RENCONTRE AVEC IGORT / Briser le silence

igort cahiers russes ukrainiens futuropolis russie dessin extraitLes saisissants Cahiers ukrainiens (juin 2010) exploraient la mémoire de l’ancien grenier à blé de l’URSS, replongeant dans l’horreur de l’Holodomor, cette famine volontairement causée par Staline en 1932 pour calmer les ardeurs indépendantistes de Kiev qui fit, en deux ans, entre six et dix millions de victimes. Avec Les Cahiers russes, l’Italien Igort livre la seconde partie de son périple à la rencontre des habitants de l’ex-Union soviétique. Sur les traces d’Anna Politkovskaïa, journaliste indépendante assassinée en octobre 2006, il sonde la Russie de Vladimir Poutine, accumule les témoignages pour tenter de comprendre cette “démocrature” impénétrable, notamment à travers le prisme de la guerre en Tchétchénie. Rencontre avec l’un des auteurs majeurs de la bande dessinée italienne, qui a complètement remis son art en question à la suite de son voyage à l’Est.

Qu’est-ce qui vous a poussé à aller vous installer pendant des mois en Ukraine et en Russie ?

igort cahiers russes ukrainiens futuropolis russie dessin extraitA l’origine, c’était un autre voyage, pour un autre livre. J’avais l’intention d’aller en Ukraine et Russie pour faire un livre sur Tchekhov. Je voulais aller en Crimée, je comptais juste passer par Kiev pour des raisons logistiques. Mais sur place, j’ai ressenti un malaise. Un mélange de dignité et de profonde misère, que j’ai vécu comme une espèce de choc. Je n’arrivais pas à comprendre ce qui se passait. Au bout d’un moment, j’ai appelé mes éditeurs pour leur annoncer que je voulais faire un autre livre. Je me suis carrément installé sur place, et au total, je suis resté presque deux ans entre l’Ukraine, la Russie et la Sibérie.

Que cherchiez-vous ?

Progressivement, ce que je cherchais est devenu plus clair. J’ai commencé à sortir dans la rue, à délaisser mon atelier pour amener la bande dessinée en plein air, comme disaient les impressionnistes à une époque. Pour me frotter à la force de la vie. Je suis de ceux qui pensent que l’Histoire avec un grand H n’existe pas, mais qu’elle est engendrée par toutes les petites histoires personnelles. Staline a dit que la mort d’un homme est une tragédie, alors que celle d’un million d’hommes est une statistique. Moi, je voulais me pencher sur les histoires des gens “normaux”. Je m’appelle Igor, mon père était compositeur, et dans ma famille la culture russe était notre pain quotidien. On parlait des biographies des écrivains, de nos lectures, j’écoutais de la musique russe… Pour moi, c’était vraiment important de raconter la Russie d’aujourd’hui.

Comment avez-vous procédé pour recueillir tous ces témoignages ?

igort cahiers russes ukrainiens futuropolis russie dessin extraitEn Ukraine, avec mon interprète, on a carrément arrêté les gens dans la rue, et on tentait le coup. Bien sûr, ce n’était pas évident : la peur de parler est encore palpable, et il y a surtout une habitude du silence… En Russie par contre, on n’a évidemment pas procédé de la même manière, ç’aurait été beaucoup trop dangereux. On a créé une espèce de réseau avec des personnes qui nous aidaient à trouver les bons interlocuteurs. Sur des sujets comme la Tchétchénie, quand on posait une question, parfois, les gens se levaient et partaient, sans un mot. D’ailleurs nous n’avons pas pu aller là-bas, Médecins sans frontières (MSF) nous a dit que c’était hors de question, trop périlleux. Alors j’ai trouvé des façons différentes de poser mes questions, on a fonctionné avec des gens cachés, qui restaient anonymes, et avec les documents de MSF. La masse de documentation était énorme, et très touchante. Les Cahiers sont les livres les plus difficiles que j’ai jamais réalisés, non pas pour des questions techniques, mais parce que les témoignages étaient d’une atrocité telle…

Habituellement, vous écrivez de la fiction. Comment s’est opéré ce passage au réel ? Qualifieriez-vous votre travail de “journalistique” ?

igort cahiers russes ukrainiens futuropolis russie dessin couvertureJe suis un narrateur, je ne suis pas un journaliste. Je voulais raconter l’humain. Je voulais par exemple aller au-delà de l’image d’Anna Politkovskaïa, l’héroïne pop qu’elle est devenue, et comprendre pourquoi cette femme, mère de deux enfants, n’a jamais cédé, pourquoi elle a tenu debout jusqu’au bout en sachant pertinemment qu’elle serait tuée, puisqu’ils ont essayé de l’assassiner quatre fois avant d’y arriver. Sans aller sur place, on ne peut pas percevoir à quel point ce combat est extrême et difficile, à quel point les dissidents sont isolés, à quel point la violence est quotidienne. En revenant de ma visite dans l’ancien immeuble d’Anna Politkovskaïa, je suis tombé par hasard sur la scène d’un homicide, dans la rue. C’était atroce, je n’ai pas l’habitude de voir ça, je ne suis pas un journaliste aguerri. On a fini par comprendre que c’était un ami d’Anna, avocat de la Novaïa Gazeta, le journal où elle travaillait. Il avait 34 ans, et a été exécuté en plein centre de Moscou. C’est ce qui arrive tous les jours aux gens qui osent parler, qui osent penser.

Mais le silence règne toujours.

Ce qui se passe en Russie est grave, entre la guerre de Tchétchénie, les expéditions punitives, les goulags qui existent toujours – ils ont juste changé de nom et se nomment “camp de filtrage”… C’est un pays en guerre. Mais pour des questions politiques et économiques, parce qu’on a besoin du gaz russe, personne ne réagit. Pire, on nous cache même ce qui s’y passe. Je fais de la bande dessinée depuis trente ans maintenant, et pour la première fois, j’ai senti que mon travail était un peu utile, et combien la bande dessinée était un moyen idéal pour raconter des histoires. Je l’ai vécu comme un devoir.

Dès que vous donnez la parole aux gens, ils parlent du passé. Les Ukrainiens évoquent l’Holodomor, qui date pourtant de 1932, et les Russes, à propos de la Tchétchénie, remontent également loin dans le temps. En lisant vos deux ouvrages, on a l’impression que quelque chose reste coincé dans ce passé.

igort cahiers russes ukrainiens futuropolis russie dessin extraitTout à fait. Je voulais montrer qu’en Ukraine, le deuil de cet holocauste n’a pas été fait, parce que c’était un sujet interdit dès l’époque stalinienne. Il suffisait de l’évoquer pour être déporté, ou fusillé. Cette mémoire reste là, prégnante, car les Ukrainiens n’ont jamais eu la possibilité de l’analyser, de la “sublimer”, comme on dit en psychanalyse. On ressent cette douleur dès que l’on parle avec eux. En Russie, cette empreinte du passé se matérialise par le non-dit. On sait que la Tchétchénie à été occupée, qu’elle est aujourd’hui gouvernée par Ramzan Kadyrov, une marionnette de Vladimir Poutine. On sait que ce pays, qui, à une époque, comptait 1.200.000 habitants, a été envahi par 1.000.000 de soldats russes, pour “tuer ou rendre invalides” les Tchétchènes – ce sont les mots de membres du gouvernement de Poutine. Or ces faits sont étouffés par un silence terrifiant. En tant que citoyen d’une Europe dite évoluée et démocrate, on ne mérite pas ce silence. On ne mérite pas que notre président, qu’il soit français, italien ou allemand, se taise. On ne mérite pas que la communauté européenne ne fasse rien, juste pour des raisons commerciales ou à cause du pouvoir de véto de la Russie à l’ONU, qui a empêché, il y a quelques années la reconnaissance du génocide de l’Holodomor.

Anna Politkovskaia disait : “J’écris ce que je vois”. C’est aussi à cette règle que vous avez tenté de vous tenir ?

Les Cahiers ukrainiens et Les Cahiers russes sont nés en réaction à quelque chose qui m’avait choqué. Ma façon de réagir et d’essayer de comprendre a été d’écrire dessus. Mon but était donner la parole à ceux qui ne l’ont pas. C’était l’objectif. J’ai pris soin de déformer le moins possible les propos de mes interlocuteurs. Après, évidemment, la subjectivité existe, mais j’ai fait ce pacte d’honnêteté avec le lecteur. C’est ce qui a conduit tout le travail. Je n’ai jamais eu l’idée de faire une fiction à partir de faits réels, car ces faits s’imposaient d’eux-mêmes.

Finalement, c’est avec le dessin que vous vous permettez de vous éloigner de la réalité pour glisser vers des images plus oniriques, plus symboliques. Le dessin a été votre moyen de prendre une certaine distance avec le récit ?

igort cahiers russes ukrainiens futuropolis russie dessin extraitLe dessin m’a posé beaucoup de problèmes : il était hors de question d’utiliser des effets dramatiques, il ne fallait pas tomber dans l’excès de sang, même si le sang était là, partout. Je devais faire un pas en arrière, essayer de faire comprendre sans exagérer, sans sombrer dans une pornographie de la douleur. Un langage pur s’imposait, puisque les témoignages conduisaient l’histoire. Le dessin devait mettre en valeur la fragilité, et non, à l’inverse, faire fans le spectaculaire, ce qui aurait été profondément immoral, et aurait détourné le propos des gens que j’avais rencontré. Pareil pour les couleurs, elle servent la description. Il fallait dessiner les non-dits. C’est ce qui est merveilleux avec la bande dessinée : le dessin permet de dire ce qu’on ne peut pas dire avec des mots. Alors j’ai essayé de pousser cette potentialité pour évoquer, plutôt qu’illustrer. Ecrire sur ces tortures, ces massacres, ces horreurs a été un travail terrifiant, mais nécessaire.

Propos recueillis en janvier 2012 lors du Festival d’Angoulême.

Les Cahiers ukrainiens et Les Cahiers russes, traduits de l’italien par Laurent Lombard, deux volumes de 180 pages, 22 euros, sont disponibles aux éditions Futuropolis.
Partager l'article :
  • Print
  • PDF
  • email
  • Add to favorites
  • Digg
  • StumbleUpon
  • del.icio.us
  • Scoopeo
  • Wikio FR

Laisser une réponse

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>