RENCONTRE AVEC RAMON DIAZ-ETEROVIC / La mémoire dans la peau

Un peu plus de vingt ans après le retour à la démocratie, le Chili semble enfin prêt à affronter son passé. En janvier dernier, la justice décidait de rouvrir plus de 700 dossiers concernant des crimes commis sous le régime de Pinochet, y compris celui du suicide supposé du président Allende lors du coup d’Etat de 1973. Récemment, c’est la mort du poète Pablo Neruda qui a été remise en question : son ancien chauffeur soutient que son assassinat fut ordonné par Pinochet. Dans L’Obscure Mémoire des armes, Ramón Díaz-Eterovic s’attaque également à cette sinistre période, parenthèse mal refermée qui pèse encore sur la société chilienne. Dans un roman noir léger et terrifiant à la fois, le détective Heredia et son chat Simenon s’embarquent dans une enquête qui ravive le passé d’une Santiago encore traumatisée par le joug militaire.

Dans Les Yeux du cœur (2001), vous disiez que Santiago vivait dans une “boue amnésique”. Est-ce encore le cas ?

Du point de vue politique et social, les choses ont changé. Au cours des dix ou quinze dernières années, au Chili, on a gagné des espaces de liberté. Sans être le paradis, Santiago n’est plus l’Enfer qu’elle était pendant la dictature. C’est devenu une ville plus joyeuse, où il se passe beaucoup de choses, au niveau social comme au niveau culturel. Je me souviens que le premier roman qui mettait en scène Heredia se déroulait à l’époque où le couvre-feu était encore en vigueur. Maintenant, la vie y est beaucoup plus gaie.

L’Obscure Mémoire des armes revient sur la dictature, et particulièrement sur la torture qui a touché des milliers de Chiliens à l’époque. Pourquoi revenir sur le passé aujourd’hui ?

J’ai voulu dresser un panorama global de l’évolution du Chili depuis 1987 et mon premier roman mettant en scène Heredia, La ville est triste. Je souhaitais non seulement parler des crimes commis il y a vingt ou trente ans, mais aussi montrer comment s’était instauré un système qui prône l’oubli et le silence. On a certes jugé quelques responsables, mais d’une manière générale, on a préféré oublier.

Mais depuis quelques années, ce silence semble avoir été progressivement remis en cause, non ?

obscures memoires des armes ramon diaz eterovic metailie couverture chiliMême si l’on n’en parle ni à la télé ni dans les journaux, beaucoup de Chiliens sont sensibles aux idées des Droits de l’Homme, et ils aimeraient que les coupables soient désignés. On a récemment découvert que l’un des personnages les plus importants de l’armée, quelqu’un promis à un grand avenir, avait participé à des tortures dans sa jeunesse. Voilà le genre de secret que le pays dissimule. Comme Heredia qui, dans le livre, a pour voisin de palier un bourreau, au Chili, on ne connaît jamais vraiment qui sont les gens qui nous entourent. C’est pour ça que j’ai voulu réveiller les mémoires avec ce roman.

En lisant L’Obscure Mémoire des armes, on a l’impression qu’une nouvelle génération est prête à mettre fin à l’inertie de la justice, et qu’une prise de conscience a eu lieu. Est-ce le cas ?

Tout à fait. Des juges plus jeunes sont arrivés, qui ont un regard beaucoup plus indépendant sur l’époque de la dictature. Grâce à eux, certaines affaires ont été menées à leur terme alors qu’elles avaient été mises au placard. La justice a progressé. De même le mandat de Michelle Bachelet avait vu l’inauguration du musée de la Mémoire. On craignait qu’avec le retour de la droite au gouvernement, ce lieu disparaisse. Or cela n’a pas été le cas, ce qui montre qu’il existe désormais un consensus, même à droite : personne n’irait aujourd’hui nier l’existence de la dictature, ou affirmer qu’il faut oublier cette période sombre.

Pourtant, malgré ces progrès, le personnage d’Heredia reste hanté par la peur de voir revenir la dictature, et n’a pas confiance en l’armée.

Au Chili, l’armée a toujours été au service de la droite. Chaque fois que la droite s’est sentie menacée, elle n’a jamais hésité à faire appel aux militaires. Notre Histoire est remplie de situations de ce genre, ce qui explique qu’Heredia et moi restons si méfiants…

L’Obscure Mémoire des armes montre aussi combien la torture reste quotidiennement présente dans la société chilienne, à travers le traumatisme de ses victimes. Certains Chiliens sursautent encore quand une porte claque.

la couleur de la peau ramon diaz eterovic metailie couverture chiliCe n’est pas sain de continuer à vivre dans la peur. Si beaucoup de personnes n’ont pas voulu raconter à leur famille ce qu’elles ont subi, c’est aussi pour que cette horreur ne se perpétue pas, pour que leurs proches puissent vivre une autre vie que la leur. Il y a quelques années, un film sur la torture a produit un déclic, et dans de nombreuses familles, des victimes se sont enfin mises à en parler à leurs enfants.

Votre roman relate la souffrance des survivants et l’horreur des tortures avec beaucoup de pudeur. Etait-ce difficile pour vous de trouver le ton adéquat pour écrire cette violence ?

J’ai essayé de suggérer, plutôt que de décrire. Les lecteurs, du moins au Chili, sont suffisamment au courant, ils n’ont pas besoin de descriptions trop précises. En plus, les victimes ont une certaine pudeur : durant ces séances de torture, l’humiliation est si grande que lorsqu’on en sort, on ne raconte que le nécessaire.

Pour contrebalancer l’âpreté de la réalité, vous vous appuyez beaucoup sur l’humour. Cette distance est importante pour vous ?

L’humour est un excellent moyen de prendre de la distance face à des événements trop durs. Il a d’ailleurs été l’une de nos meilleures armes pendant la dictature : on n’a jamais raconté autant de blagues, notamment sur les militaires, qu’à cette époque. Je ne pourrais pas vivre sans ma dose d’humour quotidienne.

Lors d’une discussion entre Heredia et le personnage de l’écrivain, le Scribouillard, votre détective fait une analogie entre son travail et celui de l’écriture. Est-ce l’une des raisons pour lesquelles vous avez opté pour le genre noir ?

Ecrire un roman, c’est comme mener une enquête. On a l’idée de départ, et pendant qu’on écrit, d’autres pistes apparaissent – en tout cas, c’est ainsi que je fonctionne. L’écriture est pleine de surprises. Par exemple, il m’arrive de changer de coupable en cours de route, rien n’est vraiment fixé à l’avance. Quand on écrit, on se découvre soi-même. Et on met le doigt sur des choses dont on n’avait même pas soupçonné l’existence.

Dans toute l’Amérique latine, le roman noir est devenu l’outil privilégié des écrivains pour analyser l’histoire ou réfléchir sur l’état de leur pays. Comment expliquez-vous ce succès sur tout le continent ?

les yeux du coeur ramon diaz eterovic metailie couverture chiliQuand j’ai commencé à écrire, je ne savais pas ce qui se passait dans le reste de l’Amérique latine. Mais lorsque je me suis mis à voyager et à rencontrer des gens, je me suis rendu compte que beaucoup d’écrivains faisaient exactement la même chose que moi en se servant des outils du roman noir traditionnel pour dénoncer une réalité politique ou sociale propre à leurs pays. C’est ce que Paco Ignacio Taibo II a appelé le roman “néo-policier”. L’écrivain doit être le témoin de son époque : je m’applique à prendre une photographie de la société chilienne. Ainsi, dans L’Obscure Mémoire des armes, le crime n’est pas provoqué par la jalousie, l’envie, ou un autre sentiment de ce genre. Il est le moyen de parler de problèmes politiques, et d’une horreur latente. Le pire, c’est que ces criminels sont ceux qui sont justement censés nous protéger, puisqu’ils tiennent les rênes du pouvoir…

Le roman noir est donc devenu avant tout un roman social ?

Clairement, aujourd’hui, le roman noir a pris la place du roman social en Amérique latine. Au-delà  de la dictature, il sert aussi à parler de la pauvreté, du chômage, de la sécurité… Des sujets éminemment contemporains. Quelqu’un a dit que si l’on voulait savoir ce qui se passe en Amérique latine, il suffit de lire un ou deux romans noirs. Je suis entièrement d’accord avec lui.

Propos recueillis par Mikaël Demets lors du festival Quais du polar de Lyon en mars 2011. Merci à Bertille Hausberg d’avoir joué les interprètes.

L’Obscure Mémoire des armes, éd. Métailié, traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg, 280 pages, 19 euros.

 

SUR LE ROMAN NOIR LATINO-AMERICAIN > Lire l’interview du Mexicain Paco Ignacio Taibo II.

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