RENCONTRE AVEC CHESTER BROWN / Autobiographie politique

23 vingt-trois prostituees chester brown corneliusL’auteur de l’inoubliable Je ne t’ai jamais aimé signe un album qui dépasse l’autobiographie pour flirter avec le pamphlet politique. De ses relations sexuelles tarifées, Chester Brown a tiré Vingt-Trois prostituées, un album détaché et magnétique qui s’attaque frontalement à la question du commerce de la chair. Après une énième rupture amoureuse, la lassitude des atermoiements de la vie de couple amène Brown à repenser sa relation avec les femmes, et à fréquenter des filles de joie, jusqu’à en faire un livre en forme de plaidoyer pour la décriminalisation de la prostitution.

A quel moment avez-vous su que l’histoire de votre relation avec les prostituées pouvait faire un livre ?

Comme j’avais déjà fait beaucoup de livres autobiographiques, ce n’était pas nouveau pour moi d’envisager que mon expérience puisse donner naissance à un livre. Une fois qu’on l’a fait, c’est quelque chose qui reste toujours dans un coin de la tête : potentiellement, tout peut être utilisé pour nourrir un récit. Mais quand j’ai commencé à voir des prostituées, je n’y pensais pas. Par contre, plus je voyais des prostituées, plus je m’intéressais au sujet : je lisais des livres sur ce thème, m’intéressais aux droits des prostituées et au débat politique autour. Tout ça m’a donné envie d’évoquer la dépénalisation de la prostitution.

Comment faites-vous pour vous souvenir aussi bien de prostituées que vous avez rencontrées et des informations les concernant ? Vous tenez un journal intime ?

23 vingt-trois prostituees chester brown corneliusPas vraiment un journal intime, plutôt un journal de bord. Je n’y raconte pas ma vie, mais je consigne le nom des gens que j’ai rencontrés, les coups de fil que j’ai passés dans la journée, le temps qu’on a passé au téléphone, parfois les choses dont on a parlé, etc. Donc à l’époque, je notais aussi le nom des prostituées que j’avais vues, la date de notre rendez-vous. J’ai même fini par noter leur prix : ça m’aidait à organiser mon budget… (Rires)

Et vous tenez ce journal dans l’idée de pouvoir ensuite utiliser ces données pour faire des livres ?

Non. J’ai commencé à le tenir quand j’avais la vingtaine, pas dans l’idée de me servir des informations qu’il contenait pour en faire un livre, mais plutôt pour m’organiser, me souvenir de ce que j’avais fait, de qui j’avais croisé… A l’origine, la démarche était strictement personnelle.

Quand vous avez décidé de faire un livre sur votre relation avec les prostituées, avez-vous hésité à faire carrément un essai sur le sujet ? Où à l’aborder du point de vue de la fiction ?

J’y ai beaucoup réfléchi. J’ai d’abord pensé partir dans la fiction, en racontant ce que j’avais vécu à travers le regard de différents personnages, dont un héros qui, du coup, ne se serait pas appelé Chester. Mais en choisissant cette option, j’avais l’impression que le lecteur perdait le côté “vrai” : il fallait qu’il sache que ce n’était pas juste une histoire, mais une chose dans laquelle j’étais personnellement impliquée. En plus, je ne voulais pas donner l’impression de vouloir garder un secret, de refuser de dévoiler que c’était moi qui avais recours à des prostituées : beaucoup de collègues le savaient, mes amis et ma famille étaient au courant – à part ma belle-mère ! – alors pourquoi le cacher ? J’ai aussi songé à aborder le problème de la prostitution par le biais d’un essai, sans narration ni personnages. Mais je crois qu’il faut tout de même un certain niveau de narration pour qu’une bande dessinée fonctionne. Sans ça, je ne savais pas comment faire pour tenir le lecteur en haleine et créer une tension avec 200 pages de pure réflexion.

Vous l’avez dit, vous avez déjà fait beaucoup d’albums autobiographiques. Mais aucun n’a jamais été politique comme Vingt-Trois prostituées. Ça a changé quelque chose dans votre approche ?

23 vingt-trois prostituees chester brown corneliusC’est sans doute mon livre le plus explicitement politique, en effet. D’ailleurs je ne pense pas que je referai un livre aussi politique dans les années à venir. Mon précédent, consacré au chef de la résistance métisse canadienne au XIXe siècle Louis Riel (1844 –1885), avait également une dimension politique évidente, même si elle n’était peut-être pas au premier plan – peut-être que je voulais seulement faire un livre qui dise du mal du gouvernement canadien… Je me suis souvent demandé, par le passé, si je devais faire des livres plus politiques ou si je devais au contraire ne pas appuyer ce trait. Mais dans le fond, mes récits sont toujours politiques d’une manière ou d’une autre.

Glisser des idées politiques dans un récit est un exercice difficile. Comment le concevez-vous ?

Raconter une histoire en y glissant un point de vue politique ne sera jamais aussi direct que si on l’exprime clairement, sans l’habiller d’un récit : sinon, les gens peuvent percevoir les choses un peu différemment, interpréter vos paroles… Même si je ne convaincs pas le lecteur, au moins, j’espère lui faire se poser des questions.

Considérez-vous Vingt-Trois prostituées comme un pamphlet ?

Le livre est assurément construit autour d’une controverse. Parfois, je suis un peu sévère, peut-être même extrême. Quand mon frère a relu Vingt-Trois prostituées, avant qu’il ne paraisse, il m’a demandé si je ne pouvais pas aborder les choses sans être aussi radical. Et puis, finalement, il m’a dit de ne rien changer, parce que c’est la manière dont je m’exprime. Et je crois qu’il a raison. Malgré ses défauts, le livre a le mérite d’être fidèle à ce que je pense et ce que je voulais avancer.

L’album est complété par un appendice final, un texte assez long directement consacré à la question de la prostitution. Pourquoi avoir écrit ces compléments ?

23 vingt-trois prostituees chester brown corneliusJe pense qu’il fallait revenir précisément sur certaines questions à l’issue de la lecture, des questions qui n’étaient pas forcément apparues au cours de l’expérience personnelle que je décris. C’était la meilleure manière d’aborder des sujets qui auraient sans doute été mal traités si je m’étais forcé à les plaquer dans ma bande dessinée. Sans compter que ça aurait faussé le côté autobiographique, puisque ce n’est pas parce qu’on va voir des prostituées que l’on peut observer tous les aspects de ce sujet.

Vous relatez des moments étranges, gênants, comme cette prostituée qui, de honte, se cache le visage dans les cheveux pendant qu’elle couche avec vous. Vous teniez à montrer aussi cet aspect sordide de la prostitution ?

Je me devais d’être honnête, de raconter les aspects négatifs que j’avais pu observer. Ce n’est pas parce que je défends la dépénalisation de la prostitution que je dis que tout y est rose. Ce n’est pas toujours drôle pour les femmes, évidemment. Beaucoup n’aiment pas faire ce qu’elles font – sans doute la majorité d’entre elles. Puisque l’album se déroule de mon point de vue, je ne pouvais décrire des choses que je n’avais pas vues, comme ce qui se passe avant que j’arrive ou après que j’aie quitté la chambre. Par contre, je pouvais les suggérer en racontant ces expériences dérangeantes qui évoquent d’autres aspects, plus sombres, de la prostitution.

Vous avez opté pour un dessin minimal, dans lequel les émotions sont contenues. Comme le remarque Robert Crumb dans son introduction à Vingt-Trois prostituées, votre personnage n’esquisse jamais un sourire. Pourquoi un tel parti pris ?

23 vingt-trois prostituees chester brown corneliusLorsque je lis des bandes dessinées dans lesquelles les personnages ont des visages toujours marqués par la joie, la peur, la surprise, j’ai tendance à trouver ça surfait, comme un film qui serait mal joué. Je préfère que les choses soient plus intériorisées. Je dis toujours que mon réalisateur préféré est Robert Bresson, qui ne travaillait pas des comédiens professionnels mais avec des amateurs, et leur ordonnait de ne pas montrer leurs émotions, de rester impassibles. J’aime beaucoup cette manière de faire. Alors si ça marche au cinéma, pourquoi est-ce que ça ne fonctionnerait pas pour la bande dessinée ?

Derrière le sujet de la prostitution, en arrière-plan, apparaît une critique sur la manière dont notre vision romantique du couple étouffe nos vies…

Les gens ne réfléchissent pas toujours à la souffrance qu’engendre la vie en couple. Ils se focalisent sur les bons côtés, et certes il y en a, mais en général, ils ne durent pas très longtemps. Ensuite, les relations de couple tournent mal, ou se muent en quelque chose de différent, comme des amis qui coucheraient ensemble. Mais on ne parle pas assez du désespoir que peuvent causer ces relations, qui est à l’origine de ma rencontre avec les prostituées.

Dans vos livres, vous parlez de sexe, de religion, de famille… Finalement, le fil conducteur de votre œuvre est peut-être le tabou ?

En effet, c’est un thème important. Je m’interroge beaucoup sur les tabous de nos sociétés, et les raisons de leur existence. Je crois que de manière générale, j’aime déranger le lecteur, et lui parler de ce qu’il n’a pas forcément envie d’entendre.

Propos recueillis en janvier 2013 lors du Festival d’Angoulême.

23 vingt-trois prostituees chester brown corneliusVingt-Trois prostituées, éditions Cornélius, traduit de l’anglais (Canada) par Barbara et Emilie Le Hin, 296 pages, 25.50 euros.

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