RENCONTRE AVEC VILLE RANTA / Epopée finlandaise

L’Exilé du Kalevala dont il est question, c’est Elias Lönnrot (1802-1886), poète fondateur de la culture finlandaise. Sous le crayon impétueux de Ville Ranta, il devient un personnage tourmenté, solitaire, autodestructeur, obsédé par la quête d’une liberté qu’il ne parvient jamais à atteindre. Dans cet album enlevé, drôle et sensuel, Ville Ranta, que l’on avait découvert en 2006 avec Célébritiz, sur un scénario de Lewis Trondheim, impressionne par sa maîtrise graphique. Son noir et blanc nerveux, anarchique, faussement approximatif, dégage une urgence et une passion qui avaient fait de L’Exilé du Kalevala l’un des albums les plus remarqués de l’année 2010. Rencontre avec un Finlandais talentueux, qui confirme décidément l’immense qualité de la production nationale depuis quelques années.

Avant tout, pourriez-vous nous présenter Elias Lönnrot ?

En Finlande, Lönnrot est une des figures majeures de notre Histoire, en tant qu’écrivain, mais aussi en tant qu’homme de sciences puisqu’il était médecin. Il a collecté et rédigé l’épopée nationale du pays, le Kalevala, recueil de poèmes chantés qui constitue aujourd’hui le socle de notre culture. Dans mon livre toutefois, je délaisse totalement cette dimension historique : je m’attache à raconter un destin personnel, celui d’un homme d’une haute valeur morale qui a de grands projets pour la Finlande. Lönnrot voulait changer la culture finlandaise, faire évoluer la société en diffusant les idées des Lumières. Il ne voulait plus que la Finlande soit un pays isolé et paysan, rêvait de civilisation et de gens raisonnables. Mais il ne parvenait même pas à contrôler sa propre vie. Cette tragédie personnelle paradoxale sert de base à mon récit.

Quelle est la part de réalité et de fiction dans votre biographie romancée de Lönnrot ?

Tous les personnages sont réels, toutes les situations sur lesquelles je m’appuie et les faits que je décris sont avérés – ou presque. Mais finalement, c’est de moi que j’ai voulu parler dans L’Exilé du Kalevala. A travers Elias Lönnrot, j’ai réfléchi aux problèmes rencontrés dans ma propre vie. Ce qui fait que cet album est un étrange mélange de réalité et de fiction, mais aussi de fiction et d’autofiction.

Dans ce cas, pourquoi avoir choisi de passer par la vie d’Elias Lönnrot plutôt que de vous raconter directement par le biais d’une autobiographie ?

A l’origine, c’est effectivement ce que je comptais faire. Mais je n’ai pas réussi car les questions que j’abordais étaient trop personnelles pour que je parvienne à les évoquer : je voulais parler de dépression, de haine envers sa propre vie, de cette envie de tout plaquer… C’était trop difficile. Alors j’ai eu l’idée de passer par une histoire romancée, par la vie d’un autre, qui m’aiderait à l’exprimer et rendrait le traitement de ces thèmes beaucoup plus digeste.

Du coup, le portrait que vous faites de la Finlande, l’étouffante vie quotidienne en province et l’omniprésence de l’alcoolisme, correspond-il aussi à votre Finlande ou bien seulement à celle de Lönnrot ?

Dans la Finlande d’aujourd’hui, il n’y a plus vraiment d’endroits aussi isolés qu’au XIXe siècle. Mais j’habite à Oulu, une petite ville très éloignée des grandes villes du sud, à 600 kilomètres plein nord d’Helsinki. Attention, je précise que j’aime y vivre : je ne suis pas forcé d’y habiter et je pourrais emménager à Helsinki si je le voulais. Mais comme c’est loin de tout, forcément, Oulu rappelle un peu le village d’Elias. J’évoque aussi ma vie là-bas, mes frustrations… Quant à l’alcool, c’est une référence aussi historique que contemporaine. Ca fait partie de la culture des pays nordiques, mais c’est aussi un vrai problème : pour schématiser, toute la vie sociale finlandaise passe par l’alcool. Coincé dans son village, Elias n’a pas la possibilité de choisir sa compagnie, et passe donc ses soirées avec les mêmes gens qui picolent tous les jours. C’est un peu ma vie aussi… (Rires)

D’un point de vue graphique, la mise en page de L’Exilé du Kalevala s’avère très libre, et repose sur un gros travail de composition. Comment avez-vous procédé pour conserver cette impression de spontanéité qui traverse tout le livre ?

Je laisse beaucoup de place à l’improvisation. Je ne fais jamais d’esquisse, ni de croquis. Je prépare simplement quelques passages du scénario, quelques dialogues à l’avance. En général, je réalise le dessin et l’intrigue en même temps. Je travaille page par page, refais plusieurs versions de chaque planche, redessine encore et encore, tout en prenant bien soin de conserver les accidents du dessin pour que le lecteur ressente cette spontanéité : il y a toujours beaucoup de choses utilisables dans les petites erreurs.

L’une des grandes réussites de l’album est d’être parvenu à conserver cette légèreté et cette nervosité pendant 300 pages. Ce fut difficile ?

J’aime ressentir les choses quand je les dessine, et d’autant plus quand j’y projette mon histoire personnelle. C’est pourquoi mon trait se métamorphose sans cesse, tantôt apaisé, tantôt pressé, frénétique, comme dans les passages sexuels qui sont dessinés encore plus rapidement. Je n’arrête pas d’accélérer et de ralentir. Dans le dessin, à mon avis, le rythme est la chose la plus importante. Je n’ai pas écrit ce livre chronologiquement, pour faire correspondre mes envies et mon énergie du moment avec les scènes que je racontais. Par exemple, j’ai travaillé en fonction des saisons : j’ai dessiné les scènes d’hiver pendant l’hiver et les scènes d’été pendant l’été. J’avais besoin de ressentir les saisons, pour que le lecteur les ressente lui aussi. Surtout le printemps qui, au nord de la Finlande, est une période très courte durant laquelle la nature change à toute vitesse.

A l’origine, comment êtes-vous venu à la bande dessinée ?

C’était assez tardif. Enfant, j’aimais déjà beaucoup dessiner, j’avais été très marqué par Corto Maltese, mais je ne pensais pas forcément en faire mon métier. J’étais aussi attiré par le théâtre, j’ai d’ailleurs écrit plusieurs pièces. C’est finalement à 20 ans passés, en venant à l’université pour étudier la littérature, que j’ai rencontré les autres artistes à Helsinki. Ces rencontres ont été très importantes : dans ces années-là, on était en 1999-2000, la scène de la bande dessinée était très intense, pleine d’énergie. J’ai voulu en faire partie, j’ai décidé d’en faire mon métier. C’est à ce moment que j’ai découvert les livres des Français de L’Association, qui représentaient vraiment quelque chose de nouveau. La lecture de Joann Sfar notamment, m’a beaucoup apporté. J’ai aussi dévoré les albums de l’éditeur canadien Drawn & Quarterly [l'éditeur de Marc Bell, NDLR]. Par contre, je n’ai jamais été trop attiré par la production américaine.

La Finlande possède aujourd’hui un incroyable vivier d’auteurs de bande dessinée, comme Aapo Rapi, Matti Hagelberg, Marko Turunen, Amanda Vähämäki… Comment expliquez-vous ce foisonnement d’artistes, qui a peu d’équivalent dans le monde ?

La première explication, je pense, vient du fait qu’en Finlande, il n’existe pas de bande dessinée commerciale. Le marché de la bande dessinée n’existe pas, nous n’avons pas cette tradition des BD d’aventure ou de BD humoristique, ce qui fait que nous n’avons aucune pression sur les chiffres de vente. Les gens qui décident d’en faire veulent être artistes, et ne pensent pas à en faire pour être en tête des ventes puisque c’est impossible. Cette mentalité change beaucoup de choses. L’autre explication réside dans la concentration de la scène du 9e art, concentrée à Helsinki : tout le monde connaît tout le monde, et l’on croise un nombre incalculable d’artistes actifs, inventifs, ou de petites maisons d’édition audacieuses. Dans ce climat d’émulation, c’est facile d’être encouragé et de progresser.

Propos recueillis en janvier 2011 lors du Festival d’Angoulême.

L’Exilé du Kalevala, éd. Cà et là, en librairie depuis juin 2010, 288 pages, 22 euros.
> Pour lire un extrait de l’album : cliquez ici.
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