RENCONTRE AVEC DONALD RAY POLLOCK / Ecrivain du Sud

Donald Ray Pollock interview Knockemstiff Diable tout le tempsIls n’étaient pas si nombreux, ceux qui avaient lu Knockemstiff, mais tous s’en souviennent. Knockemstiff (littéralement “Etends-les raides“), l’incroyable chronique d’un bled oublié quelque part dans l’Ohio. Des hommes, des femmes, des ados, des enfants perdus déambulant au gré de ces 18 nouvelles tissant magistralement des existences en vase clos. Des murs butés au fond d’impasses. Des consanguins, des incestueux. La drogue, l’alcool, le sexe, la violence. Le malheur, le ridicule, les heures de nuit, la misère qui abîment. Une fois, des étrangers de passage. Le type qui s’étonne “c’est difficile de s’imaginer qu’il y a des gens si pauvres dans ce pays … Qui vivent comme ça dans le pays le plus riche du monde“, et repart. Et ce val “méchant” d’où certains tenteront de partir, mais où la plupart resteront toute leur vie “comme un champignon collé à un tronc d’arbre pourri“. Pas étonnant qu’on pense à Harry Crews en lisant Knockemstiff. Pas étonnant que la parution du Diable, tout le temps, son dernier roman chez chez Albin Michel, soit un événement.

Retour à Knockemstiff et alentours. Toujours sans espoir, ni horizon malgré la plaine. Meade à quelques kilomètres, la fabrique de papier, l’odeur d’oeuf pourri. Entre les deux, le passé triste et vacant de Willard Russell, parti vaincu, rentré terrassé par les horreurs de la guerre du Pacifique. Le travail dans l’abattoir, les porcs innombrables, la chair, le gras, la rencontre avec Charlotte, le mariage, la naissance d’Arvin. Puis les douleurs de Charlotte, insoutenables. La maladie qui ronge. Le désespoir et la folie de Willard se dissout dans une mystique brutale. Prier, obliger Arvin à prier, tout le temps, longtemps, agenouillés près du tronc. Animaux sacrifiés, sang souillé, carcasses décomposées, “il avait tout fait pour elle, tant pis pour le sang et la puanteur et les insectes et la chaleur“. Tant pis pour la suite, tant pis pour le fils déjà brisé. De toute façon, il y a peu de lendemains, encore moins qui chantent, dans ce monde enfermé de chasseurs imbibés, de péquenauds dégénérés, de mères pitoyables, d’épouses sacrifiées, de filles ravagées avant l’âge, de prédicateurs délirants, de petites frappes et d’hommes tannés. Partout, la crasse coagulée par le sang, les sermons terrifiants, la came, les alambics rouillés, la sueur, les dents gâtées, le front bas. Le pasteur pédophile, le prophète de la résurrection mangeur d’insectes, le guitariste invalide sodomite et Carl et Sandy Anderson, couple de tueurs. Ici entre culpabilité et rédemption, là où “le Diable n’abandonne jamais“. Un roman immense et violent, cauchemar transpercé libérant le talent sidérant d’un auteur à l’apparence si tranquille.

Vous avez été ouvrier dans usine à papier pendant plus de trente ans, avant d’entamer, tardivement, une carrière littéraire. Comment avez-vous opéré ce changement de cap ?

Donald Ray Pollock Knockemstiff Buchet Chastel couvertureJ’ai travaillé dans cette usine pendant 32 ans. Comme mon père et mon grand-père avant moi, sans jamais imaginer qu’il puisse en être autrement. C’est quand j’ai eu 45 ans que j’ai connu ce que l’on pourrait appeler une crise existentielle. Mon père venait de prendre sa retraite et le voir arrêter de travailler du jour au lendemain, se contenter de rentrer chez lui et de se vautrer sur le canapé pour regarder la télé, m’a vraiment fait réfléchir. J’ai toujours trouvé très triste ces gens qui prennent leur retraite et végètent. Et là ça été d’autant plus difficile qu’il s’agissait de mon père. J’ai ressenti le besoin impérieux de réfléchir a ce que je pouvais faire pour inventer le reste de ma vie, pour ne pas me préparer cette fin-là. Ce qui ne voulait pas forcément dire que j’allais quitter l’usine, je ne savais rien faire d’autre. Mais il y avait une chose que j’aimais par dessus tout : les livres. J’ai toujours été un grand lecteur, même si chez moi il n’y avait aucun livre – mes parents n’avaient même pas une Bible. Je me suis donc dis que j’allais essayer de devenir écrivain. Je me suis donné cinq ans pour y arriver. En tout cas essayer, pour ne pas avoir de regrets. A la fin de ces cinq années, j’avais publié six ou sept nouvelles dans des revues et obtenu une bourse pour intégrer un programme d’écriture à l’université d’Ohio. L’usine payait une partie des frais de scolarité. J’ai donc décidé de me présenter et ai étudié pendant trois ans. Quand mon premier livre est paru, en 2008, j’étais d’ailleurs toujours étudiant.

Quand vous commencez à écrire, décidez-vous tout de suite de travailler sur les habitants de Knockemstiff, le village paumé de l’Ohio dans lequel vous avez grandi ?

Non. J’ai débuté en retapant des nouvelles d’écrivains que j’aimais sur ma machine. Pour tenter de ressentir leur façon d’écrire. J’ai ensuite commencé à écrire à la manière de tous ces auteurs que j’aimais, comme John Cheever ou Andre Dubus. Pendant au moins deux ans, je me suis ainsi retrouvé à écrire des nouvelles sur des choses que je ne connaissais pas du tout. Des histoires d’amour dans des banlieues de la côte Est, ou la crise de conscience d’un catholique en prise avec sa foi. Ca ne fonctionnait pas, aucune de ces nouvelles ne me ressemblaient. Et puis un jour j’ai écrit une des nouvelles publiées dans Knockemstiff sur deux losers dans un boutique de donuts. J’ai tout de suite su que cette nouvelle-là sonnait vraiment juste : j’écrivais sur des choses simples et des gens que je connaissais vraiment. Ce premier texte a clairement défini mon territoire littéraire, qu’il s’agisse du cadre ou des personnages : Knockemstiff, ce lieu où je suis si à l’aise.

Dans vos deux livres, la plupart de vos personnages semblent d’ailleurs littéralement aimantés par cet endroit.

Donald Ray Pollock Knockemstiff Le Diable tout le tempsIl n’est pas rare de voir des gens rêver, jeunes, de s’inventer une autre vie, de partir, voyager et de les retrouver vingt ou trente ans plus tard au même endroit. C’est sans doute aussi de moi que je parle, moi qui vis à 20 km de l’endroit où je suis né. Mais certains ont tout de même réussi à partir…

C’est pour ça qu’ils sont autant à boire ou à se droguer ? Pour s’évader ?

Peut-être. J’ai pour ma part arrêté de boire à 30 ans. Il faut dire que j’avais commencé très jeune, vers 12 ans, ce qui me fait tout de même 20 ans de pratique de l’alcool et de la drogue. Et d’avoir tant traîné dans les bars me fournit maintenant une sacrée matière.

Certains personnages semblent également frappés de cet ennui régnant dans les petites villes. Est-ce un autre facteur, aggravant, qui amène la drogue et alcool, et aurait pu vous pousser à écrire ?

Sûrement ! L’alcool et la drogue sont indéniablement un moyen de tromper l’ennui. D’ailleurs à l’époque, quand je sortais du boulot, je pensais qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Alors je buvais, nous buvions tous, et mes personnages boivent aussi.

Vous décrivez de façon rarement tendre le lieu où vous vivez. Comment les gens ont-ils réagi ?

La plupart des réactions ont été globalement favorables. Sans doute parce que le portrait que je fais de la région, même s’il est assez sombre, correspond à une certaine réalité. De plus, Knockemstiff, comme Le Diable, tout le temps, se déroulent à une autre époque. Plutôt dans les années 1950, lorsque cette partie de l’Amérique était encore assez reculée… (Il réfléchit) Ce qui est d’ailleurs toujours un peu le cas ! C’est peut-être finalement pour ça : les habitants de ce coin difficile, encore rongé par les problèmes d’alcool, de violence et de drogue n’ont été ni surpris, ni heurtés par ce que je racontais.

Beaucoup de vos personnages – pour ne pas dire tous – sont des ratés, voire pire. Ce qui est assez inhabituel dans littérature américaine, sauf dans la tradition sudiste. Est-ce une filiation que vous revendiquez ?

Donald Ray Pollock interview Knockemstiff Diable tout le tempsC’est vrai qu’aux Etats-Unis, tout le monde a cherché à me coller une étiquette littéraire. C’est celle du gothique du Sud est celle qui me convient le mieux, celle dont je me réclame même. J’écris pour que les aveugles voient, pour que les sourds entendent et pour que les paralysés se lèvent“, disait Flannery O’Connor. Un auteur que j’ai beaucoup lu, et qui provoquait le lecteur dans cette forme d’outrance en testant les limites de notre humanité. Alors oui, j’appartiens à cette tradition.

Justement, en parlant d’outrance : fixez-vous des limites à votre violence ?

Pas quand j’écris le premier jet. Mais plus tard, quand je reprends et structure mon travail, j’y pense. Et je coupe … pas mal ! (Rires) Je mets aussi beaucoup d’humour : en écrivant les nouvelles, je me suis dis qu’elles étaient tellement sombres que si je ne voulais pas que le lecteur se suicide, il fallait mettre en peu d’humour !

Le Diable tout le temps est habité par une religiosité très forte, mais assez particulière. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la plupart de vos « gens de Dieu » ne sont pas de très bons chrétiens…

J’ai beaucoup réfléchi à la nature de la religion quand j’écrivais le livre. C’est quelque chose de très présent aux Etats-Unis. La foi pourrait être quelque chose de positif, mais elle est souvent utilisée à d’autres fins, dévoyée dans des luttes de pouvoir et d’argent, enfouie sous des couches d’hypocrisie. Dans mon livre, certains font tout pour vivre une authentique vie chrétienne et y parviennent, mais beaucoup échouent. Comme tous ceux qui testent leur foi en ingérant du poison ou des plantes toxiques, en manipulant des serpents venimeux… Ce qui a quelque chose à voir avec la façon dont on pervertit la religion en Amérique.

En exergue de Knockemstiff, vous citez une phrase de Dawn Powell : « Tous les Américains sont de l’Ohio, ne serait-ce que brièvement. » Vous le pensez ?

Tout à fait ! Même si après avoir lu mes livres les gens ne seront pas prêts d’aller vivre dans le sud de l’Ohio… Ceci dit, où que vous soyez aux Etats-Unis, si vous prenez n’importe quel journal de n’importe quelle petite ville, vous y lirez des choses au moins aussi terribles que ce que j’ai pu écrire.

Donald Ray Pollock interview Knockemstiff Diable tout le temps PatsyPropos recueillis à Lyon en mars 2012 par Clémentine Thiebault et Mikaël Demets, lors du festival Quais du polar.

Le Diable, tout le temps, traduit par Christophe Mercier, 370 pages, 22 euros.
Knockemsiff, nouvelles traduites par Philippe Garnier, 250 pages, 20 euros.

Partager l'article :
  • Print
  • PDF
  • email
  • Add to favorites
  • Digg
  • StumbleUpon
  • del.icio.us
  • Scoopeo
  • Wikio FR

Laisser une réponse

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>