RENCONTRE AVEC BRECHT EVENS / “Quelque chose de cosmique”

Brecht Evens les Amateurs extrait dessinIl y a deux ans, personne ne connaissait Brecht Evens. Deux albums plus tard, Les Noceurs (janvier 2010) et Les Amateurs (novembre 2011) en ont fait l’un des auteurs les plus éblouissants de la bande dessinée. La faute d’abord à son esthétique incomparable, innervée par une aquarelle resplendissante et sensuelle. Mais surtout, derrière la beauté de ces explosions de couleurs qui rappelle Soutine ou Chagall, Brecht Evens arrive à raconter beaucoup, à coucher sur le papier des dialogues qui semblent toujours sur le point de s’évaporer, des chuchotements fragiles, donnant à ses personnages une densité pénétrante. Bienvenue l’univers frénétique et émouvant de Brecht Evens.

La première chose qui frappe, quand on ouvre un de vos albums, c’est cette peinture flamboyante. Chez vous, la couleur ne remplit pas des formes, elle n’est pas inféodée au dessin. Comment avez-vous choisi cette technique ?

brecht evens les noceurs couverture actes sud bdC’est le fruit de longues recherches, frustrantes, qui datent de l’époque où je travaillais sur Les Noceurs. Avant, j’étais un dessinateur “à trait”, j’avais une approche classique du dessin de bande dessinée. Mais quand je colorais un dessin, c’était n’importe quoi, je n’arrivais pas à mettre des couleurs dans les formes, je faisais des trucs horribles… Jusqu’à ce qu’une amie me dise de limiter mes couleurs : certains tons devaient dominer. Elle m’a conseillé de commencer en faisant d’abord un croquis des couleurs que j’allais utiliser. Ça a été le déclic. J’ai trouvé l’équilibre. Au final, c’est comme si je dessinais avec un trait classique, à part que je commence tout de suite au pinceau. Mon trait reste assez brutal. Spontané.

Du coup, les couleurs sont devenues votre principal outil pour définir les personnages, nous faire comprendre leur état d’esprit. Elle sont devenues votre langage.

Tout à fait. Et même au premier sens du terme, puisque dans les dialogues, les phrases ont la même couleur que le personnage qui les prononce. C’est un code très pratique, qui permet de toujours savoir qui parle, et de combiner le texte avec n’importe quel dessin. Je peux placer les dialogues où je veux sur ma page, et l’on a l’impression que les personnages sont beaucoup plus libres. J’ai essayé de me rapprocher de ce qui se passe dans la vraie vie : on est rarement éloquent ; la plupart du temps, on ne finit pas ses phrases, on est timide, on n’ose pas parler franchement… Dans mes histoires, il y a beaucoup de manipulations entre les personnages, et ça se ressent grâce aux phrases mutilées qu’ils prononcent.

C’est pour cette raison que vous avez décidé de vous passer de ce qui fait traditionnellement la bande dessinée, c’est-à-dire les bulles et les cases ?

brecht evens les noceurs actes sud bd extrait dessinPour les bulles, il y a aussi une autre raison, plus terre-à-terre : je ne sais pas faire de belles bulles… Je préfère voir les mots flotter dans l’air. Quant aux cases, je ne trouve pas très intéressant de faire que chaque page ressemble à un gaufrier. Si les personnages bougent, la case les enferme. Moi, j’aime les voir évoluer sur la page – page qui est déjà une sorte de case, en plus.

Grâce à cette liberté, vous pouvez vous permettre de faire de grandes fresques sur des doubles pages.

Je dois même parfois me retenir pour ne pas finir avec une bande dessinée de 500 pages en couleur qui serait beaucoup trop chère à publier… J’adore prendre la place de faire des grands dessins. Mais je pense que si j’en abusais, le rythme deviendrait bizarre. J’aurais du mal à raconter mes histoires. En tout cas, ça n’aurait pas pu marcher pour Les Noceurs ou Les Amateurs, qui contenaient tellement de dialogues et de petites actions qu’il fallait que je sois tout de même très dense. Et puis finalement, la bande dessinée, c’est ça : plusieurs dessins sur une même page.

Sinon, vous seriez devenu peintre.

brecht evens disco harem noceurs dessin extraitContrairement à ce que l’on croit parfois, j’ai toujours voulu faire de la bande dessinée. Je n’ai pas étudié la peinture pour, ensuite, me tourner vers la BD. C’est primordial à mes yeux de faire un livre, quelque chose de complet. L’idée que les gens puissent acheter mon ouvrage, le ramener chez eux et avoir ce rapport personnel, intime, avec ce que j’écris me fascine. Plus que de raconter une histoire, j’essaie de raconter un monde, d’explorer des lieux spécifiques. Comme dans Les Noceurs, lorsque l’on découvre les entrailles du Disco Harem, la grande discothèque : c’est un moment un peu magique, avec un côté Alice au pays des merveilles. Je conçois mes livres comme des voyages.

Ce qui est surprenant, c’est que vous parlez de choses quotidiennes mais qui, sous votre pinceau, deviennent presque magiques.

C’est ce que j’essaie de faire. Jeter un voile de poésie sur tout ça. Je raconte des histoires assez banales – l’amour, l’amitié, l’enfance, des choses qu’on a tous vécues. Mais je pointe d’autres détails, j’insiste sur des choses qu’on n’a pas l’habitude de voir. Il suffit de regarder les choses un peu différemment, et elle peuvent devenir belles tous les jours, tout le temps. Vivons les choses quotidiennes, et faisons-en quelque chose de cosmique !

Brecht Evens les Amateurs extrait dessin bdSouvent, dans vos albums, deux mondes se rencontrent : la ville et la campagne, les amateurs et les professionnels, le monde de la nuit et celui du jour. Ces oppositions servent de moteur à vos intrigues ?

C’est vrai. Avec toujours des histoires de groupes, car j’aime l’alchimie qui naît de la confrontation entre les personnages. Les Noceurs était un livre très bipolaire, où Gerts, timide et renfermé, était aux antipodes de Robbie, le fêtard décadent. Les Amateurs débute également sur une opposition entre deux univers en narrant, sur un mode assez moqueur, l’arrivée d’un artiste citadin dans la campagne flamande. Mais ensuite, les six personnages tentent d’imposer leurs propres ambitions, et l’on voit comment tout ce petit monde interagit.

La question du passage à l’âge adulte agite beaucoup vos personnages, qui semblent parfois avoir du mal à conserver leur légèreté et leurs espoirs en vieillissant.

Est-ce que j’ai des regrets ? Est-ce que ma vie correspond à mes attentes ? Peut-elle encore changer ? Ce sont les questions qui dominent mes pensées. Je suppose que ce sont des préoccupations de mon âge – j’ai 25 ans. Alors fatalement, ça ressort tout le temps dans mes récits, de manière plus ou moins déguisée.

Vos albums semblent finalement, dans le fond comme dans la forme, célébrer la liberté, la fantaisie, l’insouciance.

Brecht Evens les Amateurs couverture actes sud bdLes Amateurs se résume d’une manière assez simple, assez linéaire : l’évolution d’un artiste d’abord dégoûté, puis flatté, attiré, avant de devenir le moteur du groupe. Mais derrière cette simplicité, je tente d’évoquer un monde vivant. Mon histoire est ouverte de tous les côtés, il y a partout des indices qui suggèrent ce qui se passe autour, ce qui arrive aux autres personnages. Je glisse des détails ici ou là, je lance des pistes, des embryons d’intrigues sur lesquels l’œil tombe, et peut imaginer la suite. Je veux capter quelque chose de vrai, montrer qu’il y a toujours des chemins que l’on n’a pas pris, mais qui sont pourtant viables. On aurait pu aller à gauche ou à droite plutôt que de continuer tout droit, et cela doit apparaître. C’est pour ça que j’essaie de ne jamais “tuer” un dessin quand j’esquisse la vue d’une ville par exemple. Aucune de mes figures n’est vraiment achevée, figée.

Et en cela, le choix de l’aquarelle, qui permet de jouer avec les transparences et rend les personnages presque fantomatiques, s’avère idéal.

L’aquarelle donne une profondeur à l’image, elle joue avec le blanc du papier, avec cette luminosité qui la traverse. Elle retranscrit mieux la vraie expérience de notre environnement, la manière dont on se souvient des choses que l’on a vues. Des bribes, des morceaux. Tout bouge toujours. C’est comme quand on est dans le métro : on ne prend pas une photo de tout ce qui nous entoure. Mais presque inconsciemment, on retient certaines formes, certaines couleurs, des visages, des détails, des taches, des lignes… Quand je dessine, je cherche à recréer ce flou, ce mouvement constant de la vie.

Tout en montrant qu’il est possible de regarder les choses avec une certaine légèreté.

J’essaie de capturer ces instants pas comme les autres. Mais ils sont toujours trop rares, éphémères… Et c’est ce qui les rend si précieux.

Brecht Evens les noceurs extrait dessinPropos recueillis en janvier 2012 lors du Festival d’Angoulême.

Les Noceurs, 150 pages, 22 euros, et Les Amateurs, 220 pages, 25 euros, sont disponibles aux éditions Actes Sud BD.
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