The Other Hollywood, L’histoire du porno américain par ceux qui l’ont fait, de Legs McNeil & Jennifer Osborne – éd. Allia

Au départ, il s’agit surtout de faire attention à ne jamais laisser entrevoir “les cornichons et le castor”. Les productions des années 1950 essayaient tant bien que mal de filmer des matches de volley nudistes sans faire apparaître à l’écran les parties génitales des acteurs : pas facile. Mais de ces nanars mal fichus naissent d’abord les nudie-cuties, qui mettent en scène du sexe simulé, puis les premiers loops hardcore, nés dans les bars olé-olé où les soirées finissaient souvent en partouze avec des serveuses topless.

Parmi ces précurseurs, il y a le cupide Chuck Traynor, qui se plaît à filmer sa femme Linda dans toutes les positions, quitte à la maltraiter pour qu’elle accepte. En 1972, elle est Gorge profonde. Le film cartonne, les célébrités se bousculent pour le voir, la presse ne parle que de ça. Les bénéfices sont tels que la mafia prend en charge la distribution des copies, et lorgne vers ce nouveau marché prometteur. Linda Lovelace devient une star ; le cinéma X devient une industrie. L’hédonisme hippie des débuts, lorsque acteurs et actrices ne considéraient pas leurs tournages comme un vrai travail, mais plutôt comme un bon moyen de s’éclater (pour les plus malins) ou un tremplin vers une future carrière à Hollywood (pour les plus naïfs), laisse peu à peu la place à une professionnalisation. Même si, pour longtemps encore, le cinéma porno restera un vivier de danseuses ratées et de comédiens frustrés.

Tempest Storm strip-tease burlesque erotismeRécit d’une épopée tourmentée et en partie clandestine, des spectacles de burlesque à l’avènement d’Internet symbolisé par la vidéo volée de Pamela Anderson, The Other Hollywood donne directement la parole à ceux qui ont fait le porno : acteurs, réalisateurs, producteurs, agents du FBI, mafieux, journalistes, écrivains… Legs McNeil et ses acolytes ne commentent jamais les propos rapportés, se contentant de les mettre habilement en perspective. Les intervenants se répondent, se complètent, se contredisent pour dresser un portrait polyphonique, détaillé et nuancé de ce septième art interdit aux mineurs, explorant tous les aspects du business du stupre. Ce montage dynamique et morcelé permet à l’ouvrage, fruit de sept années d’entretiens, d’évoquer les sujets les plus futiles comme les plus terribles, sans passer par un filtre moral ou subir le moindre jugement, quel qu’il soit.

john holmes johnny wadd pornstarRésultat : nourri par des dizaines d’anecdotes, ce feuilleton du X américain s’avère souvent très drôle, l’appétit sexuel de ses participants, les idylles pathétiques ou les courses-poursuites avec les autorités accouchant de moments cocasses. Gerard Damiano pompe Huis clos de Jean-Paul Sartre pour boucler à la va-vite un scénario. La femme de John Holmes croit que son gentil mari au pénis éléphantesque s’occupe des son et lumière sur les tournages, alors qu’il est en réalité le membre le plus fameux du cinéma pour adultes. Pendant ce temps, le FBI investit dans les godemichés et les voitures décapotables pour travestir ses agents en pornographes et infiltrer le milieu. Larry Levenson gagne un pari à 10.000 dollars contre un ponte de la mafia en éjaculant 15 fois en 24 heures, et, puisque entre actrices, l’entraide n’est pas un vain mot, Vanessa Del Rio donne des cours de fellation à Sharon Mitchell en échange de conseils avisés sur le… coiffage pubien. Dans ce monde marginal, le sinistre et le grotesque cohabitent étroitement, dévoilant un monde à la fois sordide et insouciant. Du moins, jusqu’à ce que surviennent les années 1980, qui voient le sordide prendre le dessus.

Nuages noirs

Submergée par la coke, de plus en plus dominée par la mafia, l’industrie rose sombre dans les règlements de compte et les faits divers sanglants, s’attirant encore un peu plus les foudres de la justice. La vérité éclate sur Traci Lords, nouvelle star du porno, fière de l’avoir fait avec 500 hommes et 200 femmes : la nymphette est mineure, et camée jusqu’à l’os. Les procès se multiplient. Puis c’est la vidéo qui débarque, avec son bouton “avance rapide” qui oblige à aller toujours plus loin, plus vite, plus fort. Plus question de cinéma : c’est l’avènement des tournages à la chaîne, des filles mâchées par le système, exploitées jusqu’à en mourir.

“Shauna a été le premier suicide dans le métier et ça a eu un réel impact (…). C’était comme un gros nuage noir dans le ciel” (Tim Connelly, acteur). En 1984, Shauna Grant, 20 ans, se tire une balle dans la tête. C’est le premier suicide d’une longue série, qui n’épargne pas les hommes. L’arrivée brutale du sida achève de désenchanter le milieu ; la trop lente prise de conscience du danger ayant entraîné la contamination de plusieurs dizaines d’acteurs et actrices. “C’est comme si on avait vécu une immense, une fabuleuse fête de partouze et que ça se terminait d’un coup. Les gens partaient à l’hôpital, les gens mouraient. Il y avait des enterrements. C’était comme si on venait de faire la guerre”, se souvient l’actrice Annie Sprinkle. Et le réalisateur Humphry Knipe de conclure froidement : “Ce qui est arrivé à la révolution sexuelle ? Elle a chopé le sida et elle est morte.”

Le tableau tragi-comique qui émane de cet essai monumental force évidemment la comparaison avec Hollywood. A parcourir cette frénésie de défonce, de filles prêtes à tout, de starlettes violées, de faits divers scabreux, d’orgies nocturnes et d’argent, force est de constater que l’autre Hollywood n’a rien à envier au vrai*, les stars du cinéma s’invitant d’ailleurs souvent dans les coulisses du X. Il fallait toute l’expérience de Veronica Hart pour parvenir à différencier les deux : “La différence entre le business du porno et le business du légitime, c’est que dans le porno, t’es pas obligé de baiser avec n’importe qui pour avoir un boulot. Hollywood repose complètement sur les fausses promesses et les espoirs, c’est ce qu’il y a de plus agréable, quand on bosse avec des gens dans le porno ; on est très pragmatiques et assez loin de toutes ces conneries.”

* A lire, notamment : Hollywood Babylone de Kenneth Anger, Pauvert, 1959.

> Pour télécharger un extrait du livre : cliquez ici.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claire Debru, avril 2011, 786 pages, 29 euros.

A VOIR > Pour se replonger dans les classiques du porno américain des années 1970, signalons l’initiative de Wild Side, qui a lancé une collection rééditant les films marquants de l’époque en DVD, enrichis de nombreux bonus et documentaires divers : L’Age d’or du X américain. Malheureusement, la vente de ces films a été interdite dans la plupart des points de ventes et les prochaines parutions sont pour le moment suspendues. Les DVD restent disponibles, entre autres, sur le site de l’éditeur Wild Side.

 

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