RENCONTRE AVEC RON RASH / L’enfer au paradis

Ron-Rash-interviewVous autres, les péquenauds, vous serez chassés de cette vallée jusqu’au dernier comme de la merde dans une cuvette de chiottes.” Avec Un pied au paradis, premier roman fulgurant saisissant la fin d’un monde, Ron Rash avait ouvert un monde habité. Des lieux aux “noms bourrés de voyelles” sur d’anciennes terres Cherokee. Presque l’enfer dans des montagnes griffues, dans la chaleur triomphante, sur des terres pelées, dans la vallée menacée par l’engloutissement où les hommes sont arides. Drame choral, chronique suspendue d’un bout de nature en passe de devenir un “coin pour les disparus” ou l’on ne sait plus très bien quel cercle vicieux s’acharne à délier les relations des hommes – cruels – entre eux ou avec leur milieu.
Puis il y eu Serena, entre polar et fresque historique remontant aux fondements de l’Amérique moderne, dans les sombres lendemains de la Grande dépression, les années amères et le flot régulier des ouvriers qui font la queue pour trouver n’importe quel travail, décrits avec la netteté des photos de Dorothea Lange, la violence des Raisins de la colère.
La scierie, le déboisement massif, le terrible quotidien des bûcherons, les vallées qui enferment, les forêts qui étouffent, la montagne qu’on massacre, les hommes qui meurent à un rythme endiablé. Le changement qui menace. Toujours.
Avec Un monde à l’endroit, roman initiatique au cœur d’un univers de rivières poissonneuses et de désespoir, Ron Rash poursuit son impressionnante exploration de la noirceur des hommes qui risquent tant d’être chassés de là où il n’ont mis qu’un pied : le paradis. La beauté, la dureté, le paysage comme un destin, dans les Appalaches toujours, avec une voix comme celle de Johnny Cash, “capable de transformer le chagrin et le regret en quelque chose de beau”.

Un pied au paradis, Serena et Un monde à l’endroit se déroulent tous entre la Caroline du Nord, la Caroline du Sud et les Appalaches. Pourquoi une telle unité de lieu ?

Comme disait Eudora Welty : “Comprendre un lieu aide à mieux comprendre tous les autres.” (1) Je m’inscris dans cette tradition d’écrivains qui cherchent à raconter une histoire universelle à travers une histoire locale, tradition qui remontent par exemple à William Faulkner ou James Joyce – il n’existe pas de livre plus régional que Ulysse. Quand j’écris, j’essaie de reconstruire la Caroline aussi intimement que possible, pour essayer d’atteindre non seulement l’essence de ce territoire, mais aussi celle de tous les territoires.

A chaque fois, dans vos récits, la nature est omniprésente. Une nature forte, belle et majestueuse qui parfois, aussi, se mue en piège infernal. Comment expliquez-vous cette dualité ?

le monde a l endroit ron rash seuilDans ma région, la nature peut à la fois être protectrice, guérisseuse, mais elle s’avère également étouffante, accablante, en retenant les gens prisonniers dans ses filets. Souvent, les habitants des Appalaches sont nés dans la misère et n’ont pas forcément eu accès à l’éducation. Ils sont piégés, physiquement et psychologiquement. C’est une contrée sublime, mais on y trouve aussi des villages reclus, coincés au fond de vallées sombres et étroites depuis des générations. Comme je dis toujours : notre destin dépend de l’endroit où l’on vit. Si je devais avoir une phrase tatouée sur le corps, ce serait celle-là. J’ai connu des jeunes femmes comme Laurie, le personnage féminin de Le Monde à l’endroit, issues de familles pauvres, qui avaient compris que l’éducation était le seul moyen pour elles d’échapper à leur destin. Elles étaient concentrées sur le objectif : aller à la fac, ne pas tomber enceinte, rester libre, ne pas finir comme leur mère. Mais derrière, on sentait aussi beaucoup d’aigreur.

La relation que vous décrivez entre l’homme et le lieu dans lequel il vit se matérialise aussi par ses tentatives de dompter la nature, par exemple en coupant les forêts (dans Serena), ou en installant des barrages (dans Un pied au paradis).

Mon propos en tant que romancier n’est pas seulement de raconter, mais de décrire le cadre en donnant des détails spécifiques sur la faune, la flore, un rocher ou une rivière, de manière à révéler la nature, sa complexité, sa beauté et à étudier l’interaction entre l’homme et son milieu. Il faut d’abord donner à voir au lecteur la beauté d’une contrée pour lui faire ensuite prendre conscience de ce que l’homme commet.

Du coup, l’écologie est aussi un sujet récurrent dans vos romans. Dans Serena par exemple, vous décrivez la naissance d’un sentiment écologique, au début des années 1930.

Serena Ron Rash Le MasqueJ’ai écrit Serena comme une réponse directe à ce qui se passait alors, sous l’administration de George W. Bush, qui voulait ravager des forêts protégées pour faire du profit. Encore aujourd’hui, les Républicains annoncent qu’ils veulent lever la protection des parcs nationaux pour exploiter le pétrole ou gaz naturel. Serena raconte le début de ce combat entre exploitation et écologie.

A vos yeux, la Caroline est une région qui incarne bien l’ensemble des Etats-Unis ?

Je pense, oui. La majorité des Américains vivent comme des personnages de Jim Harrison, Daniel Woodrell ou Annie Proulx, et non pas comme les New-Yorkais de Bret Easton Ellis. New York ou Los Angeles s’apparentent presque à un autre monde, déconnecté des Etats-Unis. Quand on lit Bret Easton Ellis, on observe vraiment une toute petite portion du pays, pas forcément représentative. Des auteurs comme Richard Price y parviennent avec plus de justesse, en retranscrivant en même temps la vie dans plusieurs couches de la société.

Donc quand vous écrivez, vous avez dans l’idée de ne pas seulement parler de votre région ?

Automatiquement, oui. Je ne veux pas écrire uniquement sur les Appalaches. Je considère notamment Serena comme un roman typiquement américain. Avec un personnage profondément américain, de la même trempe que le Gatsby de Scott Fitzgerald, ou Thomas Sutpen, le héros du Absalon, Absalon ! de Faulkner. Serena est une femme qui ne regarde jamais en arrière, mais se projette systématiquement vers l’avant. La grande illusion des Américains, c’est de croire qu’ils n’auront jamais à affronter la conséquence de leurs actes. Alors ils avancent sans se poser de questions, en pensant que ça ira. Même s’ils détruisaient toutes les rivières du monde, ils continueraient d’avancer. Cette “innocence américaine” n’est pas le meilleur de nos traits de caractère…

L’Histoire est toujours très présente dans vos romans. Vous décrivez d’ailleurs la Caroline comme un endroit “hanté”. Comment expliquez-vous cette présence lancinante du passé ?

Dans notre région, la mémoire est quelque chose de primordial. En général, les écrivains du Sud sont d’ailleurs très intéressés par le passé. Dans les grandes villes ou dans des régions comme la Californie, les gens sont déracinés, ils n’ont parfois même pas conscience de ce qui s’est passé dix ans auparavant. Le Sud se sent très concerné par l’histoire. En partie à cause de la Guerre de Sécession, puisque toutes les grandes batailles y ont eu lieu, mais aussi parce que ces populations vivent au même endroit depuis des générations. Ma famille n’a pas bougé depuis 200 ans ! C’est peu par rapport à certaines régions d’Europe, mais c’est énorme à l’échelle des Etats-Unis. Dans le Sud, on ne bouge pas – souvent parce qu’on ne peut pas.

Vos trois romans s’attachent à une période charnière de l’Histoire américaine : Un pied au paradis se penche sur les années 1950, l’arrivée de la modernité et l’exode rural ; Serena se situe juste après la crise de 1929 et évoque la naissance d’un sentiment écologique ; Le Monde à l’endroit revient sur la Guerre de Sécession. Comment choisissez-vous ces moments ?

Un pied au pararis Ron Rash Le MasqueJe choisis toujours des périodes très significatives. Des moments cruciaux. Dans un roman, j’essaie de connecter entre elles différentes périodes historiques, de manière à rendre le récit plus vivant, plus coloré, plus complet pour le lecteur. Je m’attelle à montrer un endroit en mettant en perspective toute son Histoire. Par exemple, Le Monde à l’endroit se déroule dans les années 1970, à une époque où les petits fermiers américains deviennent obsolètes. Un mode de vie traditionnel disparaît, qui avait fait vivre une société depuis des dizaines, voire des centaines d’années. Je décris ce monde en transition, lorsque les gens ne comprennent pas ce qui leur arrive, et ne savent plus où est leur futur. Ce qui soulève des questions qui ne concernent pas seulement la Caroline mais tous les paysans, ou les ouvriers remplacés par des machines : qu’arrive-t-il à ceux qui voient leur mode de vie disparaître ? Que peut-on faire pour les aider ?

Cela fait tristement écho à une phrase que l’on trouve dans votre dernier roman : “Ce que les années 1960 ont apporté de pire à ce pays, c’est d’avoir fait découvrir les drogues aux bouseux.” On perçoit toute la misère et l’ennui de ces vies bouleversées par la modernité.

Si tu es jeune et peu éduqué, tu n’as pas beaucoup d’alternatives. Soit tu deviens soldat et tu te retrouves à combattre en Irak, soit tu te réfugies dans la drogue, tu deviens dealer ou tu cultives de la marijuana. Ces dernières années, la situation a même empiré à cause de drogues chimiques comme la méthamphétamine – pas chère et terriblement addictive, pire que l’héroïne. Une drogue qui tue. Désormais les jeunes la fabriquent eux-mêmes, et l’on croise de plus en plus de cadavres ambulants.

Internet n’a pas changé les choses, en aidant à désenclaver les populations ?

Désormais les gens sont connectés, et s’ils le voulaient, ils pourraient partir. Mais pour aller où ? Ils ont peur de ce qu’ils ne connaissent pas : ils n’ont jamais vécu que sur cette terre, qui est souvent celle de leurs ancêtres. Alors au final, souvent, ils ne partent pas.

Pour revenir à l’Histoire et au Monde à l’endroit, pourquoi avoir évoqué la Guerre de Sécession à travers le massacre de Shelton Laurel ? Vous trouviez que cet épisode sanglant – l’exécution de treize sympathisants nordistes par un régiment sudiste en janvier 1863 – était un bon condensé de la guerre civile américaine ?

Ron Rash Shelton LaurelMa famille a combattu durant cette guerre, et comme beaucoup d’autres familles, elle a combattu du côté de l’Union, les Nordistes, alors qu’ils étaient du Sud. Beaucoup de gens en Europe ne se rendent pas compte que de nombreux habitants de la Caroline du Nord ou de l’est du Tennessee ne combattaient pas pour les Conférés, mais pour l’Union. Les deux camps n’étaient pas aussi distincts qu’on le croit. Ce qui est arrivé à Shelton Laurel est non seulement un bon résumé de la Guerre de Sécession, mais aussi de ce qui s’est passé au Rwanda, au Kosovo, au Cambodge, ou aujourd’hui en Syrie : des gens qui se connaissent et vivent en paix, ensemble, depuis des générations, et qui, soudain, s’affrontent violemment. Ca révèle quelque chose sur l’âme humaine. Quelque chose qu’on est capables de faire, et qu’on refera toujours.

On a d’ailleurs du mal à dater précisément Le Monde à l’endroit, qui pourrait se dérouler n’importe quand, entre les années 1950 et les années 1990…

C’est ce que je voulais. J’aime l’idée que le roman soit ancré dans une époque précise, mais en même temps, j’entretiens un flou universel. Presque biblique.

A vous lire, on a l’impression que ces événements, parfois vieux d’un siècle et demi, sont toujours palpables dans la région. C’est le cas ?

Malgré la technologie et Internet, il y a toujours la conscience qu’ici, quelque chose s’est passé. Un jour, mon téléphone sonne. Une dame m’appelle après avoir lu Le Monde à l’endroit, et me demande si je sais d’où m’est venue cette histoire. Je lui réponds que les écrivains ne savent jamais trop comment leur arrivent les choses qu’ils racontent. Alors elle me dit : “Ce sont des histoires que les morts veulent qu’on raconte. Des histoires que les morts auraient aimé raconter.” J’en avais la chair de poule… Je ne dis pas que j’y crois, mais parfois, j’ai l’impression qu’en vérité, c’est le paysage qui m’a soufflé cette histoire.

Propos recueillis par Clémentine Thiebault et Mikaël Demets à Paris, en septembre 2012.

(1) “One place understood helps us understand all places better”. Eudora Welty est une écrivain originaire du Mississippi (1909-2001).

Un pied au paradis, traduit par Isabelle Reinharez, EXISTE en poche, 320 pages, 6,60 euros.
Serenatraduit par Béatrice Vierne, EXISTE AUSSI en poche, 528 pages, 7,60 euros.
Le Monde à l’endroit, traduit par Isabelle Reinharez, est disponible aux EDITIONS DU Seuil, 290 pages, 19,50 euros.


A LIRE > Notre article sur le précédent roman de Ron Rash : Serena.

☛ POURSUIVRE AVEC > L’Interview d’un autre écrivain du Sud des Etats-Unis : Donald Ray Pollock.

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