Les dossiers de L’Accoudoir / Hunter S. Thompson journaliste

GONZO, adj. anglais américain : particulier, bizarre, barge.

Aujourd’hui, notamment à cause du succès jamais démenti de son stupéfiant roman Las Vegas Parano, entretenu par l’adaptation cinématographique de Terry Gilliam (1998), le terme “Gonzo” reste surtout associé à la drogue. Certes, la description des substances que Hunter S. Thompson ne cesse d’ingérer et des effets produits sur son organisme traverse tous ses écrits (cf. l’extravagante Grande Chasse au requin, 1974). Mais il n’est que l’aspect le plus exubérant d’une œuvre journalistique d’une exceptionnelle qualité.

La lecture des deux premiers volumes des Gonzo Papers souligne combien Thompson fut un reporter brillant. Lorsque tout le monde regardait devant, lui regardait derrière. Dans Le Derby du Kentucky, censé couvrir une fameuse compétition hippique, il ne dit pas un mot de la course. Par contre, il passe trente pages mémorables à détailler le public aviné et décadent de l’Etat rural qui l’a vu naître. Ses textes regorgent de descriptions hallucinées, de passages fantaisistes, d’anecdotes pas toujours en rapport avec le sujet qu’on lui avait demandé de traiter. Ils n’en sont pas moins journalistiques : c’est justement ce mélange de fiction, d’autofiction et de reportage qui permet au collaborateur star du magazine Rolling Stone de raconter la réalité avec une telle clairvoyance. Le style Gonzo est d’ailleurs, malgré les apparences, le fruit d’une démarche très calculée : “C’est un style de “reportage” fondé sur l’idée de Faulkner que la meilleure fiction est beaucoup plus vraie que n’importe quelle forme de journalisme – et les meilleurs journalistes l’ont toujours su. Ce qui ne veut pas dire que le roman soit nécessairement “plus vrai” que le Journalisme – ou vice versa – mais que “roman” et “journalisme” sont tous deux des catégories artificielles ; et que ces deux formes, au meilleur niveau, ne sont que deux moyens différents pour les deux mêmes fins.” Derrière leur provocation insatiable et leur ton enlevé, ses récits regorgent de faits précis, brillent par leur réflexion poussée, à contre-courant de l’habituelle tiédeur consensuelle des médias.

Aux yeux de ce passionné de sport, la prétendue objectivité du journaliste l’empêche de mener à bien sa mission, tout comme son besoin d’entretenir des bonnes relations avec ses sources l’oblige à ne pas malmener ses sujets. Alors, quand il se met à couvrir l’élection présidentielle de 1972, Hunter Stockton Thompson fait tout l’inverse de ce qu’un bon journaliste ferait : il prend ouvertement parti pour un outsider, le sénateur démocrate George McGovern, et redouble d’efforts pour imaginer de nouvelles insanités à balancer à la face de son ennemi juré, Richard Nixon. Son but ? “1) en apprendre le plus possible sur les mécanismes et les réalités d’une campagne présidentielle, et 2) raconter ça de la même manière que n’importe quoi d’autre – en grattant l’os aussi près que possible, et merde pour les conséquences.”

En résultent des articles drôles, décapants, mais aussi intelligents et follement bien écrits. Même si Thompson les rédige à chaud, retapant parfois directement ce qu’il enregistre grâce au magnétophone qui ne le quitte jamais, il fait preuve d’une capacité d’analyse étonnante. Il possède ainsi le recul pour comprendre avant tout le monde ce qui se joue sous ses yeux, pressentant très tôt, par exemple, que le rêve hippie est consommé. Le voilà devenu le chroniqueur de la “mort du rêve américain” et, de fait, la voix la plus représentative du tournant que marquent les cyniques années 1970 après les espoirs brisés des années 1960.

“Le vrai reportage Gonzo exige le talent d’un maître journaliste, l’œil d’un photographe/artiste et les couilles en bronze d’un acteur. Parce que l’auteur doit participer à la scène tout en l’écrivant – ou au moins en l’enregistrant, ou même en la dessinant.” Ce qui a rendu cet admirateur de Francis Scott Fitzgerald et de George Orwell aussi célèbre, c’est bien sûr cette manière qu’il a de se mettre en scène dans ses propres chroniques. Pour écrire le livre qui le fit connaître, Hell’s Angels, Hunter Thompson passa un an à vivre avec le plus célèbre gang de motards américain. L’immersion est pour lui la meilleure manière de cerner un sujet – comme Albert Londres se faisait, avant lui, passer pour fou afin de s’introduire dans un asile. Agacé par le règne des promoteurs immobiliers et de “violeurs de paysages” qui dirigent la ville d’Aspen, il va même jusqu’à devenir candidat au poste de shérif, manquant de peu de se faire élire.

Au bout d’un moment, le comédien et le personnage finissent par ne faire plus qu’un. Comme de nombreux écrivains américains (Hemingway, Burroughs, Mailer…), Thompson devient un mythe de son vivant et ne peut s’empêcher, devant des caméras de plus en plus nombreuses, de faire son numéro subversif de défoncé en short amateur d’armes à feu. Jusqu’à l’excès : à la fin des années 1970, il est trop connu pour pouvoir encore jouer les infiltrés, abuse de la drogue et des parties fines, écrit plus laborieusement. Son suicide, en 2005, quelques mois après la réélection de George W. Bush, sonne comme le dernier bras d’honneur d’une tête brûlée qui décida un soir de 1968, après avoir vu des manifestants se faire démolir par la police de Chicago, de lutter de toutes ses forces contre la tentation autoritaire et ultracapitaliste du pouvoir américain. La victoire ou la mort. Un choix sans concession ni demi-mesure, à l’image de ses mots qui, en plus de leur fougue encore intacte aujourd’hui, conservent une acuité qui n’a rien de rassurant.

A LIRE > Intégrale des Gonzo Papers : Volume 1, Parano dans le bunker, 460 pages, 24 euros. Volume 2, Dernier tango à Las Vegas, 420 pages, 24 euros. Parus en septembre 2010. Editions Tristram. (Toutes les citations sont extraites de ces deux ouvrages, tous les articles évoqués également).

A VOIR > Gonzo, documentaire réalisé par Alex Gibney, 1h55. DVD + livret de 50 pages, novembre 2010, 19,99 euros. Avec Hunter S. Thompson, Tom Wolfe, Jimmy Carter, Johnny Depp, Jann Wenner…

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