RENCONTRE AVEC JERRY STAHL / Après les ténèbres

Jerry Stahl interview rencontre portraitAprès avoir écrit pour des magazines pornos – expérience qui s’avérera “aussi excitant que de plier du linge en regardant une émission politique” – Jerry Stahl met le cap sur Hollywood, devient un scénariste “ridiculement surpayé et plein de haine de soi” et junkie à plein temps “pour ne pas penser”, comprend que faire des films est “la chose la moins importante à Hollywood” et se tourne vers l’écriture, la vraie ! Il expulse littéralement Mémoires des ténèbres, un récit autobiographique, “exorcisme schizophrène sur moi et sur la drogue”, avant de romancer son sens inné de l’autodestruction. Pour lire A poil en civil ou Anesthésie générale, il faut effectivement être prêt à plonger dans le monde subversif, délirant, cru, flamboyant et brutal de Manny Rupert ex-flic, ex-toxico, ex-mari, alcoolo à l’hygiène dentaire discutable, (troisième) foie (greffé) en vrac, la déchéance en bandoulière dans un monde à l’envers.

Quand on lit vos Mémoires des ténèbres (Permanent Midnight), on a vraiment l’impression que leur écriture est née d’un besoin presque physique.

Avant, j’avais toujours considéré l’écriture d’un point de vue purement littéraire. J’ai toujours adoré les auteurs qui ont un style marqué, sauvage, plein d’imagination, alors j’essayais de les imiter. Mais en réalité, je me cachais derrière les mots, qui étaient devenus une sorte de camouflage. Jusqu’à Mémoires des ténèbres. J’avais vécu dans la rue, comme un clochard, et quand j’ai commencé à l’écrire, j’habitais dans un taudis sans salle de bains, au rez-de-chaussée d’une crack-house – je vous épargne les détails. Mais au moins, j’étais enfin clean. J’avais dû mettre mes sentiments de côté pendant si longtemps que j’étais comme un cheval avec des œillères, seulement concentré sur ma survie. Mémoires des ténèbres n’était pas tant un vrai livre, qu’un moyen pour moi de crever l’abcès. Lorsque j’ai commencé à écrire mon histoire, les digues ont sauté, j’ai explosé, et j’ai noirci 2.000 pages – l’éditeur a dû faire beaucoup de coupes, et il a eu raison parce que sinon je serais en prison, ou ils m’auraient pendu… (Rires)

Cette expérience a changé votre manière d’écrire ?

Memoires des tenebres Jerry Stahl 13e noteDu tout au tout. L’objectif n’était plus d’impressionner le lecteur avec mes jolis mots. Là, j’écrivais vingt, trente pages par jour, sans me préoccuper de quoi que soit. Il fallait juste que ça sorte. Le premier jet formait un texte très dur, très émouvant. Je ne pourrais plus l’écrire aujourd’hui. Je m’étais totalement mis à nu. En un sens, c’est ce livre qui m’a écrit.

Vous dites dans vos Mémoires… : “Ce livre va tuer ma mère mais ne pas l’écrire me tuerait. Je vais donc commettre un matricide ou un suicide.”

 

Au cours de l’écriture du bouquin, j’ai recommencé à prendre de l’héroïne : je ne supportais plus la pression. J’ai même dû passer à la télévision, sur le plateau d’Oprah Winfrey, et mentir, racontant que j’étais sorti d’affaire alors que je venais de rechuter. C’était dur. Puis j’ai réussi à arrêter de nouveau, définitivement cette fois, et reparler aujourd’hui de ces moments-là les rend presque comiques. En fait, je n’avais que deux possibilités : soit j’arrêtais tout, soit je passais le reste de ma vie à mentir et à vivre comme un monstre, en espérant que personne ne se rende compte à quel point j’étais pathétique. Ca m’a presque tué, mais il fallait que je le fasse.

Tous vos héros étaient des junkies : Lenny Bruce, Keith Richards, William Burroughs, Hubert Selby Jr…

Tous mes héros étaient des junkies, oui. Mais en réalité, c’est beaucoup moins glamour que ça en a l’air. Ca n’a rien d’élégant – à moins que tu considères que vomir sur tes propres chaussures est élégant. Après avoir écrit Mémoires des ténèbres, je n’avais plus aucun secret. Et bizarrement, à partir de ce moment-là, de parfaits inconnus sont venus me confier les leurs : c’est une sorte de privilège de s’en sortir, alors plein de drogués veulent savoir comment tu t’y es pris, et viennent te parler. J’étais passé de l’autre côté. J’étais la preuve qu’ils pouvaient s’en tirer, une preuve bien plus puissante que toutes les conneries moralisatrices ou religieuses avec lesquelles on peut les bassiner.

Et lorsque vous écriviez toutes ces pages, vous vous adressiez à un lecteur ?

Absolument pas. Jamais je n’aurais pu imaginer que ce récit serait publié. J’aurais pu éclipser certaines choses, me donner le beau rôle, mais ça aurait été comme signer un pacte avec le diable juste pour se faire publier. Ca n’aurait pas marché : il fallait que je sois honnête, c’était la seule manière d’arriver au bout. Je sais qu’à cause de ça mes livres ne touchent pas un public très large, mais ceux qui vont les aimer vont vraiment les aimer.

Vous parliez de Hubert Selby Jr, à qui le livre est d’ailleurs dédié. A-t-il été une figure importante pour vous ?

Perv une histoire d'amour Jerry Stahl 13e noteQuand j’essayais de décrocher, il a pour ainsi dire sauvé ma vie. Je croyais au cliché de l’artiste fou, excentrique, drogué, qui grâce à la came devenait un génie. Selby m’a simplement montré que tant qu’on n’a pas décroché, on ne sait pas à quel point on peut être naturellement créatif. C’était tellement simple que ça m’a bouleversé. Tout le paradoxe réside là : vivre drogué c’est facile, rassurant, conventionnel. Affronter le monde en face, nu, demande autrement plus de courage. Tu n’es libre que quand tu n’es plus sous l’emprise de la drogue, mais ça, tu ne le sais qu’une fois que tu as arrêté. Tu ne peux pas le dire aux gens, ils doivent le comprendre d’eux-mêmes. D’ailleurs Mémoires des ténèbres n’est pas un livre sur la drogue : la drogue n’est qu’un symptôme, ou une solution.

La dimension autobiographique de vos textes reste présente même dans vos romans, comme dans vos polars avec le détective Manny Rupert. Vous avez besoin d’avoir ces connexions intimes avec les histoires que vous écrivez ?

Apparemment, oui. Comme disait Norman Mailer : “Tous les écrivains écrivent le même livre, qui n’est à chaque fois qu’une nouvelle version d’eux-mêmes.” Dans le fond, tous mes livres posent la même question : comment survivre dans ce monde si tu ne t’y sens pas bien ? Si j’écris vingt livres, ce ne seront sans doute que vingt variations sur le même personnage, qui me ressemblera beaucoup.

Avez-vous une approche différente selon que vous écriviez une fiction ou un texte autobiographique ?

Quand j’étais jeune et prétentieux, je refusais d’écrire pour la télévision. J’ai refusé à beaucoup d’argent, juste par orgueil, parce que je voulais jouer à l’écrivain et être “pur”. C’était idiot. Désormais, que j’écrive des histoires autobiographiques, des romans ou même des scénarios, je procède toujours de la même manière. Si tu ne mens pas, et si tu ne te mens pas, tu ne peux pas rater.

Ecrire est devenu vital pour vous ?

A-poil-en-civil-Jerry-Stahl-RivagesOui, au point que parfois, j’écris pour savoir à quoi je pense. Si vous me posez une question et que j’y réponds par écrit, vous aurez sans doute une meilleure réponse qu’en me la posant à l’oral. Il m’est même déjà arrivé de comprendre ce que je pensais vraiment en lisant ce que j’avais écrit. C’est un phénomène fascinant, comme si tout était dans mes mains. Il y a toujours des choses inattendues qui sortent. Un écrivain que j’aime beaucoup, Bruce Jay Friedman, a dit très justement : “Si tu écris une phrase qui te rend mal à l’aise, continue.”

 

Vous avez une manière très atypique de parler du corps, souffrant, drôle, bizarre, inattendu. Une manière qui n’est pas sans rappeler Harry Crews.

 

C’est un magnifique compliment, j’admire beaucoup Harry Crews. Mon expérience du corps, à travers le sexe ou la drogue, a été bizarre : quand on a été en enfer, d’une manière ou d’une autre, ça marque le corps. Il y a dix-huit ans, on m’a dit qu’il ne me restait plus qu’un an à vivre. Ironiquement, c’est quand on m’a dit que j’allais mourir que j’ai dû me forcer à vivre : j’étais si malade que je n’ai pas eu le choix. Aujourd’hui, à cause de mon hépatite C, je dois prendre soin de mon corps. Du coup je suis foutu comme un prof de gym, alors que je déteste le sport, et que je déteste encore plus les profs de gym ! (Rires) Des choses surprenantes arrivent quand on ne meurt pas ; je n’aurais jamais cru vivre aussi longtemps. J’ai publié mon premier livre à quarante ans seulement, alors que quelques mois plus tôt je travaillais à McDonald’s. J’ai encore une photo de moi, à l’époque, avec mon petit chapeau d’employé, et quand je commence à me plaindre ou que je n’arrive pas à écrire, je la regarde. Alors je me tais et je me remets au boulot.

Votre dernier roman, Anesthésie générale, met en scène le détective Manny Rupert aux prises avec Joseph Mengele. D’où vous est venue l’idée de reprendre cette figure de l’horreur nazie ?

 

L’idée m’est venue en regardant le président de l’époque, George W. Bush. Voir gesticuler ce type me dégoûtait : j’avais devant les yeux une sorte de joyeux cow-boy nazi. Je conviens qu’il est facile de dire de quelqu’un “C’est un nazi”, mais les valeurs qu’il véhiculait et son obsession suprématiste le justifiaient vraiment. J’ai commencé à faire des recherches sur le sujet, et j’ai pu constater à quel point on vivait dans un mensonge géant en faisant comme si tout s’était achevé en 1945 et que les entreprises nazies ou les entreprises américaines qui avaient collaboré avec le Reich avaient été punies. Je ne voulais pas prêcher ça dans un essai, alors j’ai essayé de trouver un moyen d’en parler avec humour et suspense. Ce ne sont pas tant les nazis qui me fascinent que l’Histoire secrète de notre époque. Et l’hypocrisie de la mémoire.

Le roman est parsemé de références télévisuelles satiriques, surtout à des présentateurs de la chaîne ultraconservatrice Fox News. Considérez-vous la télévision comme un vecteur de cette hypocrisie ?

Anesthesie generale Jerry Stahl Rivages Manny RupertJe crois que ça l’est devenu, oui. Plus personne ne lit ou presque. Moi, je n’ai pas de compte Facebook ou Twitter, alors quand je veux éviter de sortir (parce que dehors des fous furieux veulent ma peau à cause d’histoires d’ex-copines, voire de futur ex-copines, bref…), je regarde la télé, et j’observe le monde dans lequel on vit : Fox News. Ce sont ces gens-là qui influencent une population qui, ensuite, vote contre l’avortement, contre les Noirs, contre les homosexuels, contre les musulmans, contre la sécurité sociale. Contre elle-même, en fait. Je crains que le Zeitgest de notre époque ne soit incarné par Fox News.

Vous avez beaucoup travaillé à Hollywood, et vous continuez d’ailleurs d’écrire des scénarios de films. Comment définiriez-vous la relation contrastée, entre haine et envie, que vous nouez avec le cinéma ?

C’est comme danser avec le diable. Mais je suis moins manichéen qu’en 1995, lorsque j’ai écrit Mémoires des ténèbres. Personne ne me met un pistolet sur la tempe, je ne suis pas forcé de travailler à Hollywood. En réalité – c’est le petit secret honteux de beaucoup de gens -, je ne peux pas vivre de mes romans. L’écriture est un passe-temps encore plus coûteux que l’héroïne (et parfois aussi dangereux), donc j’ai besoin de gagner de l’argent. Mais dernièrement, les choses se sont bien déroulées : je suis content du film Hemingway & Gellhorn, dont j’ai signé le scénario, et j’ai rencontré des gens intéressants comme Larry Charles, scénariste de Seinfeld et réalisateur de Borat. Il a acheté les droits d’Anesthésie générale, on est en train de travailler sur le script. Même si je doute vraiment qu’on arrive à faire un film racontant la rencontre d’un détective junkie et du tortionnaire nazi Joseph Mengele : je crois décidément que mes idées ne sont pas très grand public…

Propos recueillis par Clémentine Thiebault et Mikaël Demets en mars 2012 à Lyon, lors du festival Quais du polar.

A LIRE > Notre article sur le dernier roman de Jerry Stahl : Anesthésie générale.

Mémoires des ténèbres, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Aronson, 464 pages, 19,50 euros.
Anesthésie générale, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexis G. Nolent, 490 pages, 22 euros.

 

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