éd. Le Rouergue

Waf & Waf Jose Parrondo Le RouergueMéfiez-vous des apparences. S’il devait y avoir une morale à ce livre, ce serait celle-ci, car dans le petit monde mignon et coloré de José Parrondo rien n’est à prendre au pied de la lettre : chaque élément de décor cache peut-être un trompe-l’œil. Le petit ruisseau bleu qui coule dans les bois pourrait devenir une couverture, et les barrières de la rue dissimuler un paysage complètement haché, seulement à demi-colorié.

Porté par la tendresse de ses crayons de couleurs, José Parrondo s’amuse avec une flopée de gags réjouissants, qui invitent à regarder le monde avec poésie. Mêlant non-sens et jeux visuels, Waf & Waf (un type en forme de chapeau jaune et son chien gris) s’amusent du langage de la bande dessinée (les bulles, les dialogues écrits), reprennent les codes du cartoon à la Bip-Bip et Coyote (si je dessine un trou sur un mur, le trou existe vraiment), et nous divertissent à coups de running-gags dont certains ne sont pas sans évoquer Gotlib (pour la branche sciée ou la pomme de Newton). Avec toujours, ce trait ensorcelant, cet univers amical, doux et pétillant, qui rend si chaleureux les livres de José Parrondo.

Waf & Waf Jose Parrondo Le RouergueMars 2014, 48 pages, 16 euros. A partir de 4 ans.

 

A LIRE AUSSI > Notre article sur le très beau Parfois les ennuis mettent un chapeau, de José Parrondo.

Yékini, le roi des arènes, de Lisa Lugrin & Clément Xavier – éd. Flblb

Yekini le roi des arenes Lisa Lugrin Clement Xavier FlblbUne bande dessinée consacrée à la lutte sénégalaise ? Dit comme ça, on ne sent pas forcément pointer l’excitation. Et bien on a tort, car partant de ce sujet qui ne nous était pas familier, Lisa Lugrin (au dessin) et Clément Xavier (au scénario) utilisent le sport-roi de Dakar pour raconter les mutations de toute une culture. Yékini, lutteur qui régna pendant quinze ans sur les stades sénégalais, sert de fil rouge à ce récit, une “fiction qui s’inspire d’événements et de personnages réels” nous avertit-on en ouverture (d’ailleurs, la photographie vient souvent, et avec beaucoup d’intelligence, prendre le relais du dessin). Car Yékini existe vraiment, tout comme ses adversaires et ses combats capables de remplir des stades entiers.

Raconté avec un mélange d’humour et de précision journalistique qui rend passionnante cette plongée dans le monde méconnu de la lutte sénégalaise, Yékini prend rapidement une dimension beaucoup plus large, racontant d’autres histoires. L’histoire d’un sport traditionnel, où les marabouts tentent de composer avec les sirènes du sport business, qui doit désormais vivre aux crochets de la télévision et de ses sponsors – en premier lieu Orange, partenaire dominant de la discipline. L’histoire de ces gamins pauvres, des foules frustrées, des pêcheurs affamés par les chalutiers étrangers. L’histoire d’une démocratie aux airs de dictature molle sur laquelle règne le bon président Wade, qui refuse de passer la main. Ou comment prendre le pouls de tout un pays à travers les affrontements de géants de 130 kilos qui portent des gros slips.

Yekini le roi des arenes Lisa Lugrin Clement Xavier FlblbYekini le roi des arenes Lisa Lugrin Clement Xavier Flblb

Février 2014, 404 pages, 20 euros.

Four Color Fear, Comics d’horreur des années 50 – éd. Diabolo

Par Clémentine Thiebault

Four Color Fear comics horreur années 1950« Relax, asseyez-vous dans un fauteuil confortable, réservez-vous quelques heures et imaginez être un enfant des années 50 pendant que vous lisez lentement ces histoires pour en savourer chaque frisson ». Du bizarre, de l’horrible, du putride, du saignant. Des savants fous, des momies, des morts-vivants, des corps putréfiés, des revenants, des vampires et du vaudou. Du gluant, des visqueux, du velu. Les abysses et les abîmes. Spectacles d’horreur et contes de terreur.

Des femmes décolletées, dévêtues, cupides, fatales. Blondes sacrifiées ou brunes maléfiques, goules ou sorcières. Des zombies, des loups-garous, des aliens. Blob lubriques et monstres mous. Frankenstein malades et cactus jaloux. Ombres terribles, jeux diaboliques, abominations, cauchemars. Quadrichromie et mauvaise haleine en plus de quarante BD américaines d’avant le Comics Code, inédites en France, réunies là en un volume délicieusement méphistophélique.

« Je veux de la terreur, plus de terreur », réclame le lecteur qui sera servi.

Novembre 2013, 320 pages, 29,90 euros.