Panorama du feu, de Jochen Gerner – éd. L’Association

La première chose qui frappe, c’est ce bandeau outrancier, premier degré au point d’en devenir absurde. Un “GUERRE” en rouge et jaune, jeté à la face du lecteur qui n’a même pas encore ouvert cet élégant boîtier gris. Sans pudeur, sans retenue, sans intelligence, comme une promesse de violence, de sang, d’explosion, de Bang ! Boum ! Takatakak ! Pan ! à satisfaire d’urgence. Après son Contre la bande dessinée qui réfléchissait sur l’image du 9e art, Jochen Gerner continue ses inventaires. Panorama du feu joue avec les illustrés des années 1950, 1960 ou 1970, “BD de gare” au rabais produites à la chaîne, bourrées d’aventure et de bagarres – mais où l’on pouvait, aussi, croiser des pointures comme Hugo Pratt.

En 2009, à la galerie Anne Barrault, Gerner avait mis en scène 50 couvertures de ces illustrés recouvertes d’une encre noire qui, du coup, laissait seulement apparaître quelques éléments visuels symboliques : un titre clinquant, des formes géométriques ou des explosions, beaucoup d’explosions. Adaptées par L’Association dans ce splendide objet-livre, les 50 couvertures sont devenues 50 petits fascicules de 8 pages (plus un 51e en forme de mode d’emploi), nourris d’extraits de ces bandes dessinées populaires.

Panomara du feu Jochen Gerner extraitPar un jeu de collage tantôt amusant, tantôt grotesque, Gerner remonte ces vieux récits en 4 ou 6 vignettes seulement et crée des histoires lapidaires, absconses, mettant l’accent sur l’une ou l’autre des caractéristiques de ces productions bas de gamme : comportement contradictoire d’un personnage, tics d’un dessinateur, redondance de l’intrigue, incohérence du scénario… En cinquante mini-albums, ce membre de l’OuBaPo (déclinaison de l’Oulipo pour la bande dessinée) lance une réflexion à la fois ironique et, semble-t-il, un brin nostalgique sur les codes visuels de la bande dessinée, les exagérations décomplexées de la production de ces années-là et, surtout, la violence. Cette violence explicite qui traverse tous ces récits belliqueux, obsédés par l’héroïsme viril ou la mort glorieuse.

La juxtaposition de planches guerrières avec les vieilles publicités (pour des gadgets inutiles ou des méthodes de musculation) décuple encore le fantasme martial, tandis que les articles pédagogiques d’époque exaltant le progrès ou la fin utopique de la famine jurent par leur positivisme désuet, presque niais. Par le biais de ses réinterprétations, Jochen Gerner parvient non seulement à capturer l’essence d’un pan disparu de la bande dessinée, à réfléchir sur ses formes, mais aussi à raconter l’obsession belliciste d’une jeunesse hantée par la Seconde Guerre mondiale, encore dans toutes les mémoires, tandis que l’étouffante guerre froide menace de dégénérer. Un ouvrage hors normes, à la frontière de l’œuvre d’art, de la bande dessinée, de la critique et du témoignage sociologique.

Octobre 2010, coffret de 51 fascicules agrafés de 8 pages chacun, 49 euros.

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