Mafia Export, de Francesco Forgione – éd. Actes Sud

Si le capitalisme s’apprenait à l’école, les mafieux italiens seraient premiers de la classe : économie de marché, mondialisation, division du travail, flux monétaires, délocalisation… Ici rien ne compte à part l’argent. Francesco Forgione dévoile la partie immergée de l’iceberg, au mieux sous-estimée, au pire niée. L’ancien patron de la commission antimafia décrit un système effarant, d’une efficacité redoutable. Forgione raconte les cartels sud-américains, les tueries en Allemagne, le rôle prédominant de l’Espagne, gangrenée jusqu’à la moelle, l’implantation moins attendue des mafias italiennes en Australie ou au Québec. Il raconte les milliers de tonnes de drogue qui passent d’un continent à l’autre sans que personne ne semble le remarquer, les bénéfices vertigineux, qui se chiffrent en milliers de milliards d’euros. Il raconte l’étrange monopole de Buitoni à New York, les pizzerias écossaises, les cargos capables de transporter 15 millions de cachets d’ecstasy en un seul trajet.

Derrière la Camorra napolitaine et la Cosa Nostra sicilienne, l’ancien député se penche également sur la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise. Méconnue, la ‘Ndrangheta est pourtant devenue la mafia la plus puissante du monde. Discrète, elle limite les tueries, minimise ses relations avec le monde politique et évite de se faire remarquer par des actions éclatantes qui réveilleraient l’opinion publique – contrairement à ses consoeurs. Ne l’intéresse qu’une chose : l’argent. Etonnamment, c’est sa construction paradoxale, entre archaïsme et ultralibéralisme, qui fait d’elle une hydre redoutable et insaisissable. Son réseau international s’avère d’autant plus difficile à percer qu’il repose sur de vraies familles de sang : jusqu’ici, la police n’a jamais pu mettre la main sur un seul repenti calabrais.

La police, Forgione en parle d’ailleurs beaucoup, stigmatisant les retards inacceptables qu’a pris la législation : si les enquêteurs, et notamment les Italiens, sont souvent sur les talons des mafieux, l’administration, elle, ne cesse de les retarder. Entre les extraditions inabouties, les lois permissives et l’absence totale d’harmonisation législative, ce sont toujours les suspects qui en profitent. Au point que certaines coïncidences semblent un peu grosses : des accointances surprenantes persistent décidément entre politique et mafia.

Révolutionnaire parce qu’il renouvelle complètement notre regard sur le sujet, Mafia Export est non seulement un essai très bien écrit, bourré d’anecdotes et de portraits marquants, mais aussi un document particulièrement fouillé. Forgione y esquisse la première cartographie de ces mafias globales et dresse, en annexe, un inventaire stupéfiant de la présence des trois organisations italiennes dans une cinquantaine de grandes villes mondiales – Paris, Strasbourg ou Nice sont, entre autres, citées. Une dénonciation courageuse et formidablement étayée, doublée d’une mise en garde claire : si le pouvoir politique n’agit pas rapidement, les conséquences de cette omnipotence mafieuse risquent d’être terribles. Et Forgione de conclure : “L’histoire nous enseigne que la politique peut et doit exister sans la mafia, mais que les mafias ne peuvent exister sans le concours et la collusion de la politique. C’est la leçon tirée d’un siècle et demi d’histoire de l’Italie, et qui vaut pour le monde entier.”

Traduit de l’italien par Etienne Schelstraete, septembre 2010, 300 pages, 23 euros.
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