RENCONTRE AVEC ERIC MILES WILLIAMSON / Col bleu, colère noire

Eric Miles Williamson Bienvenue a Oakland Gris Noir beton interview photoPeut-être parce qu’il y parle de ce qu’il a connu jusqu’au pire, Eric Miles Williamson fait partie de ces auteurs qui ressemblent étonnamment à leurs livres. Massif et vacillant, brutal et poignant, spectaculaire mais sans esbroufe, provocateur, buveur lucide à la colère grondante et généreuse. Oakland dans tous ses romans, “aisselle puante de l’Amérique”, ville haïe dont la violence colle à la peau de ses habitants comme la gunite à celle des ouvriers. Alors, Gris-Oakland, Noir Béton ou Bienvenue à Oakland racontent le travail inhumain, les bruits assourdissants, la poussière, les outils, l’alcool, la folie, l’honneur, la haine et la misère, les hommes en morceaux qui touchent constamment le fond. Un monde sauvage, ruiné. Le tribut payé à l’Amérique.
Peu prophète en son pays, celui qui n’a jamais cessé d’être un ouvrier dans sa tête parle “des gens qui travaillent pour gagner leur vie, les gens qui se salissent et ne seront jamais propres, les gens qui se lavent les mains à la térébenthine, au solvant ou à l’eau de javel”. Il module son style, invective son lecteur, se met à nu et frappe juste. Il prévient d’ailleurs : “Don’t fuck with this man !”

Vos romans, particulièrement Noir Béton, apparaissent comme des livres sur la classe ouvrière tels qu’on n’en avait pas vus depuis les années 1930 ou 1940, depuis John Dos Passos, Jack London ou John Steinbeck. Comment expliquez-vous le vide entre ces deux générations ?

Après la Deuxième Guerre mondiale, la loi qu’on a surnommée le “G.I. Bill” finançait des études universitaires aux soldats démobilisés. Puis, à partir du milieu des années 1960, et jusqu’aux années 1980, les études supérieures sont carrément devenues gratuites : tous les pauvres de la classe moyenne ont pu aller dans les mêmes universités que les riches. Les Noirs, les Mexicains, tous. Pendant presque quarante ans, le temps d’une génération – ma génération. Puisque nous en étions capables, nous avons écrit sur nos vies, nous nous devions de raconter notre histoire, notre expérience, notre monde, comme dans Noir Béton ou dans les livres de Norman Mailer. Mais cette période est terminée. Reagan a détruit tout ça. Désormais, pour aller à l’université, il faut débourser entre 10.000 et 20.000 dollars, somme qu’un jeune étudiant ne peut pas récolter en travaillant. Nous resterons une génération unique, une anomalie de l’Histoire.

Puisque vous faisiez partie de cette génération capable de raconter un autre aspect de l’Amérique, avez-vous ressenti le devoir de le faire ?

Noir Beton Eric Miles Williamson Fayard noirJe suis devenu écrivain parce que je n’étais pas un musicien suffisamment doué. Mon père jouait de la trompette dans l’orchestre symphonique d’Oakland, comme mon grand-père avant lui. Moi, je n’étais pas aussi bon, et en plus je jouais du jazz, alors je ne pouvais jamais vraiment me faire plus de 40 dollars par soirée. Et puis j’ai fini par me rendre compte que les textes que j’écrivais étaient meilleurs que la musique que je jouais… Je ne me suis jamais senti investi d’une mission – sauf quand j’étais jeune et que je voulais raconter la vie des ouvriers au monde entier. Mais les ouvriers ne voulaient pas en entendre parler, et les riches n’en avaient rien à foutre.

C’est la colère qui sert de moteur à votre écriture ?

Sans doute. Toute ma vie, j’ai essayé de vivre dans des endroits accueillants, or, à chaque fois, j’atterris dans des coins cauchemardesques. Mon deuxième fils est né sur le sol du salon de ma maison, juste parce que nous n’avions pas de sécurité sociale. Maintenant, je vis près de la frontière mexicaine, j’ai une assurance, mais derrière chez moi, six personnes ont été décapitées dans les six dernières années, un hélicoptère militaire tourne constamment au-dessus de ma maison et il y a des mitraillettes au fond de mon jardin. Voilà où je vis, c’est ça mon Amérique. Et rien de ce que je n’écris ne me sortira de là. Je peux m’en échapper une semaine pour venir à Paris, parler avec vous, mais ma famille est dans ce trou, et tous les jours, j’ai peur qu’ils se fassent tuer dès qu’ils sortent de la maison. J’ai enseigné dans les quartiers noirs de Houston, maintenant j’enseigne aux Mexicains du fin fond du Texas : je n’ai pas cessé de fuir la pauvreté, mais je suis toujours retombé dedans.

Il est impossible de s’émanciper de sa pauvreté aux Etats-Unis ?

Le rêve américain est un mensonge. Si tu viens des classes supérieures, tu enseigneras aux gamins des classes supérieures. C’est pour ça que je me retrouve toujours dans des coins pourris, à travailler avec des pauvres comme moi. Là, je suis pour quelques jours à Vincennes, à l’occasion du Festival America, et je vais côtoyer des gens comme Toni Morrison. Toni Morrison, c’est une femme, elle est noire, et elle a un Prix Nobel. Comment se fait-il que je me retrouve professeur des Noirs, des Mexicains et des Blancs pauvres, tandis qu’elle, elle est peinard avec les gosses de riches de Princeton ? Si je la croise, je vais lui demander comment elle peut venir en aide à son peuple en travaillant à Princeton. Et si elle venait plutôt avec moi, parler aux Mexicains et aux Noirs qui n’ont pas un rond ? Comment rend-elle le monde meilleur en donnant des cours aux étudiants les plus fortunés, les plus privilégiés du monde ? Elle n’est qu’une hypocrite qui aime passer son temps avec les Blancs bourrés de fric plutôt que de venir parler de socialisme avec les Noirs.

Dans vos romans, on a l’impression que les relations sociales sont régies par la haine. Que tout le monde se déteste. Comment l’expliquez-vous ?

Bienvenue a Oakland Eric Miles Williamson Fayard poche points seuilAux Etats-Unis, tout est déformé par le prisme de la compétition. Même dans un milieu comme celui des professeurs d’université, c’est la compétition qui commande les rapports humains : celui qui publie le plus de choses est le mieux payé. Donc, par exemple, si un professeur sait que son collègue est en train d’écrire un livre, il va appeler son éditeur et lui dire de ne pas publier le bouquin de l’autre, ou au moins de le mettre de côté pendant quelques années. Pourquoi l’aiderait-il, puisque ça permettrait à l’autre de gagner plus d’argent que lui, et que lui, du coup, en gagnerait moins ? Il faut garder en tête ce point capital : aux Etats-Unis, on se déteste les uns les autres. Si les pauvres n’ont pas accès aux soins, à l’emploi ou autre, on les laisse crever sur place, sans les aider. C’est pour ça que la réforme de la sécurité sociale de Barack Obama passe aussi mal : les Américains pensent que si tu n’as pas les moyens d’acheter ce dont tu as besoin pour vivre, c’est parce que tu ne le mérites pas. C’est laid. Welcome to America !

De la même manière, votre description des relations entre hommes et femmes fait froid dans le dos…

Aux Etats-Unis, le divorce est terrifiant. Mon ex-femme a pris ma maison, mes enfants, l’argent de ma future retraite, l’argent de mon livre, et même mon chien ! Oui, mon put*** de chien ! Sans préciser, évidemment, que je ne peux toujours pas voir mes enfants… J’ai été ruiné et pendant un moment, j’ai même dû vivre dans un garage, pendant qu’elle, elle habitait dans une immense maison. Depuis l’an 2000, je dois lui verser chaque mois 1.000 dollars. Je la paie encore, et je la paierai jusqu’à mes soixante-douze ans. Et si je meurs avant, ce qui est possible vu que ma santé est loin d’être excellente, ce sont mes enfants qui devront la payer. Dans une société judiciaire comme les Etats-Unis, se faire quitter par sa femme, c’est foutre sa vie en l’air pour des dizaines d’années. Mon père a tout perdu quand ma mère l’a quitté, comme je le raconte dans Gris-Oakland. Il est mort épuisé, à 56 ans. J’en ai 51, et je ne sais pas si je tiendrai jusque-là…

Vos romans se déroulent tous dans la ville d’Oakland. Votre écriture est-elle intimement connectée à cette ville ?

Je pense qu’elle n’est pas tant liée à la ville qu’à la classe dont je suis issu : un milieu extrêmement pauvre. Je déteste Oakland. J’y ai grandi, mais c’est un lieu cauchemardesque. Je l’ai quitté à 18 ans, et je n’y suis retourné que deux fois depuis, une fois pour voir mon père mourir, et une seconde fois pour recevoir une récompense. J’écris sur Oakland pour la critiquer, en espérant que peut-être, un jour, l’endroit deviendra vivable.

Dans vos ouvrages, les habitants semblent pris au piège dans cette ville qu’ils aimeraient fuir, mais qu’ils n’arrivent pas à quitter. Vous, vous avez pu en réchapper. Vous considérez-vous comme une sorte de survivant ?

Gris-Oakland Eric Miles Williamson la noire gallimardNon, j’ai pris la mauvaise décision. La plus grande erreur que j’ai jamais faite dans ma vie, c’est d’aller à l’université. Résultat : aujourd’hui, je gagne moins d’argent qu’un plombier ou qu’un électricien, alors que si j’étais resté dans l’entreprise de construction d’Oakland dans laquelle je travaillais, aujourd’hui, j’en serai le vice-président et je gagnerai 50.000 euros par an, contre 15.000 en tant que professeur. J’aurais mieux fait de rester dans ma classe plutôt que de chercher à m’en émanciper. Parce que là, ma vie est merdique, ma femme en souffre, mes quatre enfants en souffrent. J’ai presque envie de pleurer quand j’y pense.

On le comprend, vos textes comportent une grande part d’autobiographie. Comment s’opère l’équilibre entre réalité et fiction ?

Quand elle a lu le portrait que je faisais d’elle, mon ex-femme m’a frappé, et elle n’a pas décoléré depuis. Pourtant, je lui ai bien dit que c’était de la fiction, mais ça ne l’a pas empêchée de me gifler… (Rires) Néanmoins, ma priorité reste l’art. La littérature. C’est comme avec la trompette : la musique des mots est primordiale à mes yeux. Mon texte doit bien sonner à l’oreille, il doit être beau sur la page, et je veux qu’il dise quelque chose que personne n’a jamais dit auparavant. Personne n’a jamais dit ce que j’ai dit dans Bienvenue à Oakland. Je veux être unique, même si ça veut dire perdre ma femme et ma famille – et je l’ai fait !

Vous voulez aussi provoquer un déclic chez le lecteur ?

Certains, comme mon ex-femme, disent que je suis mauvais, que mes livres sont trop violents. J’aime à croire que mes romans explorent la face sombre de l’humanité pour tenter de l’aider à aller vers le bien. Je veux que le monde entier sache que des choses comme celles que je raconte arrivent. Des choses horribles. Je veux qu’en me lisant, les gens disent (il prononce en français :) “Oh mon dieu !” En France, je suis bien vu parce que vous savez lire, vous comprenez l’ironie, vous comprenez ma démarche. Aux Etats-Unis, ils ne comprennent pas ça.

Ca rejoint un peu ce que vous décrivez dans Bienvenue à Oakland en parlant de la “beauté du désespoir”.

Ca peut paraître simpliste, mais je suis persuadé que les artistes se subliment dans le désespoir, parce qu’ils veulent que le monde aille mieux, ils souhaitent désespérément que le monde aille mieux. Alors, soit ils décident de décrire un modèle d’humanité positive, comme Dickens. Soit ils racontent un exemple négatif, un repoussoir, comme Zola. Inutile de dire que je me place plutôt du côté de Zola.

Vous expliquez dans votre dernier roman qu’on a “besoin d’une littérature imparfaite, d’une littérature qui ne tente pas de donner de l’ordre au chaos de l’existence, mais qui, au lieu de cela, essaie de représenter ce chaos en se servant du chaos, une littérature qui hurle à l’anarchie, apporte de l’anarchie, qui encourage, nourrit et révèle la folie qu’est véritablement l’existence (…)”.

Bienvenue-a-Oakland-WIlliamson Fayard noirQuand j’écris, je ne vise surtout pas la perfection, au contraire. La perfection, c’est juste une question de technique, même un singe peut écrire parfaitement. D’ailleurs John Updike le fait très bien. Je préfère voir ce qui arrive quand on essaie d’écrire imparfaitement, différemment. Je veux bousculer le lecteur. Quand je dis que je veux écrire quelque chose qui n’a jamais été écrit, ça veut aussi dire que je veux que le lecteur lise quelque chose qu’il n’a jamais lu. En anglais, très peu de gens ont essayé de penser l’écriture de cette manière : il n’y a que Geoffrey Chaucer, William Shakespeare, John Milton, Herman Melville, Mark Twain, Henry Miller… et moi.

Vous tenez à toujours essayer de faire quelque chose de nouveau ?

Il faut sans cesse essayer de faire quelque chose de nouveau, d’avancer sans essayer de bien écrire, pour arriver quand même à atteindre une sorte de beauté. Si tu n’essaies pas de faire ça, tu ne fais rien. J’ai vraiment beaucoup réfléchi à cette question, en tant qu’écrivain et en tant que professeur. Je n’arrête pas de dire à mes étudiants : ne m’écoutez pas, je n’ai pas raison. Par contre, si ce que je vous dis fait sens, réfléchissez-y. Je crois que je n’ai plus qu’un ou deux livres à écrire, et qu’ensuite je me tairai. Les écrivains qui continuent de faire des livres pour l’argent alors qu’ils n’ont plus rien à dire sont des gens grossiers. Je ne veux pas finir comme ça, alors je vais arrêter bientôt.

Vous avez cité beaucoup d’écrivains, mais pas un mot sur Jack London, avec qui vous êtes pourtant très lié…

Il est né un siècle avant moi, dans la même ville, dans le même quartier. Il avait une mère tarée, moi aussi. Il a travaillé dans les usines, moi aussi. Si j’étais fou, je penserais que je suis sa réincarnation. Jack, c’est mon meilleur pote, mon ami d’enfance. J’ai grandi à ses côtés, tout ce que je fais est lié à ce qu’il a fait. Il avait des problèmes avec l’establishment, j’ai les mêmes problèmes. Je dis sans cesse des choses que je ne devrais pas dire et qui vont m’attirer des ennuis (comme durant cette interview), il faisait la même chose. D’ailleurs je n’en ai rien foutre de m’attirer des ennuis, et lui non plus. On ne peut pas m’atteindre : si je me fais virer de mon boulot de professeur, je remonterai mes manches et je retournerai à l’usine. Je n’ai jamais cessé de payer mes cotisations syndicales, tous les mois, depuis que j’ai quitté l’usine. J’ai toujours ma carte, et je peux retourner au boulot demain s’il le faut. C’est ma sortie de secours. Dans ma tête, je n’ai jamais cessé d’être un ouvrier. Je suis un col bleu, et je le serai toujours.

Eric Miles Williamson Bienvenue a Oakland Gris Noir beton interview photo

Propos recueillis à Vincennes en septembre 2012 par Clémentine Thiebault et Mikaël Demets.

Bienvenue à Oakland existe en poche, traduit par Alexandre Thiltges, 322 pages, 7,30 euros.
Noir béton, traduit par Christophe Mercier, 352 pages, 20,30 euros.
Gris-Oakland, traduit par Philippe Mikriammos, 304 pages, 22,90 euros.

 

A LIRE > Notre article sur Bienvenue à Oakland, d’Eric Miles Williamson.

POURSUIVRE AVEC > L’interview de Larry Fondation : cliquer ici.

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