A Berlin, de Joseph Roth – éd. Les Belles Lettres

A Berlin Joseph Roth Les Belles LettresC’est après la Première Guerre mondiale que Joseph Roth, juif de langue allemande né en Galicie, devient chroniqueur à succès à Vienne et à Berlin. Ce “promeneur” excelle dans les descriptions détaillées pleines de lucidité, d’ironie ou de nostalgie, qui font de lui le témoin de ce XXe siècle déroutant. “Seuls, les petits rien de la vie sont importants” : à coup de courts portraits, de reportages de quelques pages ou de traits d’humeur, il saisit les contradictions d’une ville en pleine mutation au cours des années 1920. Entre la cacophonie des grandes rues et les déambulations poétiques à l’écart du tumulte (par exemple au parc Schiller), la capitale est “jeune, malheureuse, mais c’est vraisemblablement une ville de l’avenir.”

Comme dans l’histoire de ce vieil homme qui, après avoir passé cinquante ans en prison pour meurtre, tombe des nues en découvrant un nouveau Berlin méconnaissable, Joseph Roth arpente la capitale bruyante, bouillante, mécanisée et décadente de la République de Weimar. Exit les chevaux, les petits quartiers, les traditions. Voici venue l’ère des feux rouges, des gratte-ciel, des salles à manger qui ressemblent à des salles de gym – ce qui n’est pas toujours pour plaire à l’auteur, souvent enthousiaste sur les innovations technologiques, beaucoup moins sur les mœurs modernes et la“gaieté industrialisée” de la nuit berlinoise.

Otto Dix Salon I 1921Le style de Joseph Roth, pétri d’images marquantes, éclaire d’une lumière blafarde les recoins de Berlin. Les prostituées édentées aux seins bouffis semblent échappées d’une toile d’Otto Dix ou d’Ernst Kirchner, l’armée de sans-logis qui survivent dans les ruelles sombres rappellent le décor du Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin – comme ces bars sombres d’ailleurs, dans lesquels les policiers s’assoient à la même table que les bandits. Quant à ce jeune homme qui vient imposer ses opinions nationalistes chez le coiffeur, il semble esquissé avec le trait griffu de George Grosz : “Ses mots pétaradent, crépitent, éclatent. Des tirs de batterie, des coups de fusil, des feux roulants sortent de son gosier. Des guerres mondiales ronflent dans sa poitrine.”

On le voit, Joseph Roth pressent le danger du nationalisme, des croix gammées qui fleurissent sur les murs, et se moque de ces femmes hommasses qui portent l’uniforme et braillent des slogans. Sa description de la campagne électorale, ses visites au Reichstag et à la maison du ministre Rathenau assassiné en 1922 se teintent d’une intuition amère, lorsqu’il souligne l’incapacité de la République de Weimar à rassembler ses citoyens. Le basculement n’est pas loin, et dans le dernier texte du recueil, écrit en 1933, c’est déjà l’heure des autodafés. “L’Europe spirituelle capitule. Elle capitule par faiblesse, par paresse, par indifférence, par inconscience (ce sera la tâche de l’avenir de préciser les raisons de cette capitulation honteuse).”

George-Grosz-1922-23-Strasse-in-BerlinTraduit de l’allemand par Pierre Gallissaires, août 2013, 224 pages, 13,50 euros.


☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin.

Partager l'article :
  • Print
  • PDF
  • email
  • Add to favorites
  • Digg
  • StumbleUpon
  • del.icio.us
  • Scoopeo
  • Wikio FR

Une réflexion au sujet de « A Berlin, de Joseph Roth – éd. Les Belles Lettres »

  1. Ping : A Berlin, de Joseph Roth – éd. Les...

Laisser une réponse

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>