The Corner, volume 1, de David Simon & Ed Burns – éd. Florent Massot

Ouvert sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Aussi facile d’accès qu’un fast-food, aussi bien installé dans le décor qu’une boulangerie. Bienvenue au corner, ce coin de rue qui, dans certains quartiers de Baltimore, mais aussi de New York ou de Philadelphie, se présente comme « un marché de la drogue à ciel ouvert », fournissant cocaïne, héroïne, cachets et cocktails divers. David Simon, ancien journaliste au Baltimore Sun City Desk, et Ed Burns, ex-inspecteur de police puis enseignant dans la cité portuaire du Maryland, ont passé un an à l’angle des avenues Monroe et Fayette, au cœur de Baltimore ouest. En résulte un récit saison par saison de l’année 1993, paru aux Etats-Unis en 1997 et dont l’éditeur français publie aujourd’hui le premier volume (hiver-printemps). Un essai brillamment mené, base de l’époustouflante série que signeront ensuite Burns et Simon : The Wire (Sur écoute en français).

Dans un décor de fin du monde dominé par des bâtisses en ruine reconverties en salles de shoot, policiers, dealers, braqueurs, « zombies » défoncés jusqu’à l’os, enfants des rues et habitants désespérés cohabitent, les pas crissant sur les centaines de seringues abandonnées sur le bitume. Au milieu de ce chaos, entre balles perdues et violence quotidienne, végètent Gary et son ex-femme Fran, détruits par la toxicomanie, ainsi que leur fils DeAndre, qui, à quinze ans, se comporte déjà comme un caïd cruel tout en donnant l’impression de vouloir s’échapper de cet enfer. Un peu plus loin vit Ella, responsable d’un centre associatif, qui tente tant bien que mal de sauver quelques gamins, Fat Curt, l’ancêtre du corner au corps déformé par la drogue, ou Tyreeka, enceinte à 13 ans de DeAndre et bien décidée à garder le bébé.

1993 marque le basculement du corner dans une nouvelle ère. Finis les anciens codes, les règles tacites empreintes d’un honneur désuet. Finies également les guerres des gangs pour faire main basse sur un coin de rue et éjecter son concurrent. Désormais, la guerre est devenue concurrentielle. Elle repose sur la qualité du produit ou les stratégies marketing (!) des dealers, qui ne reculent devant rien (échantillons gratuits, offres promotionnelles, noms aguicheurs…) pour vendre plus que leurs collègues. Cette excroissance vénéneuse du libéralisme a poussé tellement loin sa logique que plus rien n’a de valeur. On tue pour une dose, avec une seule idée en tête : survivre un jour de plus.

Au milieu de ces ruines lugubres, le plus déconcertant reste sans doute la résignation accablant tous ces dealers de plus en plus jeunes, qui s’enrichissent pour ne rien faire de leur argent, persuadés qu’à vingt ans, ils seront entre les quatre murs d’une prison ou entre les quatre planches d’un cercueil. Le corner déteint sur ses habitants, happe ses victimes, les mâche avant de les recracher, anéanties, sur le trottoir. Ici, même les miracles ne peuvent qu’être tragiques, comme lorsque le prêtre fait l’oraison funèbre d’un jeune homme du quartier devenu soldat, mort d’une électrocution accidentelle et « non pas à cause d’une seringue ou d’un revolver. Et ça, à Baltimore, ça ressemble à ce qu’on peut appeler une victoire. »

En allant au-delà du manichéisme habituel, Simon et Burns arrivent à dresser, à partir de ces voix kaléidoscopiques, un portrait sociologique du quartier Monroe-Fayette, mais aussi de toute la cité de Baltimore, et bien plus. Comme dans The Wire, ils retracent, en amont et en aval du corner, toutes les ramifications de cette crise sans solution, de l’histoire des migrations noires au cauchemar des crises de manque. A commencer par ces arrestations de petits revendeurs sans envergure juste pour satisfaire les statistiques, l’absence d’enquête de grande ampleur pour s’attaquer aux vrais dealers, ou la violence aveugle d’une police devenue « stupide », trop habituée à remplir sans réfléchir, deux fois par semaine, son quota d’arrestations.

Burns et Simon égratignent le pouvoir politique qui déclare la guerre à la drogue pour mieux se vendre aux électeurs, sans même essayer de mettre sur le tapis les causes de cette dégénérescence : pauvreté, chômage, faillite du système social, obsolescence d’une structure éducative elle aussi obsédée par les taux de réussite. Sans jamais perdre leur sang-froid ni se poser en donneurs de leçons, les auteurs partagent leur frustration et leur colère quant à ce désastre, n’hésitant pas à pointer du doigt les responsabilités de chacun. Et à stigmatiser ce diktat des chiffres qui, à tous les niveaux, cause la perte d’une population abandonnée à son sort, dont les enfants n’ont d’autre choix que de nourrir le corner friand de chair fraîche.

Ceux qui auront vu The Wire trouveront dans ces pages toute la bible de la série, et constateront avec étonnement que cette fois, la fiction ne dépasse pas la réalité : The Corner dégage un parfum de mort et de déchéance inéluctable encore plus oppressante que celui de la série. Même le flamboyant Omar, gangster qui règne sur la version télé comme un desperado tout droit sorti d’un film de Sergio Leone, paraît, dans la réalité, bien sinistre : « Certains braqueurs ont survécu pendant une décennie ou plus, mais la plupart ont le regard perdu du condamné à court terme. (…) Le boulot est à peine plus joyeux qu’une pulsion de mort. »

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Caroline Dumoucel, Clémentine Duzer et Ferdinand Gouzon, février 2011, 400 pages, 21 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > l’interview de David Simon : cliquer ici.

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